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Autonomie des Universités : un débat précipité ?

lundi 3 décembre 2007, par Picospin

On ne cesse de parler des réformes qui doivent rénover la République à l’occasion de l’arrivée au pouvoir du nouveau Président de la République entouré de son gouvernement officiellement nommé et plus à l’arrière plan le « shadow cabinet » cabinet privé travaillant dans l’ombre et composé des nouveaux conseillers.

Plan de réforme

Dans ce monumental plan de réforme, il faut compter aussi sur les réformes d’ordre financier et les mesures prises pour favoriser le pouvoir d’achat un peu ébranlé par une situation économique paresseuse. Pour la réforme de l’université, on a surtout évoqué des modifications sinon des bouleversements qui étaient depuis longtemps attendus et considérés comme nécessaires sinon indispensables. Les citoyens, tous concernés par ces mesures ont-ils été correctement informés au préalable de quoi il s’agissait ? Réformer est bien. Encore faut-il préciser ce que l’on veut réformer, comment on compte s’y prendre pour le réaliser et par quels moyens on prévoit de se procurer les instruments de cette réforme. On prend ou on veut prendre pour modèle l’université américaine, cette Amérique si souvent honnie pour son capitalisme sauvage, sans avoir soumis à investigation si ce type d’organisation, de financement, de programmation a la moindre chance d’être adaptable aux institutions françaises. Il n’est pas certain que les mœurs américaines avec leur libéralisme, leur générosité dans les donations, les legs, le mécénat puisse être intégralement reproduites en France, pays à mi-chemin entre l’individualisme d’outre Atlantique et le système de solidarité à la française, partiellement inspiré par les séquelles d’un socialisme expirant et d’une inspiration marxiste datant du 19è siècle. Aucun de ces problèmes n’a été évoqué, discuté, analysé, disséqué clairement ni par les médias ni même par les responsables de l’enseignement.

Des éclaircissements

Au lieu de ces éclaircissements attendus, de ces lumières, de cette Aufklärung, nous avons des défilés, des fermetures et blocages d’écoles, des manifestations de rues, toutes opérations qui n’on aucune chance d’expliquer au citoyen universitaire ou non de quoi il s’agit. Une université est un établissement d’enseignement supérieur dont l’objectif est la production du savoir et de la recherche, sa conservation et sa transmission. Peirce1, un philosophe américain a défini en 1891 l’Université comme « une association d’hommes ….dotée et privilégiée par l’État, en sorte que le peuple puisse recevoir une formation intellectuelle et que les problèmes théoriques qui surgissent au cours du développement de la civilisation puissent être résolus. Le nombre d’étudiants dans les universités du monde est monté en flèche pendant tout le vingtième siècle, spécialement depuis la seconde guerre mondiale. De nos jours un bon fonctionnement des universités et plus généralement de l’enseignement supérieur est considéré comme un atout économique. Aussi, les grands pays européens pour soutenir la compétition internationale se sont-ils lancés depuis une dizaine d’année dans un mouvement de réflexion et de réforme de leurs universités.

Structures et statut des universités

Le mot université qui vient du latin Universitas magistrorum et scholarium désigne à l’origine la corporation des enseignants et des étudiants d’une même ville. Les universités sont aujourd’hui divisées en départements académiques, écoles ou facultés, appelés en France Unités de Formation et de Recherche (UFR). Aux Etats-Unis les établissements qui seraient classés, en France, sous l’appellation Grande école sont intégrés à des universités. Par exemple une école de commerce telle que la Harvard Business School est un département de l’université d’Harvard. Ce qui amène à considérer Harvard comme une fédération de grandes écoles (Harvard Law School, John F Kennedy School of Government, Harvard Medical School, Harvard School of Public Health, Graduate School of Design.. Une université peut être :soit publique, contrôlée et financée par une collectivité publique, système largement pratiqué en France où l’enseignement supérieur reste du domaine de l’État qui leur confére une certaine autonomie. Paradoxalement l’Etat en France ne confie pas la formation de son personnel aux universités mais depuis le milieu du 18è siècle aux grandes écoles administratives, soit privée. Ce fut sous cette forme que furent créées les premières universités. Le système reste très répandu aux États-Unis d’Amérique où on ne cherche pas forcément à faire du profit et où de nombreuses universités appartiennent à des fondations, des associations ou des congrégations.

Vecteurs de croissance ?

Les universités sont considérées comme des vecteurs de croissance économique potentiels. Selon que le pays est proche ou loin de la « frontière technologique située quelque part aux Etats-Unis, les caractéristiques du système d’enseignement supérieur doivent évoluer et les relations entre les universités et leur environnement géographique se tisser pour évoluer vers un pôle de compétitivité.

