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Un lieu de mémoire intransigeant

De Gaulle à Colombey entre Sarkozy et Merkel

D’émouvants souvenirs

mardi 14 octobre 2008, par Picospin

Il en est ainsi de la constitution américaine qu’on n’ose moderniser, à laquelle on craint de changer un iota parce que toute modification risquerait d’en faire écrouler le squelette, réminiscence des amendements qui lui ont été ajoutés par les pères fondateurs, comme l’auraient été les membres d’une créature qui auraient complété successivement son thorax et son abdomen pour lui permettre de se déplacer pour accéder à son autonomie.

Expier

En Europe, les Allemands n’en finissent pas de vouloir expier les péchés commis au nom du nazisme, démarche qui est toute en leur honneur d’autant plus que les vrais responsables des crimes se trouvent plus du côté des parents et grand-parents des générations actuelles que de la jeunesse qui ne saurait endosser les responsabilités des massacres commis par ses pères. En France, l’attachement à de Gaulle reste une protection contre les écarts à la morale pratiqués par les générations qui ont eu la malchance de vivre sous le régime de Vichy, de la collaboration avec l’occupant et des rapprochements avec la Milice, la Légion des Volontaires français contre le bolchevisme et autres organisation de ce type. Le recours à de Gaulle près de 40 ans après sa disparition reprend une nouvelle force, une nouvelle énergie sous la Présidence de Nicolas Sarkozy qui ne cesse de faire revivre le libérateur du pays surtout aux moments où sa situation financière, politique, économique donne des signes de défaillance. Cette nouvelle forme d’héteronomie place la France entre les mains de Marianne d’une part, entre celles des grandes figures du passé religieux dont Jeanne d’Arc, de l’autre. Pour certains, Clovis complète ce patronage avec, depuis le funeste armistice de 1940, celui du Général de Gaulle dont l’attitude envers la spiritualité reste ambiguë parce que trop longtemps confondue avec celle de sa religiosité. On peut continuer de s’interroger sur la signification de son geste au moment de la libération de Paris qui le vit s’agenouiller à Notre Dame, non pour s’y livrer à une prière personnelle qui pouvait rester dans le domaine privé mais pour y célébrer un Te Deum qui exhibait à la face du monde les racines chrétiennes de l’Europe et parmi elles, celles privilégiées de la France. Est-ce dans cette perspective que le prestigieux chef de l’Etat s’adresse directement au Pape Pie XII chez qui il implore le soutien spirituel de son action et sa bénédiction de la France ? N’y avait-il pas une autre voie pour réaliser cette démarche qui pouvait bien passer pour une allégeance de ce pays à un Souverain Pontife dont le moins que l’on puisse dire est qu’il ne fait pas l’unanimité auprès des croyants et des non croyants sur ses prises de position politiques auprès des autorités allemandes et italiennes et de celles de l’Eglise dont il avait la responsabilité de la conduite et le devoir des protection des individus et des populations pourchassées et menacées de massacres par les puissances de l’Axe.

