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Les suites lointaines d’un voeu du Président de la République

Comment enseigner l’histoire ?

Comment envisager son application concrète en milieu scolaire ?

vendredi 25 juillet 2008, par Picospin

Les problèmes posés par la mémoire confinent aussi à ceux liés à la vie civique qui devrait, pourrait ou serait chargée de les intégrer dans son vécu après avoir été soumise à une réactivation lors d’une commémoration, d’un écrit, d’une publication ou d’une sollicitation venue du fond de l’histoire. Si on considère le point de vue de la pédagogie, faut-il sélectionner certains faits plutôt que d’autres pour les répercuter sur les élèves afin qu’ils servent de contenu à la transmission de certains repères, de certains symboles ou d’un fond historique commun véhiculé par les programmes d’enseignement susceptibles de pénétrer dans le conscient ou l’inconscient collectif et en construire une mémoire individuelle et collective ?

Quel repères ?

A partir de cette considération, est-il opportun de bâtir une liste de repères, de dates, d’évènements qui seraient particulièrement représentatifs d’une époque, de la pensée dominante qui y a régnée et des personnages qui se sont le plus illustrés pour la creuse, l’analyser et la présenter au fronton des écoles ? Il pourrait en être ainsi de l’enseignement de la Shoah qui répond à un choix proposé par l’institution après une première sélection effectuée par un groupe d’experts dans une finalité culturelle, l’édification de savoirs patrimoniaux à des fins de transmission. Ces données pourront servir à aiguiser l’esprit critique des récepteurs c’est-à-dire des enfants qui vont recevoir de plein fouet l’impact des messages. De cet assemblage, ils pourront dégager les matériaux d’apprentissage nécessaires à l’élaboration de l’esprit de tolérance, dérivant directement de la déconstruction du sens du relatif. Ce dernier pourra et devra s’appuyer sur le socle d’une culture humaniste dont les points forts seraient les dates, les évènements les plus significatifs, les chocs émotionnels reçus ou encaissés par les acteurs et les témoins. C’est ainsi qu’on cite couramment les thèmes suivants à titre d’exemples : les célébrations et commémorations du 90è anniversaire de la première guerre mondiale dont l’inscription gravée pour longtemps se trouve sous la forme des listes des combattants tués au combat gravés sur les monuments aux Morts répartis sur tout le territoire français mais aussi celui des pays impliqués dans cette tuerie générale qui a laissé l’Europe exsangue et dont elle a mis plus de 50 ans pour sortir et récupérer son énergie égarée sur les champs de bataille de la Marne, de Verdun, de Champagne, de la Somme. Plus récemment a émergé la demande insistante de la part des anciennes populations colonisées de porter une attention plus soutenue sur l’esclavage ce qui a été réalisé par la désignation de la date du 10 mai, maintenant voulue par la loi. La plus récente actualité vient de se nourrir aux sources de la Shoah après la réactivation de son histoire par le Président de la République qui a proposé que tous les enfants de C.M.2 se voient confier la mémoire d’un des 11 000 enfants juifs de France victimes de la Shoah.

Réactivation de l’histoire

Après avoir rencontré les institutions et les personnalités engagées dans le travail de transmission de la mémoire de la Shoah, Xavier Darcos, ministre de l’Éducation nationale, a demandé à Madame Hélène Waysbord-Loing, inspectrice générale honoraire de l’Éducation nationale et présidente de l’association de la Maison d’Izieu, de réfléchir aux modalités de mise en œuvre de cette proposition dans les classes. Pour mener à bien cette mission, Madame Hélène Waysbord-Loing s’est entourée d’inspecteurs, d’enseignants et de représentants des institutions engagées dans le travail de mémoire. Son rapport propose les orientations suivantes : il définit la thématique des enfants victimes comme l’approche privilégiée pour enseigner l’histoire de la Shoah en C.M. 2 ; il propose d’aborder le sujet de l’extermination des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, inscrite dans les programmes scolaires, par l’étude, en classe, d’un nom, d’un visage, d’un parcours, comme introduction à la période historique ; il recommande de privilégier la vie, c’est-à-dire d’évoquer principalement la vie des enfants jusqu’à leur déportation et en rappelant également la mémoire des enfants sauvés et des Justes. Afin d’assurer la mise en œuvre de ces recommandations, Xavier Darcos diffusera une circulaire qui reprendra les orientations du Président de la République, avec la déclinaison pédagogique issue du travail coordonné par Mme Waysbord-Loing dont on peut lire ci-dessous, des extraits de son projet de circulaire. Adressant une lettre à son Ministre de tutelle, M. Xavier Darcos, elle précise les éléments de sa mission et en détaille les modalités d’application.

