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Les avantages de la pauvreté et les bonheurs du malheur

De Paul Klee à Benjamin et à son ange...

...qui ne l’a pas protégé

dimanche 8 janvier 2012, par Picospin

Ce qu’il manque à cette démonstration c’est l’analyse des causes à cette envolée soudaine qui prend son essor au moment où la crise s’approche avec ses menaces, ses peurs engendrées, ses angoisses refoulées et ses lendemains cachés.

Les plumes de l’autruche

Alors, tout naturellement, l’autruche met sa tête dans ses plumes blanches, s’ébroue pour chercher la vérité et s’apercevoir que le seul dérivatif qui lui reste c’est l’oubli, cette faculté à regarder ailleurs quand on ne peut faire autrement que d’affronter la réalité ou d’être confronté à des situations désagréables qui s’agrippent à l’individu et à la collectivité comme arapèdes en mal de destinée, d’indépendance, d’autonomie. Si pendant cette crise dont l’analyse psycho sociologique, historique et philosophique reste à faire honnêtement les sorties des gens hors de leurs repaires se font plus fréquentes, le périmètre de circulation et sa durée se restreignent à vue d’œil pour des raisons économiques plus qu’artistiques. Il est significatif à cet égard que la fréquentation des salles de cinéma a considérablement augmenté moins pour l’intérêt des pellicules projetées dans des salles dites obscures qui n’apportent pas toujours la lumière que pour le dérivatif qu’une telle sortie vers un spectacle bon marché apporte aux masses découragées, pessimistes, résignées qui ont perdu le gout de la révolution sinon de la révolte à l’instar de l’homme révolté jadis décrit par Albert Camus.

Cinéma

Il est plus facile et plus simple d’esquisser trois pas pour rejoindre son fauteuil dans la salle de cinéma à côté de son domicile que de rendre visite à des curiosités, des énigmes, des sensations situées plus au loin. Il est vrai aussi que ces deux éventualités se produisent dans des proportions qui se répartissent parfois également et suggèrent plus qu’elles ne démontrent un soudain appétit pour l’exceptionnel, le difficile, l’insaisissable. A côté de cette envolée d’intérêt pour l’image fixe et mobile, il faudrait s’interroger sur les véritables raisons qui poussent des millions de candidats spectateurs à écarquiller les yeux sur des œuvres d’une brièveté si poussée que le souffle de l’art s’est épuisé sur elle quelques minutes ou secondes à peine après que le début en eut été sonné. C’est si vrai que les critiques de cinéma autrefois si riches de culture, d’émotion, de finesse et de gout artistique ont depuis longtemps disparu des principaux organes de communication, remplacés qu’ils sont par des barbouilleurs qui se contentent de décrire les évènements présentés à l’écran sans en tirer le signifiant et encore moins le signifié. On parle maintenant de critiques dithyrambiques à propos de n’importe quel avis sur n’importe quel thème pour peu qu’il soit extrait de la vie courante, des malheurs des plus humbles et de l’incapacité de la société à les réparer.

Crise et pauvreté

La pauvreté se porte bien au moment de la crise quand elle est exaltée par ceux qui devraient la cacher et la fustiger par honte pour leur propre civilisation. Il est de bon ton de s’apitoyer sur le sort des plus malheureux, des plus pauvres au moment où on promeut leur courage, la force de leurs convictions, la volonté inébranlable de se battre contre une adversité qui n’est pas tours due à on ne sait quel météorite s’abattant avec fracas sur le dernier troupeau des gigantesques dinosaures. Il est encore heureux que ces monstres aient disparu pour laisser la place à des mammifères plus doux et plus conviviaux pour faire voire la planète sous des dehors plus sympathiques, moins agressifs et plus coopérants avec une humanité réduite au désespoir. On répète à l’infini le fameux dicton qui insiste sur les avantages apportés par le malheur parfois pris pour une punition de Dieu parfois comme le châtiment des hommes. Oui à quelque chose le malheur est bon. Il ne reste plus qu’à démontrer que cette fois encore il engraisse les industriels du cinéma mais aussi permet aux artistes et autres gens du spectacle de vivre décemment sans obligation de recourir à la mendicité. Cet article est inspiré par le triste destin de Walter Benjamin qui eut à souffrir de la cruauté des hommes au cours de la tranche de vie qui lui fut dévolue par le destin. Chassé de partout, rejeté par tous les groupements qui auraient pu accueillir en leur sein ce brillant intellectuel qui se trouva impuissant à secourir ses frères de combat.