Protection

Dans le jeu subtil de sa demande de protection en faveur de la France par une institution comme l’Eglise, il préfère utiliser le qualificatif de « fille ainée de l’Eglise » qui est un engagement pour son pays en tant que communauté spirituelle destinée historiquement à véhiculer le message chrétien quitte à le faire au profit d’une certaine idée de la France, formule conquise depuis longtemps dont l’imprécision lui permet de jouer sur de nombreux registres. La Foi du Général, a rassemblé suffisamment de témoignages pour en attester. En août 1940, il se dépeint ainsi à Londres : « Je suis un Français libre. Je crois en Dieu et en l’avenir de ma patrie. » Par cette formule, il se dégage d’une appartenance stricte à la France pour se glisser dans celle qui est libre qui est en réalité la seule à laquelle il souhaite se rattacher. En ajoutant qu’il croyait en Dieu et en l’avenir de sa patrie, il saute à pieds joints au-dessus de l’image du Christ pour rester dans un déisme imprécis qui évite de le rattacher directement à un christianisme actif pour rester à la disposition d’un pays qui ne cesse de s’interroger sur le choix que doivent faire ses habitants entre religion assumée et laïcité molle. Tout au moins, cette dernière préserve-t-elle toutes les chances d’éviter le conflit entre enseignement public et privé ou relations éventuellement tumultueuses entre religion et état. Qui sait encore maintenant qu’il a été obligé de s’exiler dans la Belgique toute proche pour y terminer ses études et échapper ainsi aux humiliations de la 3è République sinon celles venues des partisans agressifs de l’enseignement laïc et républicain hérité de la Révolution et des Lumières. « Vieille terre rongée par les âges, rabotée de pluies et de tempêtes, épuisée de végétation, mais prête, indéfiniment, à produire ce qu’il faut pour que se succèdent les vivants ! » écrit le Général dans ses Mémoires de guerre. Cinquante installations audio-visuelles, des bornes multimédias et interactives, 1 000 photographies, 40 cartes, 240 panneaux décrivent les convulsions du XXe siècle dans le lieu de mémoire high-tech à Colombey-les deux Eglises, où viennent de se rencontrer Nicolas Sarkozy et Angela Merkel non pour évoquer l’histoire, la séparation et le rapprochement de la france et de l’Allemagne, autrefois réconciliés sous l’égide du chef de la France Libre et de Konrad Adenauer.

Histoire et personnalités

Au passage, la grande histoire, ainsi scénarisée, laisse largement au second plan son sujet premier à savoir la personnalité du Général qui heureusement demeure présente par les panneaux où l’on admire son écriture filiforme et élégiaque, et à quelques centaines de mètres, la Boisserie maison toujours familiale ayant conservé son charme austère, ses parpaings de béton mal cachés par la vigne vierge, son bureau modeste et les vitrines d’Yvonne… Les concepteurs ont voulu tout dire de l’état du monde de 1890 à 1970 dans un espace plus petit que le Mémorial de Caen sans compter la biographie de Jean Lacouture sur le Général lourde de trois tomes. Le de Gaulle père de famille et écrivain, le de Gaulle méditant dans la glèbe et les feuilles mortes, s’efface largement derrière l’épopée guerrière et la grande histoire. L’est-elle ? Assurément pensent même tous ceux qui retiennent l’admiration qu’ils doivent à un être d’exception non exempt de défauts sinon de vertus mais qui possédait au plus haut degré le sentiment d’amour pour sa patrie sans doute confondue avec celle de Dieu. Etaient-ils tous deux descendus tout droits des sentiments d’amour de St Augustin lorsqu’il se fait l’interprète rétrospectif de Jésus-Christ.

Questionnement éthique :

1. Si l’on ne tient compte que du point de vue strictement éthique, comment l’histoire peut-elle juger de Gaulle au sujet de ses discours contradictoires sur l’Algérie et les pieds noirs, leur rapatriement difficile en métropole et les relations avec l’OAS ?

2. Comment cette même histoire est-elle en mesure de juger l’homme qui a osé tirer sur le général pour l’assassiner et sa victime qui a échappé à ses balles et qui se trouve être un Président de la République sans pardon ?

3. Est-ce que son passé militaire peut expliquer les relations ambigues qu’il a développées par la suite avec son ancien supérieur hiérarchique, Pétain, au cours de son affrontement avec ce dernier et son gouvernement ?

4. Est-ce que le fait pour de Gaulle de penser qu’il incarne la France l’a guidé dans ses choix politiques, ses jugements, ses difficiles relations avec les pays étrangers comme l’Amérique, la Grande Bretagne, Israël, ses virevoltes entre l’Occident et l’URSS et sa relative insensibilité vis à vis de ses ennemis et même parfois de ses amis ?