Les témoins ont disparu

La nécessité d’une relance se fonde sur la disparition progressive des témoins et victimes. Le contexte de la 2ème guerre mondiale s’efface. Tous les élèves du système scolaire sont nés après la chute du mur de Berlin, dans une Europe qui s’est construite sur la base de l’amitié franco allemande, succédant à une longue tradition d’hostilité et de conflits. Comment de jeunes élèves pourraient-ils entrer dans une première compréhension de l’évènement, quand le monde où il a eu lieu leur est totalement étranger, quand a fortiori, il s’agit d’horreurs inconcevables, y compris pour les adultes qui en ont été proches ? En ce sens la thématique des enfants victimes a été d’emblée retenue comme une approche particulièrement adaptée aux élèves de CM2. Elle leur permet par le biais de récits et de figures particulières de s’initier à un passé qui a déterminé l’organisation présente du monde. La construction européenne s’est fondée sur le sursaut des nations au lendemain de la guerre, pour définir des concepts, des institutions, des structures chargées de préserver l’humanité. La déclaration universelle des droits de l’homme, la notion de crime contre l’humanité, les tribunaux internationaux ont été définis et mis progressivement en oeuvre. Les thèmes à aborder ont été successivement la mémoire et le travail historique dans les classes, les références civiques, le crime contre l’humanité l’Europe les formes de la culture et de la vie juive, le rôle de l’art dans la transmission. Il importe que les termes employés, les références historiques soient précis et rigoureux car il s’agit d’un domaine qui, ayant fait l’objet de dénégations, de contestations et en particulier du négationnisme, l’exactitude historique et linguistique devienne un devoir à appliquer avec la plus extrême fermeté.

Exigences historiques

L’émotion provoquée par des exemples particuliers suscite le désir de connaître, de chercher à comprendre. Si l’émotion n’est pas à l’opposé du savoir, elle en est ici le nécessaire prélude. Une démarche d’étude et de connaissance peut s’engager par les réactions des élèves face aux récits des témoins, anciens enfants arrêtés ou sauvés. Les marques de discrimination, l’étoile jaune, les pancartes des jardins publics, les interdits qui frappent les familles, les séparations d’avec les parents, les arrestations sans limite d’âge, jusqu’aux camps d’internement et aux convois, autant de réductions en chaîne décrétées par l’appareil législatif et policier jusqu’à la limite ultime. Le contexte historique prend forme au fil des faits présentés et des questions des élèves. Quand on restitue ainsi le système à partir de cas particuliers, se crée une distance, une objectivation qui permet de juger, de confronter, et, plus tard, d’agir. Volet important et complexe, ce thème correspond à deux questions du programme : la violence des conflits, le crime contre l’Humanité. La prise de conscience de la responsabilité individuelle est posée, sans exigence écrasante. Les 44 enfants d’Izieu massacrés avec leurs éducateurs dans un lieu d’accueil et de refuge sont au coeur du sujet proposé par le Président de la République. Cet épisode fut déterminant dans la condamnation de Barbie et dans la construction de la mémoire de la Shoah en France. L’enseignement du passé se situe dans le monde d’aujourd’hui qui, par son organisation politique et juridique, par l’éthique et l’imaginaire collectifs, découle largement de ce qui eut lieu, à savoir ne extermination « exemplaire » au niveau européen dans son extension et sa violence en raison de l’ampleur des conquêtes et annexions nazies, une trahison de la tradition française, terre d’accueil au nom des Droits de l’Homme. Des enfants étrangers venus avec leurs parents des pays d’Europe y furent arrêtés et envoyés à Auschwitz., une construction européenne fondée sur le sursaut d’humanité qui a suivi la guerre. Les membres du groupe de réflexion ont souligné l’importance de ne pas travailler uniquement sur l’extermination mais d’évoquer aussi les traditions, les formes de vie que la destruction des Juifs d’Europe a largement anéanties. Je vous propose donc, à l’issue de ce travail, les orientations suivantes : la thématique des enfants victimes constitue l’approche privilégiée pour enseigner l’histoire de la Shoah en classe de CM2.

