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Kouchner et Yade

De la philosophie politique des Grecs et de Machiavel

Exportation de la vertu en politique ?

mercredi 10 décembre 2008, par Picospin

Le Viennois, venu des plaines de l’est, ne s’y est pas trompé, qui a puisé dans les mythes de cette civilisation intelligente, les ressorts des actions de l’homme et de la femme pour, avant de les déconstruire et de les analyser, les présenter aux spectateurs afin qu’ils perçoivent, dans l’action des protagonistes, les clés des comportements, les cadenas à fracasser pour ouvrir au monde, les soupes à servir aussi chaudes que le plasma originel en formation, tout juste après l’explosion du big bang.

Des mythes grecs à la politique

Par quel processus, en est-on venu à transformer les mythes en réflexions éthiques, cette éthique si proche de la morale qu’elle a du mal à s’en distinguer de manière à livrer pour certains, pour les plus faibles et les moins éduqués, ceux que l’on avait coutume d’appeler le « laios », les recettes propres à guider les conduites, à équilibrer le « pour » et le « contre » et à en tirer des lois au profit de la vie. C’est dans cet esprit ou quelque chose de ce genre que notre ministre des Affaires étrangères regrette d’avoir demandé à Sarkozy un secrétariat d’Etat sur la question de l’éthique, dans l’application de la politique ou des politiques, en la personne de Rama Yade qui maintenant défend son poste avec bec et ongles en assurant qu’elle a fait « beaucoup de choses en dix-huit mois ». Au moment du 60e anniversaire de la déclaration universelle des Droits de l’homme, la tension a monté entre Bernard Kouchner et Rama Yade. Le ministre des Affaires étrangères estime que son idée de créer un secrétariat d’Etat aux droits de l’Homme était une « erreur ». Il explique qu’il y a : « contradiction permanente entre les Droits de l’homme et la politique étrangère d’un Etat, même en France ». « Cette contradiction peut être féconde mais fallait-il lui donner un caractère gouvernemental en créant ce secrétariat d’Etat ? Je ne le crois plus et c’est une erreur de ma part de l’avoir proposé » à Nicolas Sarkozy, poursuit-il. « On ne peut pas diriger la politique extérieure d’un pays uniquement en fonction des droits de l’Homme car cette tâche éloigne d’un certain angélisme ». Bernard Kouchner précise toutefois que ses propos visent « la structure, non les personnalités ». Le chef de la diplomatie estime que Rama Yade, qui dirige ce secrétariat d’Etat, « a fait, avec talent, ce qu’elle a pu ». « Vous ne pouvez pas tout faire respecter, et par conséquent vous êtes attaqués en permanence. Même quand vous agissez », ajoute-t-il. « Il est important que Rama Yade s’occupe avec passion des droits des enfants et de ceux des femmes, notamment en matière de violences sexuelles. Il ne faut pas de titre pour être efficace ».

Le Ministre et la Secrétaire

Ces déclarations fragilisent Rama Yade, assise en amazone sur le strapontin du Quai d’Orsay, alors que l’ombre d’un remaniement gouvernemental plane toujours. D’autant que la jeune femme aurait provoqué l’ire de l’Elysée cette semaine, en refusant de se présenter aux élections européennes de juin prochain. Le chef de file des députés UMP, Jean-François Copé, a pris sa défense. La secrétaire d’Etat aux Droits de l’homme a répliqué qu’en « dix-huit mois, elle avait fait beaucoup de choses », comme « faire adopter par l’Union européenne un projet de lignes directrices contre les violences faites aux femmes, faire rallier dix-sept pays à la cause des enfants soldats pour que des mesures concrètes soient prises contre leur recrutement, lancer à l’ONU un appel universel pour la dépénalisation de l’homosexualité. « Tous ces chantiers en si peu de temps ont permis à la France de montrer son rôle leader sur la question des droits de l’Homme et d’être suivie par d’autres Etats ». Quel que soit le niveau de tension entre eux, tous deux participeront aux cérémonies de célébration du 60e anniversaire de la « Déclaration universelle des droits de l’Homme ». L’enjeu fondamental de toute cette histoire, c’est l’autonomie. Dans les sociétés dites traditionnelles, l’individu devient un sujet à part entière après avoir été initié à la loi du groupe, loi qui est censée provenir d’une source radicale d’altérité – Dieu ou les dieux. Ces cultures sont, par contraste avec la nôtre, des cultures de l’hétéronomie (du grec heteros = autre, nomos = la loi, la norme). Leur éthique et leur politique se fondent sur la soumission à un Autre. Le sujet s’accomplit en re-connaissant le caractère transcendant des règles et des normes qui fondent la communauté. Ce qui émerge de nouveau une première fois en Grèce au Ve siècle avant notre ère, puis une seconde fois avec la Modernité, c’est que l’éthique et la politique ne s’alimentent plus à un savoir dont certains initiés sont détenteurs, mais à une libre recherche fondée sur le dialogue et la critique.

