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Les dessous d’une histoire indienne

Comment devient-on millionnaire ?

Jeux télévisés : quelle récompense ?

lundi 2 février 2009, par Picospin

Le hors champ est enfin celui de l’imaginaire pur du spectateur. Le spectateur sait quelque chose, que le personnage ne sait pas, et se demande ce qu’il va se passer. Le spectateur peut aussi savoir ce que sait le personnage, mais l’issue semble fatale (cas du suspense), la question est donc : que va-t-il se passer ?

Technique du cinéma

Ces définitions extraites de quelques explications données par l’Internet seraient largement suffisantes à décrire le film indien aux multiples nominations et bientôt récompenses « Slumdog Millionnaire ». Cette œuvre cinématographique originale qui chahute les yeux, l’écran, les esprits et crève l’œil du spectateur comme celui du jeune garçon qui a été endommagé dans l’histoire du film. Certains critiques y voient, malgré la partielle cécité engendrée par les lésions oculaires ci-dessus décrites la première vision ou autovision de leur pays par des Indiens qui tentent de s’extraire de leur histoire, pour la regarder du dehors, mais pas de trop loin, pour rester collés à elle. L’intérêt du film résiderait dans la façon dont les habitants de ce pays immense et magique à la fois et parfois, se regardent non pas dans la glace qui n’existe guère dans les logements pouilleux, plus que sommaires qu’offrent les abords des villes comme Bombay ou Delhi. Au milieu du grouillement d’une population tantôt en loques, tantôt dressée dans des sari aux couleurs chatoyantes survivent des enfants, de jeunes garçons livrés à eux-mêmes qui doivent se battre pour chaque roupie prise, gagnée, méritée ou acquise par tricherie. Cette fois nous sortons de la description traditionnelle d’une Inde conventionnelle, stratifiée selon des castes qui pendant longtemps ont été rendues responsables de la stagnation économique, scientifique, politique, sociétale du pays pour sortir pas seulement des maisons dans la rue mais de la rue dans des studios de télévision aux équipements les plus modernes, les plus sophistiqués, les caméras les plus mobiles, celles capables de placer dans leur champ restreint au minimum indispensable pour être reconnu comme une forme intelligible.

Coups de poing

Il est possible que Danny Boyle, le metteur en scène, ait abusé de ces coups de poing cinématographiques lâchés à toute puissance et à toute vitesse pour frapper les garçons rebelles, les filles représentées par la quintessence de leur beauté indienne, les malfrats libidineux, les policiers acharnés à découvrir et à frapper, à torturer pour le plaisir ceux qu’ils ne comprennent pas. Il paraît que les adultes fabriqués dans ce pays en pleine et complète transformation ne peuvent trouver leur place dans la société qu’à condition d’y avoir suivi les chemins de la généalogie, de l’hérédité, de la caste, et d’avoir évité les lieux où se déploie le mal, celui de la saleté, des immondices, des vols, des coups de couteau, des trains bondés auxquels s’accrochent en grappes les voyageurs sans bagages et sans billets. C’était l’image du monde tel qu’il prend ses couleurs dans ce qu’on appelle le sous-continent indien. La prise de conscience des nouvelles générations permet-elle maintenant de quitter cet univers pour en inventer un autre, qui serait cette fois inspiré par la prise en charge de son propre moi, l’élaboration d’une autre personnalité capable de quitter les vaches des faubourgs pour écrire son propre destin où se mêleraient les centrales téléphoniques délocalisées, les centres d’apprentissage des technologies de Bangalore, les rencontres avec les élites formées à Oxford ou au King’s College de Londres ? Le personnage de Jamal, en pleine jeunesse avec l’appétit de dévorer le monde, car il n’en peut plus d’être confronté en permanence à la famine, gravit les échelons d’un jeu télévisé, à l’instar des ceux qui sont offerts à ses collègues européens ou américains. Il n’est plus qu’à une seule question de la victoire quand il se fait arrêter par la police pour tricherie. En garde à vue, il devra expliquer comment il connaissait les réponses aux questions posées. Le mécanisme ainsi dévoilé en est simple et bien connu des spécialistes des neurosciences.

Un centre spécialisé

Il y a quelque part, caché dans les grottes de structures cérébrales un centre plus sensible aux émotions qu’un autre qui éclaire d’une lumière éclatante les événements qui leur ont été chronologiquement associés ce qui en renforce l’imprégnation mnésique. C’est cette mémoire revue à l’aune de l’affect qui lui sert de clef pour gagner les millions offerts par la télévision. Ce mécanisme, l’animateur du jeu en ignore l’existence, le processus physiologique, même si lui-même en a vécu l’expérience, un peu à son détriment puisqu’il se trouve, malgré lui, en concurrence déloyale avec sa vedette d’un jour. A travers cette histoire, on voudrait revenir à la déjà vieille histoire de l’inné et de l’acquis dans laquelle la position des Indiens et celle des Américains se place aux antipodes. Les premiers aimeraient bien en atténuer la lumière alors que les seconds préfèrent s’en réclamer, qui se croient sans passé, sans fondements, sans racines et sans culture pour aborder un univers qui traverse le cosmos à la vitesse de la lumière. Il parait que les Indiens sont blessés d’avoir été représentés dans ce film sous cet aspect médiocre de vie dans les égouts, la saleté, les immondices sans avoir compensé cette peinture peu alléchante par la mise en exergue des qualités propres à la culture indienne que sont leurs dons pour les sciences, l’économie, les mathématiques ou la politique. On peut difficilement cacher les plaies ouvertes dans leur mode de vie ou certains caractères des usages d’une jeunesse qui se cherche, qui aspire à sortir de son ghetto de misère, à s’évader de la boue des égouts pour respirer un air plus pur, loin des rivages du Gange, des sans logis de Bombay ou de Calcutta. Découvrir l’inverse dans ce pays en développement, c’est faire preuve de négationnisme, c’est nier une évidence si criante pour tous les témoins objectifs que la cacher serait aussi répréhensible, aussi coupable, de la part des observateurs que de celle des observés.


Voir en ligne : New York Times