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Quelle liberté ?

Choisir sa mort

Quelles modalités ?

samedi 8 décembre 2012, par Picospin

Cette impression est tirée des interminables débats suscités par les questions posées à cet homme en général et aux sociétés en particulier. En France, le débat reste vif sur la question de l’euthanasie qui passionne les foules comme si la décision de mourir, de devancer son appel était prégnante au milieu des autres interrogations que se pose chaque jour la nation sur la meilleure manière d’éduquer les enfants, d’éviter qu’ils ne décrochent, de les intéresser à une vie qui ne les passionne guère et qu’ils s’empressent d’escamoter pour ne pas avoir à la saisir à pleines mains.

Lieux d’oubli

C’est pour cette raison que les lieux d’oubli sont pleins, qu’on tente à tout prix de se distraire, se disperser, s’étourdir dans les dérives produites pour altérer la vigilance, amortir la réflexion, diminuer la présence à soi et aux autres. La mort, est-il recommandé, il faut la regarder en face, comme l’ont fait certains invités à cette réflexion commune, toue plus ou moins proches ou plus lointains observateurs, témoins ou acteurs d’un accompagnement à la mort dont la neutralité était submergée par l’émotion et les sentiments dévolus à ceux qui sont sur le point de partir. Le débat ouvert à l’occasion de ce retour à la fin de vie est éternel. Il intéresse tout le monde ou du moins devrait le faire à condition de ne pas être tenté par le désir de la fuite devant une issue inéluctable qui touche tout être vivant et qui tout en souhaitant inconsciemment d’y échapper tente par tous les moyens de la retarder jusqu’à aborder un laps de temps situé quelque part dans un lieu secret, plus proche du rêve que de la réalité.

Une enquête

L’enquête confiée à l’ancien Président du CCNE vise à prendre le pouls de la France sur un sujet qui implique les croyances, les sentiments, les regrets plus que la réflexion froide et objective sur la destinée de l’être humain, embarqué sur la même arche que les autres espèces animales, y compris les plus proches de nous que sont les mammifères. C’est dans ces perspectives qu’on a vu naitre la Loi dont s’est emparé corps et âme le député Jean Leonetti qui a acquis dans cette affaire une stature nationale à partir de sa plateforme personnelle construite sur la cardiologie de ville et son importance politique grandissante à mesure que son part avait gagné en audience avant de plonger dans une chute vertigineuse en cours de freinage. Avec sa foi qui renverse les montagnes et agrandit les dimensions du secours au prochain en perdition, il redéfinit à la hâte son credo : « tout cela, il fallait l’écrire, en fin d’une vie où la qualité doit l’emporter sur la durée, lorsque je dois savoir freiner mes ardeurs de thérapeute pour restreindre autant que faire se peut l’acharnement thérapeutique, que je m’engage à ne jamais te laisser souffrir, que par tous les moyens je trouverai la solution pour soulager tes douleurs, apaiser ta souffrance. »

Avancée

L’avancée est considérable, s’empresse-t-il d’ajouter même si des défauts persistent dans la déroulement du processus décisionnaire, encore trop étroitement maintenu entre les doigts crispés des médecins qui ont hérité de la regrettable habitude de diriger les consciences, de décider à la place de leurs malades et de prendre à leur compte des destins trop vaguement délimités. Ce que les mourants revendiquent, c’est de conquérir, sinon de revendiquer leur liberté de décision d’autant plus qu’ils la savent inconstante, fluctuante au gré des rencontres, des conversations, des influences, de l’humeur, ne serait-ce que celle de la mélancolie, en train de revenir à la mode à la suite d’évocations historiques et romanesques. Le cas le plus difficile dans la décision imposée à l’équipe pluridisciplinaire qui prend en charge le destin du malade lorsque celui-ci ne peut ou ne veut plus l’assurer reste bien celui d’une personne a devant elle une parcelle de vie d’étendue inconnue, qui n’est pas certaine du pronostic, qui abandonne le plaisir de vivre et renonce par là à tous les moments merveilleux parce que rares d’un vécu qui se projette sur un horizon obscur au delà duquel on perçoit les sensations de fatigue et de vieillesse s’emparant d’un corps devenu indisponible. Les optimistes affirment qu’il convient de regarder la mort en face, en dépassant la peur, en amortissant le ressenti des séquences qui y conduisent comme la colère, le refus, la révolte avant d’atteindre la résignation et l’apaisement.