Autonomie

Les Grecs ont inventé l’autonomie (auto = soi-même, nomos = la loi, la norme). Cela signifie que les lois ne sont plus censées provenir des dieux, mais qu’elles sont explicitement posées par les hommes eux-mêmes sur la place publique. La démocratie est indissociable d’un processus de laïcisation de la vie collective. Les individus cherchent dorénavant eux-mêmes le sens de leur existence, au lieu de l’hériter de la tradition. À l’initiation, se substitue quelque chose d’énigmatique, une sorte d’auto-initiation à travers laquelle le sujet s’accomplit par lui-même, et non plus en se soumettant à quelque Autre transcendant. L’institution de la démocratie et l’institution de la philosophie réalisent de façon complémentaire l’autonomie de l’homme, à la fois politique et éthique. La philosophie n’est ni une croyance ni un savoir, mais le travail critique de la pensée sur elle-même. Elle invite l’homme à une réinterrogation illimitée de ses propres évidences. Mais c’est une réinterrogation qui fait sens pour le sujet, qui le transforme positivement. La pratique philosophique consiste en un travail sur soi pour s’arracher à la médiocrité de la vie de tous les jours, mais sans céder à la tentation de faire de ce travail la quête de quelque absolu. Si l’on veut appuyer la morale sur une éthique c’est sur l’éthique philosophique qu’on doit le faire, et non sur une idéologie mollement « humaniste ». Est-ce à ce tournant qu’on est autorisé à ouvrir la porte de la réflexion à la laïcité parce que, avant tout soucieuse de consolider le « pilier » sur lequel elle s’appuie, elle a besoin d’idéologie, et non de philosophie. Voulant se constituer en communauté éthique et spirituelle à côté des communautés religieuses, la laïcité érige absurdement la non-religion en substitut de religion. À la place de Dieu, elle met l’Homme.

Sartre et Deleuze

Deleuze interrogeait déjà : « En récupérant la religion, cessons-nous d’être homme religieux ? En faisant de la théologie une anthropologie, en mettant l’homme à la place de Dieu, supprimons-nous l’essentiel, c’est-à-dire la place ? ». Sartre dénonçait avec virulence ce type d’idéologie à laquelle, en fin de compte, la laïcité reste attachée : « L’existentialiste est opposé à un type de morale laïque qui voudrait supprimer Dieu à moindre frais. Lorsque des professeurs français essayèrent de constituer une morale laïque, ils dirent que comme Dieu est une hypothèse inutile et coûteuse, nous la supprimerons, mais il faut que pour qu’il y ait une morale, une société, un monde policé, certaines valeurs soient prises au sérieux et considérées comme existant a priori. Nous allons faire un travail qui permettra de montrer que ces valeurs existent , inscrites dans un ciel intelligible, bien que, par ailleurs, Dieu n’existe pas. Nous retrouverons les mêmes normes d’honnêteté, de progrès, d’humanisme, et nous aurons fait de Dieu une hypothèse périmée qui mourra tranquillement et d’elle-même ». Nous savons que Dieu ne meurt pas si tranquillement que cela...

Dieu et Machiavel

La laïcité a besoin de toute la force critique et démystificatrice de la philosophie pour contester l’hégémonie éthique des religions. Est-ce que le problème se situe bien dans la contestation réciproque, mille fois évoquée du rôle des religions dans la pensée créatrice de l’homme et dans celui de la laïcité, fierté des pays qui l’ont adoptée mais dont il n’est pas certain qu’elle apporte dans la vie réflexive le secours que beaucoup en attendent ? L’homme et le responsable politique doivent-ils avoir devant l’évènement une conduite vertueuse ou pragmatique ? Laissons la parole à Machiavel qui préconise « plutôt la vaillance, qualité avec laquelle le politicien aborde la fortuna et essaye de la maîtriser, la souplesse plus que la rigidité » car « la virtù implique que les acteurs politiques sachent s’adapter aux circonstances ». Il recommande une « conduite pragmatique de l’action politique, une conduite qui sache adapter l’action politique à la contingence des circonstances. » Est-ce que la politique vertueuses s’exporte ?