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De la dissimulation envers soi-même…et les autres ?

vendredi 16 novembre 2007, par Picospin

Torquato Accetto, secrétaire d’une maison princière, dans les environs de Naples et qui prône l’amour du secret, parle d’une honnête dissimulation. Il semble que le bon ordre pour un tel artifice soit de commencer par l’appliquer à sa propre personne ; mais il faut faire montre d’une extrême prudence, dès lors que l’homme doit se cacher à lui-même, et ce pour une durée qui n’outrepasse pas celle d’un très bref intermède, autorisé par le « connais-toi toi-même », afin de prendre quelque récréation en se promenant quasiment hors de sa personne.

Une idée de soi

Chacun doit s’attacher à avoir une idée de lui-même et de ce qui lui appartient, à en acquérir une connaissance complète, à hanter la surface de l’opinion souvent trompeuse, la profondeur de ses pensées et prendre la juste mesure de son talent et parvenir à connaître ce que réellement il vaut. Il est très étonnant de voir combien chacun s’emploie à savoir le prix de ce qu’il possède et combien sont rares ceux qui ont le souci ou la curiosité de comprendre quelle est la valeur véritable de leur être. Or, présupposé que l’on ait fait tout ce qu’il leur est possible pour connaître cette vérité, il convient que, certains jours, celui qui est misérable oublie son malheur et cherche à vivre avec au moins quelque image qui le satisfasse, de sorte qu’il n’ait pas toujours présent à l’esprit l’objet de ses misères. Dans la mesure où il est fait de cela bon usage, il y a certes tromperie, mais honnête, puisqu’il s’agit d’un oubli qui n’est pas total et qui sert de repos aux malheureux et que, bien que ce soit une faible et dangereuse consolation, il est impossible de s’en passer si l’on veut ainsi respirer ; et ce sera comme un sommeil des pensées lasses, tenant légèrement clos les yeux de la connaissance de son propre sort, pour mieux les ouvrir après ce si bref instant de soulagement, bref, parce que ce sommeil se transformerait aisément en léthargie si l’on abusait d’une telle négligence.

Un sommeil de la pensée

C’est toute la condition du travail intellectuel de son temps que décline ce petit traité paru en 1641, écrit par un obscur « secrétaire » des ducs d’Andria et redécouvert par l’ historien des lettres italiennes, Benedetto Croce. « Corps lacéré, ulcéré, exsangue » l’ouvrage est tout entier aimanté par le thème de l’éthique et de la probité du clerc. Entre nécessité et vertu, la question posée est celle de l’intégrité et de la dignité d’une classe d’hommes que leur savoir distingue et que la misère enchaîne. Nietzsche, dans Le Gai Savoir exaltait les civilisations du Sud ; en leur attribuant des raffinements impensables dans les régions boréales, mais ne cachait pas la contrepartie de tant de délicatesses à savoir une très profonde méfiance à l’égard de la nature et surtout de l’homme. L’auteur prend pour argument la dissimulation, « industrie qui consiste à ne pas faire voir les choses telles qu’elles sont ». Il en montre la nécessité, représente tous les bienfaits qu’elle dispense aux hommes, et atteste de son honnêteté. Il ne faut pas la confondre avec le mensonge car elle est beaucoup moins un art de feindre qu’un art de taire, ou d’exprimer par énigmes. Accetto n’a pas un mot contre la vérité ; il entend au contraire la « courtiser » ; mais dans son for intime : car il convient toujours d’être circonspect. Comme une vérité ne gagne jamais à être dite hors de saison, il vaut mieux vaut la faire éclater au moment opportun. Consentir à la fraude est une chose, c’en est une autre que de recouvrir la vérité d’un voile propice. Si Accetto récuse la première attitude, il flatte la seconde qui trouve grâce à ses yeux puisqu’elle permet au juste de se soustraire à la méchanceté des pervers .

Un théâtre ?

