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De l’Utopie à la réalisation humaine

mardi 26 juillet 2011, par Picospin

L’analyse qui peut en être faite est que l’écart entre le but à atteindre et le niveau réel de la société en acte dans laquelle ces utopies se sont élaborées est si grand que le chemin à parcourir, souvent négligé, conduit à des actes réels en contradiction avec ces buts ultimes et finissent par être prépondérants. Pour parvenir à une société parfaite, ceux qui adhèrent à ces idées veulent éliminer les obstacles, faire taire les contradicteurs, convaincus d’avoir raison et prompts à proclamer que ceux-ci ne sont que des conspirateurs. Au fur et à mesure, la chasse aux opposants s’intensifie, se durcit, devient la principale tâche du régime, tandis que celui-ci a oublié les bases de départ qui ont mené à l’action.

Régimes durs

Comme le durcissement du régime augmente la crainte d’un côté, la résistance de l’autre, on aboutit alors à une guerre civile larvée, puis ouverte, jusqu’à la chute du régime. L’Utopie de départ est alors honnie, et toute référence aux idéaux d’origine est considérée comme allégeance au régime déchu, même si les principes étaient hautement humanistes. L’Utopie la plus récemment effondrée fut le communisme, pour lequel l’idéal d’égalité avait donné lieu à une société privée de liberté. L’Utopie actuelle, en cours, est l’utopie libérale. Son point de départ est la libre concurrence associée à un équilibre dit de « « Optimum de Pareto », état dans lequel on ne peut pas améliorer le bien-être d’un individu sans détériorer celui d’un autre. Cependant, l’état actuel de la société n’est pas celui-ci : l’État intervient dans un certain nombre de domaines, comme l’éducation, la santé, l’énergie, voire l’eau, les communications ou les transports. Pour obtenir cet optimum de Pareto, à partir duquel un équilibre est attendu, la doctrine libérale veut que l’ensemble des services soit soumis à la saine concurrence, libre et non faussée, dégagée de toute intervention étatique ou publique de quelque ordre que ce soit. Pour cela, il faut privatiser le secteur public, ou ce qu’il en reste et anéantir tout droit social, considéré comme facteur de biais de la libre concurrence. Le premier pays à suivre stricto sensu ce dogme fut le Chili, sous Pinochet, avec pour choc un régime dictatorial brutal et sanguinaire.

Chili et une certaine Angleterre

L’Angleterre de Thatcher a suivi le même dogme, avec des moyens plus démocratiques, mais avec une brutalité antisociale marquée. L’Europe d’aujourd’hui suit à nouveau le même modèle, avec comme méthode l’utilisation du levier de la dette pour contraindre les États à privatiser tout ce qui peut l’être et à supprimer toute aide sociale dans la mesure où elle détériore le revenu des riches pour améliorer celui des pauvres. Les fonctionnaires, usagers des services publics, bénéficiaires des aides, voient leurs revenus, ou les services rendus, détériorés, voire anéantis. Le moyen trouvé pour obtenir des résultats ne respecte pas les principes de liberté, de démocratie. L’Utopie de départ mène à une situation en complet désaccord avec les principes d’origine, du fait de l’écart entre ces principes et la réalité vivante d’une société complexe qui ne se résout pas à une doctrine unique. Une partie croissante de la population doute du régime qui se met en place, les oppositions se tendent et la tendance naturelle du régime est son durcissement progressif, jusqu’à une chute qui peut prendre des allures dramatiques. Suite à la chute du régime, une autre Utopie se met en place, ou un régime « réactionnaire », au sens de la réaction à cette utopie désastreuse. Ce qui serait à construire, serait non pas une nouvelle Utopie sans lien avec la réalité de départ, mais au contraire un chemin qui part de cette situation pour tendre vers une réalisation humaine, complexe, où chacun peut trouver sa place sans écraser l’autre, dans une sorte d’auto-organisation où chaque étape détermine la suivante, sans que le but à atteindre ne soit fixé a priori, en corrigeant à chaque étape suite aux erreurs commises, aux obstacles rencontrés, aux succès acquis.

Synergies et contradictions

La réalisation humaine se détermine au moment même où elle se construit, par les acteurs, dans leurs contradictions et les synergies et s’effectue moins par une révolution qu’à l’aide une percolation, qui est l’état d’un système lorsqu’une idée devient majoritaire. L’utopie est la volonté de modeler l’image de la Société à partir d’un idéal éthique, d’une certaine conception de la justice, du bonheur, de l’efficacité, de la responsabilté. L’Histoire moderne a montré que l’utopie est mère de toutes les dictatures. La volonté aboutit à un ajournement, l’utopie ; la science aboutit à un doute, l’hypothèse. [Victor Hugo]Il y a naturellement beaucoup à dire sur le contenu de cet article récemment paru à propos des excès d’un libéralisme souvent confortable et réconfortant mais dont l’envers de la médaille conduirait inéluctablement à l’arrivée d’un orage dont les éclairs sont plus souvent d’obscurité que de lumière, sans compter les nuages qui s’amoncellent au delà d’un horizon qui cesse d’être noir pour laisser passer les éclairs lumineux de l’espoir, seuls capables pour les optimistes de rayonner sur une terre difficile à cultiver même à l’heure des tenants de l’écologie pure et dure. Que l’alternance règne souvent en maitresse sur notre planète pour la gouverner est un truisme qui peut avoir son utilité lorsqu’on passe d’un régime à un autre, d’une phase politique à une autre à cause de la lassitude engendrée par la fin d’une ère et la nécessité de l’abandonner par lassitude, extinction naturelle ou urgence de rénovation.

