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Archéologie de l’errance

Déterrer le nomadisme

vendredi 17 septembre 2010, par Picospin

La question s’adresse à qui mais peut tout aussi bien concerner le pourquoi et le comment. A qui sert cette procédure venue d’on ne sait où et destinée à on ne sait qui ? Est-ce vrai que les Roms, ces nomades, plus qu’à moitié fixés sur le sol de l’Europe en général et de la France aussi bien et en particulier, sont capables de faire imploser la République française ?

Itinéraires

Est-il possible que ces mêmes groupes itinérants, fixés à la culture du pays de résidence provisoire, changeante et incertaine soient capables et aient même envie de mettre le feu aux poudres, de détruire les villages à côté desquels ils se logent, scolarisent leurs enfants et tentent de leur construire un avenir qui ne soit pas laissé à la seule improvisation, dans laquelle excellait leur proche ancêtre guitariste de génie qui a laissé trois doigts dans les flammes de sa roulotte devenue pour l’occasion celle de l’enfer ? Pourquoi doit-on considérer les voyageurs, les nomades, ceux qui ont envie de voir et de sentir une nouvelle terre, de respirer d’autres parfums, de contempler d’autres horizons comme des êtres humains interdits de dignité, d’honnêteté, de scrupules et de joie de vivre ? A l’inverse, rester sur place, s’enraciner sur des générations dans les mêmes sols souvent infertiles, même délaissés par le bétail, serait un signe de stabilité, de respect des soi et des autres. Quel est le ferment affectif, émotionnel et rationnel qui justifie une telle attitude intellectuelle ?

Enracinement

Pourquoi préférer les arbres enracinés dans le sable mouvant et qui parfois servent à le fixer pour le féconder aux dunes finement ondulées travaillées par les vents, les courants d’air y amenant les populations, souvent les plus énergiques pour les cultiver et les amarrer ? On préfère de loin contempler et admirer l’architecture des monuments élevés à la gloire du passé aux tentes où s’installent de nouveaux venus, explosant de l’enthousiasme apporté par des siècles d’itinéraires sur les voies romaines, les pavés implantés un à un par les mains anxieuses des hommes, des apprentis, des explorateurs à la recherche de leurs racines et celles des peuples découverts à l’occasion des longues marches. La bergerie ou l’étable est destinée à la pauvreté immortalisée par la famille en fuite, protectrice de l’animal fidélisé par la domestication et soufflant par ses trop larges narines chaleur, secrets et animation dans les replis de l’âme des misérables, apportant au hasard ou par besoin un fils de Dieu envoyé pour déposer dans un monde en furie, un ilot de paix vite remplacé par la cupidité, la violence, le prétexte sinon l’arrogance ou l’orgueil. Le nomade est l’étranger dont l’objectif , la causalité et les règles de déplacements nous échappent.

Culture nomade

Mérite-t-il pour autant l’opprobre, le mépris alors que le nomade est attaché à ses habitudes, surtout celles de son enfance. Au point que le sédentaire lie ses repères à des terroirs et finit par oublier que l’homme n’est pas sorti de la terre. Les lieux de notre enfance sont des ambiances, des climats des odeurs, des cultures qui sont autant de racines s’enfonçant dans le sol. L’homme riche s’empresse d’acheter une maison secondaire. Son année sera partagée entre ses lieux d’attachements. Il existe presque toujours une part d’aventure, quelques vacances aux destinations inconnues jusqu’alors. L’occidental est un sédentaire qui ne le sait pas. Il voyage pour travailler. Il sait où il va mais n’erre jamais. Il revient aux sources, à ses racines, explore dans un but précis, part à l’aventure mais ne se définit pas comme nomade. Le nomadisme chaotique n’existe que dans les crises humanitaires, l’errance des immigrés arrachés à leurs repères. Mais au plus vite ils vont s’en créer de nouveaux, puis penduler entre leurs lieux d’attaches selon les règles du véritable nomadisme, celui des vacanciers, des bergers, des gitans, des marins ou des commerçants. Les règles invisibles qu’ils sont parfois les seuls à connaitre.

