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Internes des Hôpitaux

Compétence, surmenage et épuisement

La difficulté d’être médecin

mardi 16 octobre 2012, par Picospin

On remarque à ce sujet que l’interne est un être hybride de la médecine, se situant quelque part entre l’étudiant qu’il cesse progressivement d’être et le médecin qu’il est programmé à devenir. Comme il est le dernier maillon de la chaine des soignants exerçant à l’hôpital, son exploitation par les supérieurs hiérarchiques ne se limite ni à l’excès de travail, d’implication dans les tâches qui lui sont normalement dévolues, ni au contact avec les patients dont il a la charge.

Lourdeurs d’une mission

Cette dernière est lourde, d’autant plus prégnante qu’au-dessus de sa fonction, l’interne n’est couvert que par un minimum de protecteurs, les médecins du haut de la hiérarchie qui garantissent et surveillent ses activités du haut de leur pouvoir plus que de leur devoir. La raison en est que dans cette catégorie sociologique élevée, peu d’éléments sont capables d’exercer les soins et gestes de base de la médecine pratique actuelle sans commettre des erreurs d’autant plus dangereuses qu’elles se déroulent dans le texte dramatique de la vie et de la mort, c’est à dire au moment où elle dépend instantanément de la qualité d’un geste, de l’adéquation d’une décision, de la précision d’un diagnostic et de l’établissement d’un plan de traitement. C’est lui qui le plus souvent est confronté à l’application appropriée d’une stratégie de soins dans le cadre de ce qui est devenu depuis quelques années le rétablissement des fonctions vitales dans les processus de réanimation, cette nouvelle médecine de l’urgence qui s’est introduite subrepticement dans l’arsenal diagnostique et thérapeutique pour littéralement sauver des vies humaines et devant lequel l’interne, plus jeune élément de la hiérarchie médicale soignante se trouve seul, isolé et sans recours à l’heure où les seniors dorment du sommeil du juste et sont parfois enfermés dans une incompétence due moins à leur failles scientifiques et techniques qu’à leur manque d’entrainement à diagnostiquer et soigner.

Entrainement

Ce dernier est simplement lié à une perte progressive des réflexes à mettre en jeu devant une situation d’urgence où la décision doit être prise au millimètre du temps et de l’espace, limites butoirs dont dispose l’être vivant, le mammifère dont nous partageons les exigences physiologiques avant qu’il ne verse de la vie à la mort dans des fractions de seconde. Cette responsabilité est lourde, théoriquement mise en partage entre les membres d’une équipe qui se doit d’être soudée et se veut solidaire, tant il est vrai que dans nos temps modernes, la médecine ne saurait fonctionner que par le partage rigoureux des devoirs, la synchronisation des actes et la rigoureuse planification des stratégies. Dans la médecine et l’application des techniques médicales modernes, le dialogue singulier malade-médecin disparaît progressivement sinon abruptement au profit d’une prise en charge collective de l’établissement d’un diagnostic précis en raison des spécialisations qui incombent aux nouvelles procédures et pratiques d’imagerie, de biologie ou de génétique et qui ne sauraient être confiées sans risque à des étudiants en médecine auxquels il serait hasardeux et irresponsable de transférer sans apprentissage l’exécution de processus complexes, hautement différenciés même si un nombre de plus en plus grande et diversifié de machines se chargent de ces applications avec fiabilité.

Responsabilité

Dans ces conditions, la responsabilité devient collective, soulageant les consciences morales individuelles mais accablant encore celles liées à la conviction. Si ces internes ne sont officiellement encore qu’étudiants, leur réalité hospitalière est toute autre. Dans la plus grande illégalité, tous assument le travail et les responsabilités d’un médecin diplômé, dans un système hospitalier saturé par la demande. Le " repos de sécurité ", imposé depuis 2002 après chaque garde de nuit pour les empêcher de travailler plus de 24 heures consécutives, n’est pas respecté dans 21 % des cas. Des entorses au règlement qui ne sont pas sans conséquences. D’après l’étude, 15 % des étudiants affirment avoir commis des erreurs en lendemain de garde, alors que 39 % déclarent en avoir " probablement réalisé ". Les internes sont une " main-d’oeuvre corvéable et bon marché pour faire tourner les hôpitaux ", conclut sans ménagement le syndicat. Un constat amer partagé par de nombreux internes, lassés de ce statut peu enviable de " bouche-trou ", " variable d’ajustement ", ou encore " ouvrier de l’hôpital ". Après tant d’heures éveillé, on ne peut pas faire de la " bonne médecine ". " On est dans le réflexe. On passe souvent à deux doigts des grosses erreurs, et on en fait des tonnes de petites ", reconnaît un jeune interne en formation.

Fatigue et erreurs

Certains avouent des " échanges de prescriptions entre des patients ", des " erreurs dans un dosage ", d’autres reconnaissent même avoir déjà " piqué du nez en bloc opératoire ". " La plupart des dysfonctionnements sont étouffés, il faut toujours se couvrir pour éviter l’erreur médicale, et surtout essayer de refiler le patient à un autre service, pour désengorger le sien. " J’ai réalisé que j’étais en burn-out après vingt et un jours de boulot consécutif. Je conduisais et je me suis demandé si c’était un rêve ou la réalité ", en première ligne d’un front auquel il n’est pas encore préparé, l’interne pâtit surtout de son statut flou. Médecin à part entière lorsqu’il s’agit d’endosser les responsabilités et d’accumuler les heures de travail, étudiant sur la fiche de paie ou quand il s’agit d’appliquer le droit du travail.

Éthique de conviction et de responsabilité

Weber distingue deux éthiques de l’action politique. L’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité : ceux qui agissent selon une éthique de conviction sont certains d’eux-mêmes et agissent doctrinalement (on retrouve le mépris pour la légitimité charismatique) alors que l’éthique de responsabilité repose sur l’acceptation de répondre aux conséquences de ses actes ; si l’éthique de conviction est nécessaire, elle produit dans le parti un appauvrissement intellectuel au profit de la discipline de parti. Ces définitions sont-elles applicables à tous les actes susceptibles d’être accomplis par l’homme de bien ? Peut-on les transférer à la médecine où cette attention mérite et justifie une exécution ou mise en œuvre particulièrement respectueuse puisqu’il s’agit en toute circonstance de soigner, sinon sauver un homme, fragilisé par la maladie et pour cette raisons d’autant plus soumis à la sollicitude des soignants.

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