Le monde serait un théâtre où tout ne serait que pièges et faux-semblants et où la grande confusion des « négoces d’ici-bas » oblige à la prudence et commande de recourir à des expédients ; comme ceux d’envelopper une vérité trop cruelle d’une gaze élégante, et de faire bonne figure devant « les sinistres apparences du siècle ». La dissimulation ne tombe pas du ciel. Elle serait plutôt une suite du péché originel. Nietzsche résume assez bien la pensée d’Accetto en déclarant que toute civilisation commence par le fait qu’une quantité de choses sont voilées sinon l’excès des désirs se donnerait partout libre champ et nulle concorde ne serait possible entre les hommes. Ce qui se vérifie dans l’ordre moral se retrouve aussi dans la nature. Car celle-ci ne dédaigne pas les déguisements : le plus joli visage, et le plus frais, ne cache-t-il pas une prochaine caducité ? C’est un leurre derrière lequel on trouvera « un cadavre dissimulé ». D’où cette remarque : « Tout le beau n’est autre qu’une aimable dissimulation. »

Un coeur masqué ?

A partir de telles maximes, Accetto demande qu’on dissimule son cœur et qu’on prenne garde à se retrancher derrière une impénétrable taciturnité. Il exhorte à n’offrir qu’un masque, à donner prise le moins possible et préconise de créer autour de soi un « espace ambigu », à comparer au vide entourant le monde selon Aristote. A mille lieues de verser dans un cynisme de mauvais aloi, le premier serait un mystique. Voilà que son amour du secret et sa dilection pour le vide s’éclairent tout à coup d’une lumière nouvelle. Car il se pourrait que le dissimulateur, loin d’être un pervers, fût un saint qui aurait pris modèle sur la seiche, dont on sait qu’elle a coutume de s’abriter derrière un liquide brunâtre, la sépia. d’ailleurs Baltasar Graciàn, auquel on ne peut s’empêcher de penser en lisant l’écrivain napolitain, ne notait-il pas : « À œil de lynx, sépia et demie ? » Une autre façon, plus imagée, de dire que la dissimulation est une science du plus grand usage. On objectera peut-être qu’une telle science, s’il est vrai qu’elle ne manque pas de rendre à l’occasion des services signalés, astreint néanmoins celui qui s’y adonne à une contention à la longue épuisante : à tant faire que de réprimer ses moindres mouvements intérieurs, on s’expose, en effet, à se transformer en automate.

Un pervers ou un mystique ?

Qu’à cela ne tienne ! répond notre auteur. Il suffira – l’espace d’un instant – de se donner congé à soi-même et « de prendre quelque récréation en se promenant quasiment hors de sa personne » ; ainsi échappera-t-on à ce qu’il peut y avoir de mécanique dans le souci de toujours se contraindre c’est-à-dire de se dissimuler envers ce soi-même ». Il ne laisse pas d’invoquer l’exemple de Job, en qui il loue tout à la fois la prudence et la patience ; il porte aux nues la dissimulation, le silence et la paix, et aussi la tolérance ; il en appelle à un héroïsme d’autant plus sublime qu’il reste secret, et qui ne va pas sans un certain nonchaloir ; il ne connaît de plus grand plaisir que la victoire sur soi. Elle s’applique parfaitement à qui se mêle d’écrire un manuel de prudence à l’usage de ceux qui ont l’imprudence de cultiver leur singularité. Baltasar Gracian, célèbre le triomphe du paraître sur l’être et donne un sens nouveau à la maîtrise de soi, idéal repris par l’humanisme aux éthiques tardives de l’Antiquité.

Silence, paix et tolérance

La nouveauté réside dans la finalité pragmatique à laquelle on soumet cet idéal de maîtrise, devenu garantie de succès, et dans les modalités de son exercice : placer ce que l’on est dans une zone protégée par des ténèbres impénétrables, pendant que les actes, les gestes et les paroles se jouent sur une scène faussement lumineuse où tout a été calculé en vue de l’illusion à produire sur le spectateur.
La dissimulation est louée comme la source de toute séduction naturelle ou artificielle puisque la beauté n’est qu’un effet de surface, un mirage voilant momentanément l’horreur ou le néant. La rose semble belle car elle dissimule à première vue combien elle est chose caduque, et avec quasiment un simple vermeil de surface, elle séduit le regard, et, en quelque manière, le persuade qu’elle est pourpre immortelle. Bien qu’on ait coutume de dire que la beauté mortelle ne semble pas appartenir à la terre, lorsque ensuite on considère le vrai, elle n’est certes rien d’autre qu’un cadavre dissimulé par la faveur qu’accorde l’âge, et qui encore se soutient de par l’assemblage de ces parties et de ces couleurs qui sont destinées à se séparer par la force du temps et de la mort. »