Mouvements

L’être humain est en mouvement, il est occupé, il sait ce qu’il fait et où il va, même quand celui qui l’observe ne le comprend pas. Les derniers chasseurs cueilleurs se déplacent selon les connaissances précises de leur environnement, avec des points d’attache et pendulent entre deux lieux selon les saisons comme les derniers indiens d’Amérique du nord qui passent des plaines chasser le bison au bord d’un lac selon les saisons. Ils retrouvent ainsi un lieu déjà connu, comme le campeur qui revient chaque année dans « son » camping au bord de l’océan. Les administrations et les frontières ont intègrent mal les mouvements humains. L’histoire de l’agriculture, des langues, des migrations, de l’art, des guerres atteste que l’humain n’est pas figé mais qu’il habite ses habitudes qui sont sa véritable demeure. « Est-ce la condition inéluctable de la destruction du monde ? », se demande Einstein qui répond à cette question en prophétisant que « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent agir et qui refusent d’intervenir. » Si les nomades n’ont pas d’histoire, ils ont une géographie qui a lieu dans l’« espace lisse » des steppes, écrit au moyen d’une « ligne de fuite créatrice » caractérisée par une rapidité « hors la loi », dans le flux, hors de l’emprise de la « machine rationnelle administrative », suivant des courants d’énergie.

Exodes toujours renouvelés

Le point le plus frappant dans la Bible hébraïque concernant le peuple juif n’est pas seulement celui de l’antériorité d’une expérience nomade sur la sédentarisation mais le prolongement de son errance à travers le désert et la reprise d’un exode toujours refait. L’élection de l’étrangeté des anciens Hébreux est mise en évidence par la recherche de la différence dans ce qui lui est extérieur et par la foi inébranlable dans l’inconnaissable. C’est dans ce contexte que l’on situe habituellement l’histoire d’Abraham aussi bien que l’histoire de la matriarche de la royauté judaïque, Ruth, la Moabite, l’étrangère qui s’inscrit dans la lignée judaïque comme ancêtre du Messie du Roi David. L’histoire d’Abraham diffère de celle d’Adam et Ève à l’image de celle d’Œdipe qui, après avoir reconnu ses crimes – inceste et parricide –, est chassé de la ville de Thèbes. Toutes ces figures connaissent l’exil à la suite de leurs actes qui marquent une infraction. Abraham inaugure une nouvelle conception de l’exil en tant que rupture « de l’être face à lui-même, en tant qu’apprentissage de l’altérité, c’est-à-dire en tant qu’expérience de la différence. C’est à cause de cet exil que ses descendants ont été appelés les Hébreux. Le signifiant hébraïque "ivrit" pour exprimer l’hébreu – l’homme et la langue – signifie le migrant.

Transitoire ou transition ?

Et dans la langue hébraïque, l’absence de conjugaison du verbe « être » au présent renforce l’idée du transitoire contenu dans la racine même du mot qui nomme l’hébreu. Seuls le passé et le futur sont conjugués, raison pour laquelle l’homme biblique n’« est » pas, car il s’énonce toujours comme celui qui a été ou qui sera. De même que pour l’homme biblique exister, c’est devenir, dans la modernité, l’exercice de la judéité accuse un être-ouvert-au-futur : dans le temps qui succède à la mort de Dieu, le sujet continue à se sentir juif, si contradictoire que cela puisse paraître. Freud qui se reconnût en tant que juif du fait d’être constamment disposé à mener une lutte perpétuelle contre la majorité massive et homogénéisée, était souvent interrogé sur son identité judaïque, fût-elle extérieure ou intérieure au judaïsme lui-même, paradoxalement, il soutenait qu’il lui était impossible de définir une telle identité sinon il se contredirait s’agissant du leurre que contient l’idée même d’identité.