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De la curiosité à l’étonnement devant l’inattendu et l’émerveillement

mardi 23 septembre 2014, par Picospin

On était satisfait d’apprendre qu’enfin, après de longues heures de souffrances imméritées à l’instar de celles infligées par le destin à Job, la révolte grondait.

Souffrance

Il souffrait, se débattait, ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Qui le punissait ainsi de fautes qu’il n’avait pas commises et qu’il était forcé d’expier. Quelles punitions pour quels délits alors qu’il avait toujours été juste, généreux, attentif aux malheurs des autres plus qu’aux siens. Avait-il appris quelque chose à partir des souffrances qui lui avaient été infligées ? Apparemment rien. Il restait figé dans l’incompréhension, l’interrogation sans comprendre ce qui lui arrivait ni sans déceler les raisons qui avaient poussé le destin à se comporter aussi mal avec lui par l’intermédiaire de souffrances imméritées, de douleurs dont il ne comprenait ni l’origine ni la cause. Cette attitude n’a eu qu’un temps. Celui d’un malheur qui s’abat sur l’homme sans qu’il sache pourquoi ni comment on en est arrivé à cette situation. Toute différente est la situation de l’étonnement qui s’insinue doucement dans les anfractuosités du quotidien. Sans provoquer tout de suite un bouleversement radical.

Curiosité

En invitant progressivement notre esprit à la quête discrète et tâtonnante de ce qui se passe à notre insu. Teinté d’inquiétude ou d’amusement, il ravive notre curiosité. Contrairement à l’événement médiatique, il ne nous cloue pas sur place, il ne nous assigne pas à attendre qu’on nous fournisse la suite sur un plateau, il nous fait signe de nous lever. D’aller voir de plus près ce qui se passe, à petits pas et sans déranger, ce qu’il nous propose d’observer et de tenter de comprendre. Cette quête de la recherche d’une réponse au mystère contenu dans une intrigue qui excite la curiosité constitue le fondement de l’éducation, de la démarche propre de chaque individu qui s’interroge, se demande pourquoi telle chose arrive plutôt qu’une autre. N’est-ce pas Leibnitz qui se demandait pour quelle raison il y avait quelque chose plutôt que rien ?

Étonnement

La curiosité débouche sur l’étonnement qui comporte un écart avec ce qu’on n’avait pas encore remarqué et l’évidence qui jusque-là nous avait échappé. C’est dans l’écart entre ce que l’on savait et ce que l’on découvre que surgit, en effet, la salutaire inquiétude. A condition, bien sûr, que la découverte soit entendable, puisse être entendue et qu’on ne la récuse pas au prétexte qu’un mauvais génie – malveillant ou incompétent – voudrait nous contraindre à rallier son injuste cause. Au lieu d’inviter à l’indignation comme ce fut le cas pendant une brève période d’un passé récent, ne serions-nous pas bien inspirés de proposer l’étonnement, si proche parfois de l’émerveillement que procure toute compréhension à l’instar de celle qui avait suivi le mot d’Eureka, le cri que, selon la légende, le savant grec Archimède aurait lancé au moment où il comprit les lois qui régissent les objets par leurs densités révélées par la poussée qu’ils subissent en les plongeant dans l’eau. Noter que le mot grec, dans l’une ou l’autre de ses orthographes, fait apparaître un esprit rude au-dessus de l’upsilon, marque d’aspiration initiale. La transcription eurêka est donc fautive, même si elle est entrée dans l’usage. On devrait écrire : Heurêka. (Cette erreur de transcription n’existe pas dans certaines autres langues.)

Une joie

Et tel est bien, en effet, le sentiment que ressent celui qui accède à l’intelligibilité d’un phénomène physique ou sociologique, d’un montage technique ou d’une proposition politique. « Bon sang, mais c’est bien sûr ! » : d’une certaine manière, je le savais déjà, mais je ne parvenais pas à le formuler et à me l’approprier. Version sécularisée de l’illuminatio de saint Augustin, l’étonnement pédagogique rappelle aussi le statut de la connaissance chez Spinoza, le vrai est signe de lui-même et reconnaissable à ce sentiment de plénitude sereine qu’il confère à celui qui le découvre. Mais, pour autant, le pédagogue sait que chaque étape devra être dépassée et qu’il n’en aura jamais fini avec le dialogue entre Descartes et Spinoza.

De Descartes à Spinoza

Avec Descartes, il devra pratiquer la suspension du jugement que suscite l’émergence de l’imprévu, la découverte d’un phénomène inattendu, l’utilisation d’un argument qui fait rupture avec le sommeil intellectuel et les certitudes enkystées. Avec Spinoza, il devra donner à voir et à s’étonner que le monde soit compréhensible et que notre intelligence puisse s’en saisir en un plaisir qui n’est ni de possession ni de maîtrise. Du plaisir, on passe à la joie si souvent revendiquée par le philosophe qui cherchait à en faire une manière de vivre par l’adoption d’une éthique de la joie.

D’après "s’étonner pour apprendre" World Committee for Lifelong Learning.