Tout ce que l’université ne peut pas faire

Si, en vertu de ces textes, il appartient aujourd’hui au conseil d’administration des universités de voter leur budget, de fixer la répartition des emplois ou d’exercer le pouvoir disciplinaire à l’égard des enseignants-chercheurs et usagers, ces établissements restent fortement dépendants du pouvoir central pour ce qui est de leurs ressources humaines, de leur financement, de leur organisation statutaire… En réalité, l’université française ne contrôle guère sa stratégie de développement, et son pouvoir exécutif est très faible.
Il est ainsi curieux qu’un organisme dont la principale richesse repose sur les ressources humaines n’ait pas la maîtrise de celles-ci. Ainsi, d’une part l’indépendance des universitaires et des laboratoires est garantie pour leur permettre de mener librement leurs recherches, d’autre part, le personnel - enseignants et administratifs - étant composé de fonctionnaires, l’université ne peut créer ou supprimer des postes librement et encore moins recruter et rémunérer librement son personnel, qui relève du budget de l’Etat.
Financées par l’Etat, les universités ne peuvent disposer librement de leur budget de fonctionnement et d’investissement. Comme le patrimoine immobilier qu’elles occupent ne leur appartient pas, elles ne peuvent réaliser d’opérations dans ce domaine. Elles n’ont ni le contrôle de l’attribution des bourses, ni de celui de l’hébergement des étudiants ni de celui de la restauration Elles ne peuvent ni sélectionner leurs étudiants, ni fixer les frais de scolarité qu’elles leur appliquent. Elles doivent ainsi en principe, au moins en première année, accueillir tous les détenteurs du baccalauréat relevant de leur secteur.

Un héritage historique

C’est que le concept d’université en tant qu’établissement maître de sa destinée ne va pas de soi en France. Il a fallu attendre 1968 pour que des universités pluridisciplinaires prennent le pas sur le système des facultés. Ce qui explique peut-être qu’encore aujourd’hui, nombre d’étudiants disent : « je vais à la fac » ou encore « j’ai une maîtrise en histoire », plutôt que : « je suis diplômé de telle université ». Ces universités préfèrent souvent mettre en avant le nom d’une ville et un numéro (Paris V, Lyon III…), plutôt que de se construire une marque.
En retour, les étudiants répondent à la faiblesse de l’identité des ces établissements, fédération de facultés, d’instituts et d’écoles plutôt que véritable institution, par une absence de reconnaissance et un fort désinvestissement. Or, en ne se montrant pas fiers de leur établissement d’origine, en ne le soutenant pas, ces étudiants contribuent à le dévaloriser. Paradoxalement, ce n’est pas l’Etat qui s’oppose à l’idée de donner davantage de liberté aux universités. Les gouvernements de gauche comme de droite sont plus ou moins d’accord sur le constat des dysfonctionnements actuels. La résistance au changement vient, en fait, de l’intérieur même de l’université : ce sont les enseignants, les étudiants et le personnel administratif, ou du moins une partie des syndicats qui les représentent, qui se battent pour plus de contrôle de l’Etat, pour un excès de contrôle même.
C’est ainsi qu’en 2003, le projet de loi dit de modernisation universitaire (qui prévoyait entre autres une globalisation du budget, la possibilité pour les universités de devenir propriétaire de leur immobilier…) fut bien vite abandonné devant la montée des oppositions internes.
C’est que le thème de l’autonomie en évoque d’autres, aux oreilles des usagers et employés de l’université : concurrence, sélection, augmentation des frais d’inscription, inégalités, et régionalisation de l’enseignement…

Liberté chérie !

Si chaque université gagne en liberté, certaines seront certainement tentées de mettre en place des politiques de sélection ou d’augmentation de leurs ressources, via les frais de scolarité. Les universités les plus innovantes pourraient prendre une longueur d’avance sur les autres et ainsi mieux valoriser leurs diplômes sur le marché du travail. Si les universités pouvaient toutes faire comme Dauphine ou Sciences Po, certaines réussiraient à briller sur la scène internationale, tandis que d’autres se contenteraient de rayonner à l’échelon local.

Concurrence ?

A ne pas vouloir que les universités jouent le jeu de la concurrence, celles-ci vont perdre leur place, collectivement. Tout simplement parce qu’elles ne sont pas les seules à proposer des formations au sein de l’enseignement supérieur, et que les nouveaux bacheliers prennent acte de leur impuissance à évoluer. Les nouvelles puissances émergeantes comme l’Inde, la Chine et la Corée sont entrées dans la compétition de manière agressive pendant que nos universités régionalisées ont déjà un système inégalitaire. Cette liberté trouvée, rien n’interdirait alors à une petite université régionale de s’affirmer comme la première de son domaine. La prééminence va d’emblée aux universités historiques et souvent parisiennes. L’absence d’autonomie et de capacité de réaction locale fige les inégalités entre établissements sans les réduire. Elle déresponsabilise les parties prenantes à la vie de l’établissement.

Questionnement éthique :

1. Est-ce que la réforme de l’enseignement supérieur en France était réellement une priorité telle qu’elle entrait dans le domaine de l’urgence ce qui raccourcissait les délais de réflexion ?

2. Quelles sont les raisons pour lesquelles aucune autorité ne s’est prononcée de façon claire et précise sur le contenu des réformes envisagées, leur applicabilité au système pédagogique français à partir d’un éventuel modèle libéral américain et les modes de financement dans un pays qui n’est pas aussi concerné que les nations anglo-saxonnes par les dons, le mécénat, les legs massifs ?

3. Pourquoi n’a-t-on pas éclairé davantage les citoyens sur les modalités envisagées de passer d’un enseignement "culturel" des universités à une plus large quête de "professionalisation" pratique dans la formation des étudiants ?

4. Est-ce qu’une enquête suffisamment approfondie a recensé les possibilités de coexistence en France, d’universités "d’état et de sites d’enseignement privé", même si cette concurrence existe déjà entre les universités publiques, quelques rares universités privées d’obédience religieuse et des "écoles de commerce" payantes ?