Etre lucide

Considérer le bilan de ces attitudes, c’est aussi prévoir, sous condition de lucidité, les derniers instants au-delà desquels il sera trop tard pour se prendre ou se reprendre en main. Cette ultime prise de conscience incite-t-elle à modifier la vision d’un proche avenir jugé négativement en une médecine préventive devenue plus active par la mise en œuvre d’une sorte de principe de précaution. Est-il légitime de se demander contre quoi ? Comment relier ces points de vue, tous deux tournés vers l’avenir avec la culpabilisation probable d’injecter ou de faire injecter par le médecin, à l’extrême limite un bénévole, la substance destinée à mettre fin à l’aventure d’une vie encore riche de perspectives même si elles sont prévues pour un extrême court terme. Pour éviter cette tension, est-il raisonnable d’envisager qu’il soit plausible de mettre à disposition du candidat au suicide la substance capable de lui faire franchir le cap de la vie à la mort, sous sa seule responsabilité, celle de celui qui désire hisser les voiles pour affronter une mer démontée ou calmée, à l’abri des rugissants. Pouvoir choisir au dernier instant de sa vie, est-ce un vœu, une possibilité, une liberté, la dernière, ou la réminiscence d’actes mille fois accomplis au cours de l’existence et qui donnaient une bouffée d’oxygène fantaisiste à une destinée tracée sur des voies sans aiguillages ?

Ultime lassitude

C’est pourtant cette ultime latitude qui rassure, qui facilite l’abord d’une situation encore jamais rencontrée, on dirait aujourd’hui « relevant du jamais-vu ». Est-ce l’ultime affirmation du soi, de cette instance accordée ou dévolue à l’homme, qui la saisit à pleine main pour manifester sa maitrise dans la décision, en tant que seul capitaine à bord d’un navire destiné à s’échouer sur le rivage ? Cette initiative, il ne l’avait jamais eue, il n’en avait jamais profité, embarqué qu’il était dans l’itinéraire d’un chemin jalonné de repères, de dates fatidiques, d’obligations morales, sociétales, de responsabilités des autres, en premier lieu celles assumées pour sa descendance si prompte à s’allaiter aux mamelles de l’imitation, du mimétisme, de l’éducation partagée, du civisme imposé, de la solidarité exigée au nom des contraintes de la cité, du vivre ensemble. Qu’on lui permette au moins de s’écarter encore un peu de la norme, de trainasser dans les bois, de se perdre en chemin, de flâner en humant les effluves d’une nature qui n’a jamais cessé de se cacher derrière les obligations, les devoirs, l’organisation d’une vie, d’un agenda, d’un calendrier d’autant plus rassurant qu’alors il imposait sans choisir et exigeait sans libérer.

Un autre comportement

Interrogés sur l’exercice de ce nouveau comportement, les récits des malades et des proches n’ont cessé devant les caméras de télévision d’insister sur la liberté du suicide, comme ultime ou première manifestation d’une libération qui avait attendu la fin de vie pour se manifester. Tout d’un coup, on s’était souvenu des dernières décisions de Sénèque, de Montherlant, pour leur ressembler, comme si leur acte donnait l’autorisation d’en faire un modèle, un exemple, de conférer une dignité. N’y a-t-il pas, dans la sécurisation de la mort par l’accompagnement de l’autre et la responsabilisation par soi, une occasion suprême de se désengager pour s’autonomiser ? La quiétude est sans doute au prix de l’aide de l’autre et de sa propre détermination, attachées par des liens solidaires dans un unique agrégat offert en tant que viatique pour le voyage que la religion recommande de remplir d’onctions, de sentiments et promesses de pénitence et de réconciliation.

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