Conversation et occultation des désirs

De même la conversation, chose délicate entre toutes, fleur de la civilisation, champ clos où se déroule toute séduction, ne s’avère de bon goût que lorsqu’elle repose sur le semblant, occultation des « désirs excessifs », et complaisance feinte aux sottises d’autrui. On pourrait aussi vanter l’efficacité stratégique de la dissimulation, leitmotiv des traités politiques : « ... les couronnes d’or n’ont lumière qui parfois n’ait besoin de tes ténèbres. Les sceptres que souventes fois ne porte pas ta main, facilement vacillent ; et la fulgurance des épées, si elle ne se sert de quelqu’une de tes nuées, brille en vain. » : Job, les Évangiles, Homère, Platon, Euripide, Aristote, Virgile, Tacite, Dante, Horace, Pétrarque, le Tasse. Le platonisme de Torquato Accetto ne voit que le labyrinthe infernal de l’apparence, rempli d’ombres et d’échos. Le pèlerinage à travers ce monde ténébreux ne peut devenir supportable que par la médiation d’un voile supplémentaire, la dissimulation. Celle-ci est une zone de « vide impropre », une zone équivoque que la volonté toute-puissante des sages stoïciens interpose entre les apparences et le sujet condamné à les traverser.

Cacher la pauvreté ?

Dissimuler ce qui touche, espoir, pauvreté, injure, dépit devant le bonheur des imbéciles, sentiment de l’irréparable injustice du sort, appât des promesses, besoin d’épanchement, ivresse de l’amour propre, c’est non seulement l’occulter aux autres, mais le mettre à l’écart de soi, s’en détacher, s’en protéger. Dissimuler ce qui manque et protège du manque empêche qu’on ne soit entraîné par ce manque et considéré comme un déchet, comme un de ces pauvres types, « malades, pauvres ou amoureux qui se laissent vaincre du désir ». Dissimuler ce que l’on possède, talent ou vertu, protège contre ceux qui en manquent, contre l’envie maladive et le regard injecté de sang du tyran..La dissimulation n’est pas une stratégie dont on peut attendre la victoire, mais un exercice de patience contre la fatalité de la douleur. La dissimulation n’est donc pas, ou pas en premier lieu, une arme accrochée à la panoplie de l’honnête homme, comme elle l’est chez Gracian : elle est la piété filiale du domestique fermant les yeux sur les tares du maître, la piété de Joseph qui se cache pour répondre par des caresses à la haine de ses frères, la miséricorde d’un Dieu qui fait le mort, qui laisse aller les choses, qui « dissimule » les péchés, avant de devenir le Dieu implacable de la pleine lumière apocalyptique.

Laconisme complaisant

Le laconisme complaisant instaure un pacte d’estime mutuelle entre l’esprit montré par l’écrivain qui chiffre son message, et l’esprit du lecteur qui le déchiffre. Il est la trace d’une violence qu’on a exercée sur soi, pour éviter de la subir, il est l’éloquence d’un corps exsangue et couturé de cicatrices. Ecrire sur la dissimulation a exigé que je dissimulasse et que, à telle fin, on amputât beaucoup de ce qu’au départ j’écrivis. La profonde ambiguïté de ce martyre témoigne de la sainteté ou d’une révolte étouffée, prouve un degré héroïque de prudence ou la jouissance de l’automutilation et donne un inquiétant mystère qui s’accorde si bien avec le discours explicite.
Nietzsche, qui exaltait les civilisations du Sud, leur attribuait des raffinements impensables dans les régions boréales, mais ne cachait pas la contrepartie de tant de délicatesses à savoir une profonde méfiance à l’égard de la nature et surtout de l’homme. La dissimulation pourrait bien être cette industrie qui consiste à ne pas faire voir les choses telles qu’elles sont. Il en montre la nécessité, en représente tous les bienfaits qu’elle dispense aux hommes, et atteste de son honnêteté.

