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Condition de la souffrance humaine (Suite ?...)

mercredi 14 novembre 2007, par Picospin

Dans des « Réflexions sur la condition humaine", intitulées « Sois sage, ô ma douleur », Odile Jacob, Paris, octobre 2007, Colette Chiland, philosophe, psychiatre et psychanalyste, professeur de Psychologie clinique à la Sorbonne et à l’Université René Descartes, s’interroge sur les circonstances imposées à la condition humaine. Elle la décrit sous plusieurs aspects dont le vieillissement, la maladie, la souffrance, la séparation de ceux qu’on aime. Pour elle, l’être humain est soumis à la nature qu’il ne parvient pas à contrôler complètement dans la mesure aussi où il dépend de la société dans laquelle il vit.

Un autre mal ?

Cette condition misérable et inexorable pourrait être atténuée si un autre mal ne lui était pas ajouté. C’est celui que l’être humain fait à d’autres êtres humains pour le plaisir de les dominer. Tout n’est cependant pas perdu car une lueur d’espoir se lève parfois : c’est la force qui permet de survivre dans les situations extrêmes. Le pire et l’admirable coexistent dans l’espèce humaine. Confrontés à la première situation, ce qui aide à vivre c’est la rencontre avec des êtres humains aimants qui restaurent en nous la confiance dans la vie. Ces échos prennent une intensité particulière au moment où la mémoire de la shoah est ravivée par des commémorations fréquentes et universelles.

L’extinction des souvenirs ?

Tout se passe comme si après une longue période d’extinction des souvenirs, ces derniers revenaient en masse à toute allure, avec une vigueur qui ne permet guère de les éviter même si tel eut été le désir de ceux chez lesquels elle fait irruption. On a l’habitude d’opposer la mémoire à l’oubli, suivant en cela des philosophes ou des spécialistes des neurosciences et du fonctionnement du cerveau qui traitent le sujet de façon binaire. Ils travaillent comme si le souvenir disparaissait subitement et revenait aussi brusquement pour s’effacer à nouveau. Ne peut-on parler plutôt de mise en perspective d’éléments attachés à une réminiscence qui occuperait le premier plan de la pensée à l’occasion d’un fait capable de bousculer l’ordre habituel des préoccupations. C’est moins un système binaire qui est en jeu qu’un voyage permanent qui éloignerait ou rapprocherait les évènements passés, les animant comme le feraient des voyages aller-retour, par courtes étapes, du fond du site de stockage vers sa surface.

Un voyage hygiénique ?

Est-ce ce voyage « hygiénique » qui permet à l’être de survivre pour se projeter dans un autre monde, de celui de l’actualité à celui de l’histoire, du rêve à la reviviscence d’un autre épisode imaginaire du passé ? Les hommes ont cette capacité de s’aventurer dans leur propre histoire même si elle est accélérée ou freinée par des évènements intercurrents, des sensations envoyées par les capteurs annexés au corps. Est-ce le même cas pour les animaux qui sont aussi dotés d’une certaine mémoire, celle qui s’arrête peut-être à la reconnaissance de leurs parcours, de l’habitat de leur proie ? Pour établir le catalogue de la souffrance humaine, Colette Chiland n’avait que l’embarras du choix. Du génocide arménien à celui des Tziganes et des Juifs, du Rwanda au Cambodge, les champs étaient peuplés d’être souffrants, exécutés, martyrisés, torturés, pour rien, sinon leur étant non leurs actions. Alors, pour expliquer ces phénomènes récurrents, l’homme souffrant s’interroge. Qui suis-je pour mériter une telle souffrance avant la mort, une fin de vie précoce, prématurée ?

Coupable ou non coupable ?

Qu’ai-je fait pour mériter un tel acharnement de la part des obus qui me poursuivent jusqu’au fond des tranchées les plus profondes, les plus humides, qui sont l’antichambre de la mort, d’une tuerie que je n’ai pas cherchée, que je n’ai pas voulue et qui m’a été imposée par le pouvoir des autres, le pouvoir politique ou militaire des généraux à moustaches qui font exécuter les réticents, tous ceux qui manquent d’enthousiasme pour sortir des boyaux pour recevoir les balles de l’ennemi sur le front. Par un jeu de mot horrible, on ne sait sil s’agit du front des troupes ou de la tête du combattant. Devant ces assassinats, ces exterminations et ces génocides, l’homme faible, fragile roseau pensant s’interroge : qui a ordonné ces massacres, qui les a tolérés ? Et de répondre : mais c’est le grand Architecte de l’Univers, mais c’est aussi celui qui a toléré Auschwitz. Jusqu’au moment où le philosophe, porte-parole de tout un peuple, demande : peut-on croire en Dieu après Auschwitz ? Tout le monde craint que la réponse ne soit négative. Ce questionnement n’est pas celui que se sont posés les Chrétiens dévorés par les lions lancés par Rome, il y a si longtemps.

Une quête récente ?

C’est une interrogation toute récente que posent depuis la profondeur de la terre noire d’Ukraine les morts par balles qui sont tombés dans les forêts blanches des bouleaux, les Juifs exécutés pêle-mêle par Nazis allemands, Ukrainiens désemparés qui ne savaient plus qui fuir, vers quel pôle se diriger pour échapper à la haine de l’est et celle de l’ouest. Alors, comme l’homme fait souvent quand il ne sait dans quel sens agir, il choisit – autant qu’il le peut – le moindre mal. La svastika contre le marteau ? Quelle serait la mort la plus douce, le camp qui offre les draps les plus douillets ? Les survivants de ces lieux de mort et non de vie n’en sont sortis que pour se suicider parce que même restreints, ce n’est pas au retour à la vie joyeuse qu’ils ont abouti mais à la dépression suivie de la mort que l’on souhaite parce qu’une vie ainsi vécue ne vaut pas la peine d’être poursuivie dans l’absurdité. Primo Levi l’avait pressenti, Jean Améry, l’a réalisé.

Déshumanisation de soi

La déshumanisation de soi telle que décrite par les rares rescapés des camps, peu l’on réellement supporté ou assumé. C’est pour cette raison et un certain nombre d’autres qu’une chape de plomb a recouvert de son obscurité les camps surmontés de leurs cheminées encore fumantes. Comme si les mémoires avaient été sidérées, les hommes encore titubants de leurs cauchemars avaient mis des années à se réveiller de leur KO à l’instar des boxeurs qui tardent à se remettre des avalanches de coups encaissés au cours du combat. Et voilà une foison de livres, de souvenirs, de mémoires publiées, d’évènements racontés, de souvenirs de la maison des morts sauvés de l’oubli. Celui-ci n’en est pas pour autant le moins frappant, le moins intéressant, le moins réflexif, le moins émouvant.