Suicides en série

La première guerre mondiale est une douloureuse épreuve pour cette personne sensible, d’autant plus lourde qu’elle provoqua le suicide d’un couple d’amis du poète. Après sa rencontre avec Ernst Bloch en 1920, il déménage pour des raisons financières à Berlin avec sa femme éphémère dont il se sépare un an plus tard et son fils puis vit à Heidelberg et Berlin. En 1922, à Heidelberg, il s’efforce d’obtenir une habilitation lui permettant d’enseigner à l’université. En 1923, il échoue de nouveau dans sa tentative d’être habilité à l’université, et rencontre Adorno. Son père a de gros problèmes financiers qui compromettent l’aide qu’il lui fournit.En 1924, il effectue en même temps qu’Ernst Bloch un séjour à Capri. Il fait la connaissance de Asja Lascis, communiste lettone qui l’initie au marxisme. En 1925, il renonce à son habilitation. Il traduit Proust. À la mort de son père, il passe par Berlin, revient en France, puis part pour Moscou. En 1927, il revient à Paris et termine la traduction d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs. En 1933, il émigre à Paris, et essaie de quitter l’Europe pour les États-Unis d’Amérique en 1940. Enfermé dans un camp de concentration du centre de la France, près de Nevers, il est libéré grâce à l’intervention de quelques amis qui faisaient partie d’un groupe d’intellectuels partageant ses idées. Après un bref séjour à Lourdes dont on ne connaît pas la raison, le jour de l’entrée des troupes allemandes à Paris, il part à Marseille puis à et finalement à Port-Vendres le 25 septembre 1940 avec l’intention de fuir en Espagne.

Pérégrinations à la lisière de la France

Arrivé dans la petite commune des Pyrénées-Orientales, il se fait connaitre auprès de deux résistants antinazis allemands qui lui font franchir la frontière clandestinement. Malgré ses 48 ans, et ses problèmes de santé, le philosophe et deux autres candidats à l’exil, parviennent au bout d’une dizaine d’heures à Portbou où il écrit sa toute dernière lettre en français le 25 septembre 1940 : « Dans une situation sans issue, je n’ai d’autre choix que d’en finir. C’est dans un petit village dans les Pyrénées où personne ne me connaît que ma vie va s’achever ». Le 26 septembre 1940, Walter Benjamin se suicide en absorbant une dose létale de morphine. Les autorités espagnoles avaient avisé auparavant les trois fuyards qui l’accompagnaient qu’une nouvelle directive du gouvernement espagnol préconisait la reconduite des réfugiés en France. Benjamin n’aurait pas supporté la nouvelle — en fait la nouvelle réglementation ne sera jamais appliquée… et était sans doute déjà annulée quand il se donna la mort. Les papiers dans la serviette en cuir de Benjamin qui contenait un manuscrit « plus important que sa vie », n’ont jamais été retrouvés même s’ils ont été répertoriés comme liasse de manuscrits dans la main courante de la police de Portbou. Le philosophe a aussi écrit une lettre d’adieu à Theodor W. Adorno, autre philosophe, un des principaux représentants de l’École de Francfort, au sein de laquelle a été élaborée la Théorie critique. En tant que musicien et musicologue, il était représentant de la seconde école de Vienne et théoricien de la Nouvelle Musique.

Des milieux pensants

En tant que philosophe en esthétique, sociologue, musicologue et musicien qu’il introduit avec Max Horkheimer la notion interdisciplinaire d’industrie culturelle, première traduction en français du titre de l’essai fondateur Kulturindustrie en La Dialectique de la raison. Bien que sa dépouille n’ait jamais été retrouvée, un monument funéraire lui a été dédié au cimetière de Portbou on ne sait où car si sa tombe aurait été retrouvée entourée d’une enceinte de bois spéciale avec son nom griffonné sur le bois, elle s’avérait avoir été une pure fabrication de gardiens du cimetière qui, fréquemment questionnés sur cette tombe, se révélèrent l’avoir érigé que pour s’assurer un pourboire. C’est du moins ce que l’on peut déduire de la correspondance posthume entre le philosophe israélien Gershom Sholem et son ami intime Walter Benjamin. Toutes les personnes qui se ont visité le cimetière ont confirmé cette version des faits, décrivant un site merveilleux dépourvu de toute tombe se référant à ces événements et à la disparition de cette victime du nazisme et de la société, celle centrée quelques part entre Espagne et France, là où les deux pays en flirt avec le totalitarisme d’extrême droite se séparent avant de rejoindre tous deux la Méditerranée, objet de toutes les convoitises, interdites même à des esprits aussi nobles, riches et généreux que Walter Benjamin et son ange.

Sous la protection précaire de l’ange

Toute l’œuvre de Benjamin est protégée par l’aile d’une image : celle d’un tableau de Paul Klee nommé Angelus Novus. Cette image peut être saisie dans tout son sens si on la met en relation avec un bref et magnifique récit dans lequel Benjamin dévoile son " nom secret " : Agesilaus Santander. Nous sommes ici au cœur d’une œuvre, qui, de plus en plus, avec les années, nous apparaît d’une prodigieuse richesse de pensée. Et personne mieux que Scholem ne pouvait interpréter ce chiffre caché de Benjamin. Scholem, grand spécialiste de la mystique juive et de la Kabbale, a été pendant plusieurs années l’ami intime de Benjamin. Il examine scrupuleusement, fragment après fragment, ce " mythe de l’ange ", où s’inscrivent les relations complexes de Benjamin avec l’histoire et avec lui-même. Une œuvre commémorative du sculpteur israélien Dani Karavan intitulée Passages a été érigée en hommage au philosophe dans le petit port catalan.

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