Mensonge et dissimulation

Il ne faut surtout pas la confondre avec le mensonge elle qui est beaucoup moins un art de feindre qu’un art de taire ou d’exprimer par énigmes. Faut-il courtiser la vérité ? Sans doute mais seulement dans son for intime car il convient toujours d’être circonspect et de se souvenir que la vérité ne gagne jamais à être dite hors de saison mais qu’il vaut mieux la faire éclater au moment opportun. Consentir à la fraude est une chose, c’en est une autre que de recouvrir la vérité d’un voile propice ; la seconde, ne permet-elle pas au juste de se soustraire à la méchanceté des pervers ? Le monde serait un théâtre où tout ne serait que pièges et faux-semblants et où la grande confusion des « négoces d’ici-bas » oblige à la prudence et parfois commande de recourir à des expédients comme ceux d’envelopper une vérité trop cruelle d’une gaze élégante, et de faire bonne figure devant « les sinistres apparences du siècle ». La dissimulation ne tombe pas du ciel ; elle serait plutôt une suite du péché originel.

Nietzsche ?

A ces propos, Nietzsche résume la pensée d’Accetto : Dans toute civilisation une quantité de choses sont voilées. L’excès des désirs se donnerait partout libre champ et nulle concorde ne serait possible. Tout le beau n’est autre qu’une aimable dissimulation. De telles maximes, on peut tirer aisément quelques conclusions. Ainsi Accetto demande-t-il qu’on dissimule son cœur, et qu’on prenne garde à se retrancher derrière une impénétrable taciturnité ; il exhorte son lecteur à n’offrir à autrui qu’un masque et à donner prise le moins possible ; et il préconise de créer autour de soi un « espace ambigu », qu’il compare au vide entourant le monde selon Aristote. On comprend enfin : à mille lieues de verser dans un cynisme de mauvais aloi, Accetto serait un mystique. Voilà que son amour du secret et sa dilection pour le vide s’éclairent tout à coup de lumière. Il ne laisse pas d’invoquer l’exemple de Job, en qui il loue tout à la fois la prudence et la patience ; il porte aux nues la dissimulation, le silence et la paix, et aussi la tolérance ; il en appelle à un héroïsme d’autant plus sublime qu’il reste secret, et qui ne va pas sans un certain nonchaloir ; enfin, il ne connaît de plus grand plaisir que la victoire sur soi. Une maxime de Sun Zu – le stratège chinois – le peint à merveille ; elle conseille d’« être aussi insondable que les nuages ». Elle s’applique parfaitement à qui se mêle d’écrire un manuel de prudence à l’usage de ceux qui ont l’imprudence de cultiver leur singularité.

Asie ?

Veut-on des exemples contemporains de ces attitudes déjà si bien décrites au 17è siècle ? Pour dissimuler les effets de l’âge, les facteurs génétiques, ethniques dont on a tant parlé récemment, que fait une Japonaise ? Elle s’adonne à la cosmétique, sa routine de beauté qu’elle réalise avec plus de trois crèmes le matin, plus de 4 onguents le soir et un lavage de cheveux plus de 6 fois par semaine. Tous ces sacrifices, à moins qu’ils ne servent d’exutoire à la rigueur des conditions de vie, pour le soin de la peau qui est considérée comme une religion. Comme cette dernière ne relève pas d’une pratique implacable, elle est facilement remplacée par le temps consacré aux rituels esthétiques pour se protéger des effets d’un soleil qui est l’ennemi de la peau des femmes d’Asie car il favorise l’apparition de tâches à défaut de creuser des rides dans un épiderme qui reste longtemps intact et qu’on a l’habitude de défendre contre les agressions des UV par l’indispensable parapluie, outil intemporel et permanent qui peut ainsi servir d’ombrelle. Dans cet arsenal de la défense anti pollution et de la lutte contre l’assombrissement de la peau, on évoque l’utilité des crèmes blanchissantes ou éclaircissantes pour présenter un teint clair, une peau blanche bien accueillie aussi bien au Japon que maintenant en Chine. Bravo pour l’Oréal, Procter et Gamble, Lancôme ou Nivea. D’aucuns accusent cette mode de développer un certain racisme sinon le signe d’une supériorité de la race blanche.

Serait-ce une nouvelle forme de racisme ?

Du travail pour les ligues antiracistes ? Ne vaut-il pas mieux dissimuler ?


Sources :
Syvie Kaufmann : Lettre d’Asie : "La blanchitude, valeur sûre de la beauté asiatique". Le Monde : 6.11.2007