Percolation et mimétisme

En ce cas, les critiques auraient raison d’accuser la « percolation » comme responsable, sinon coupable, d’entrainer la société dans une envolée enthousiaste, sans doute trop prononcée même, mue par le mimétisme, la conformité, pourquoi pas le conformisme, vers de nouveaux sommets où l’air serait plus pur, plus facile à respirer alors que tout le monde sait qu’il y devient irrespirable en raison de la chute en oxygène. Le paradoxe de l’utopie n’est-il pas de servir aux indigents et indignés pour employer des termes à la mode pour désigner des plats aux gouts plus raffinés alors qu’ils doivent se forcer à extraire des nutriments, les ingrédients les plus digestes pour n’être pas nécessairement les plus savoureux. On a vu dans quelle mesure les laxismes d’une société conduisent à un rappel de ses valeurs premières au nom de symboles si forts qu’ils dépassent les objectifs énoncés d’une vie meilleure, plus libre, à la fois plus individualisée mais aussi plus protégée par une providence si souvent appelée quand elle nie sa présence et réclamée à l’heure du désespoir, des prières et du rejet de toute autorité envahissante. Une utopie succède à une autre comme la Nouvelle Atlantide succède aux iles utopiques comme l’Utopie de More, dont la découverte était tenue pour dépendre de la chance. Lorsqu’elle se déclarait enfin, que l’ile était repérée, l’accès en était devenu facile, visible du matin au soir comme une terre promise. De là à l’appeler heureuse, bénie, terre d’anges il n’y avait qu’un pas à faire. Il avait été franchi d’autant plus vite qu’il avait été exécuté par le fils parfait qui avait bénéficié de circonstances plus que favorables puisque les tempêtes s’étaient calmées pour faire place à une mer calme.

Atlantide

Cette circonstance favorable permet d’ouvrir sur un paradis technique conçu par Platon qui encourage le peuple d’Atlantide, corrompu par le luxe à combattre une ancienne Athènes. Celle-ci finit par vaincre après la punition infligée par Zeus pour la réduire à un haut fond empêchant dorénavant toute navigation. Pendant que l’Atlantide fut détruite par un tremblement de terre, l’ancienne Athènes périt lors d’un déluge qui vit les montagnards se réfugier au sommet des terres à l’instar de ce que firent les victimes des tsunami du Pacifique dont quelques uns réussirent à se sauver de la noyade. Ils profitèrent de leur chance pour construire et reconstruire sans cesse, y compris les civilisations des Incas et des Aztèques. L’utopie la représentation d’une réalité idéale et sans défaut. C’est un genre de l’apologue qui se traduit, dans les écrits, par un régime politique idéal qui gouvernerait parfaitement les hommes, une société parfaite, sans injustice ou encore une communauté d’individus vivant heureux et en harmonie comme l’abbaye de Thélème chez Rabelais. Souvent destinés à dénoncer les injustices et dérives de leurs temps, les écrits des les utopistes situent généralement leurs récits dans des lieux imaginaires. Devant la menace de la censure politique ou religieuse, les auteurs situent l’action dans un monde imaginaire, un pays lointain et mythique, une île inconnue ou une montagne inaccessible comme la découverte de l’Eldorado, dans le Candide de Voltaire en 1759. L’utopie désigne une réalité difficilement admissible. Qualifier quelque chose d’utopique consiste à le disqualifier et à le considérer comme irrationnel, ce que l’image de l’utopie évoquée dans Farenheit 451 où une nation toute entière n’accepte pas de lire des livres, de peur que cela leur ouvre les yeux par rapport a la fausse utopie dans laquelle ils vivent. Cette polysémie, qui fait varier la définition du terme entre texte littéraire à vocation politique et rêve irréalisable, atteste de la lutte entre deux croyances, l’une en la possibilité de réfléchir sur le réel par la représentation fictionnelle, l’autre sur la dissociation radicale du rêve et de l’acte, de l’idéal et du réel.

Paradoxes

Genre littéraire crée par Thomas More, l’utopie repose sur un paradoxe qui se présente comme une œuvre de fiction sans lien avec la réalité comme veut le suggérer l’ile de nulle part mais aussi le nom du fleuve qui la traverse (Anhydre, c’est-à-dire sans eau) ou du navigateur Hythlodee, habile à raconter des histoires. L’utopiste se refuse à tout recours au merveilleux, à la fantaisie ou au bonheur qui est censé régner en Utopie, projet cohérent avant d’être crédible. Nul climat paradisiaque, nulle bénédiction divine, nul pouvoir magique n’a contribué à la réalisation de la société parfaite, fiction toujours présente au profond de l’âme de chacun qui emporte avec lui le droit de rêver à une fiction, à condition qu’elle repose sur la cohérence du discours.