Singularité de l’exemple

Cet enseignement partira de l’exemple singulier (d’un enfant ou d’un groupe d’enfants) pour aller au plus général. Comme il importe de construire un savoir, il faut inscrire les cas singuliers dans leur dimension historique, travailler sur les enfants de l’école, de la localité, du département car les ressources sont plus disponibles et les enfants et les familles risquent d’y trouvent un pus grand intérêt. Cet enseignement aura pour objectif de construire une première compréhension historique de la période, à partir de la vie des enfants en France, des itinéraires d’enfants européens ayant trouvé refuge dans notre pays. De la sorte on peut donner les repères chronologiques indispensables, contribuer à l’éducation civique à travers une première approche de la notion de responsabilité individuelle dans un monde de répression injuste et violente. Pour atteindre ce but, il faut préciser les termes de xénophobie, racisme, antisémitisme, de crime contre l’Humanité, d’ouverture à l’histoire européenne à travers la dimension continentale de la Shoah, et de la volonté de construire une Europe différente de celle qui a mis fin au 20è siècle après la guerre, d’importance de la culture dans l’acceptation de l’altérité et de celle du rôle de l’art dans la transmission. L’approche par les enfants victimes doit éviter le compassionnel pour distinguer l’identification et l’émotion car cette dernière, présente dans l’acte pédagogique, suscite le désir d’interroger et de comprendre.

Un itinéraire tragique

Comme c’est avant tout l’itinéraire des enfants avant leur déportation qui est évoqué, l’approche par les enfants victimes, les enfants sauvés et les Justes doit privilégier la vie. Cet enseignement utilise la polyvalence de l’enseignement primaire pour construire un projet sur la transversalité depuis l’histoire, le français, l’éducation civique, l’enseignement artistique dont le succès présuppose de mettre à la disposition des enseignants des ressources pertinentes, accessibles, rassemblées (bibliographie, filmographie, pratiques exemplaires) dont le groupe de travail s’est attaché à effectuer le recensement. Le groupe de réflexion suggère que ses recommandations et propositions soient portées à la connaissance des enseignants dans le cadre d’une circulaire, qu’une brochure à destination des établissements primaires puisse être éditée, qu’un portail Internet soit créé pour mettre l’ensemble des ressources disponibles à la disposition des enseignants et qu’un effort de formation soit mené en direction des enseignants concernés.

Questionnement éthique :

1. Le Président de la République a-t-il eu raison de faire porter la mémoire d’un petit Juif assassiné par les Nazis par son camarade d’école ?

2. Faut-il privilégier la mémorisation des faits historiques ou la capacité de porter sur eux un regard critique ?

3. est-ce que l’histoire des enfants d’Izieu est assez clairement rapportée et expliquée pour être compréhensible par les adultes et les enfants qui n’ont pas connu les faits au moment où ils se sont déroulés ?

4. Est-ce que le fait de privilégier l’histoire de la shoah n’est-elle pas susceptible d’introduire une concurrence entre les victimes de l’histoire ?