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Craindre le moment de la mort ?

Défense de la mort

Mourir sereinement ?

mardi 13 janvier 2009, par Picospin

C’est alors que l’auteur de cette lettre de réconfort révéla le sens de ce qu’il avait écrit en prenant le risque original de se situer vis à vis de la mort.

Dialogues

Ces deux hommes avaient l’avantage de pouvoir se parler franchement et directement sur des sujets que la plupart de leurs contemporains évitent d’évoquer. Ce que notre écrivain de circonstance voulait évoquer, c’était surtout le sujet de la mort auquel il n’était guère étranger. Dans ses jeunes années de service au nom de Dieu, il avait travaillé dans une salle spécialement consacrée aux mourants dans un hôpital de Brooklyn où il devait accompagner deux ou trois personnes par jour au cours de leur processus de mort. Un de ces mourants avait pris soin de noter une des expressions favorites de Neuhaus, car tel était son nom – ce qui pourrait avoir valeur d’humour si les circonstances n’avaient pas été aussi graves – qui a murmuré à son oreille : « Surtout ne vous inquiétez pas et ne soyez pas effrayé » avant de retomber dans son lit et d’expirer. Bien plus tard, Neuhaus a fait l’expérience de sa propre approche de la mort. Une tumeur qui n’avait pas été diagnostiquée a transpercé son intestin ce qui a nécessité un certain nombre d’interventions chirurgicales. Il se remit lentement de ces opérations, d’abord dans une unité de soins intensifs puis dans un service hospitalier moins spécialisé où survint quelque chose d’étrange. « J’étais assis en train de d’apprécier l’obscurité alors qu’en même temps je prenais conscience du fait que mon corps était bien allongé là, complètement à plat. » écrivit-il bien plus tard dans un essai intitulé "Né pour mourir ». La chose qui me frappa était une couleur proche du bleu et du pourpre sous la forme d’un tissu en train de tomber d’un mur.

Né pour mourir

A leur coté se tenaient deux personnes que je pus à la fois voir et ne pas voir ce qui m’est impossible à décrire et à expliquer. C’est à ce moment que ces deux présences – l’une ou bien toutes les deux – je ne sais plus très bien, se mirent à parler. Ces paroles, je les entendis parfaitement. Pas comme on entend les choses habituellement d’autant plus que je suis hors d’état de reproduire la voix qui a parlé. Le message était : « Tout est prêt maintenant ». Cet épisode mit fin à la vision de notre ami Neuhaus mais nullement à son expérience. « Je me suis pincé très fort, parcourus rapidement la table de multiplication, parvins à me souvenir des dates de naissance de mes 7 frères et soeurs et mon esprit était tout à fait clair et actif ». Tout ce épisode ne dura pas plus de 4 minutes. Je pris à ce moment la résolution que plus jamais rien ne me dissuaderais de m’écarter de la réalité de ce qui s’est véritablement passé ; Comme je me connais assez bien, je m’attendais à ce que le doute put s’emparer de mois plus tard sur les événements qui étaient survenus. Ce fut une expérience aussi réelle, aussi puissamment confirmée par la totalité de mes sens que tout ce que j’avais connu jusqu’à présent au cours de ma vie. La plupart des scientifiques d’aujourd’hui n’hésiteraient pas à affirmer que la vision ainsi décrite n’était que le produit de ce que ce témoin ou acteur avait confondu entre ses voix intérieures et celles venues du dehors. N’était-il pas en train de souffrir de l’illusion mentale qui advient parfois chez les épileptiques avant une crise ? Neuhaus prit la chose à l’envers. Alors que la plupart des gens se servent de la science pour démystifier la mort, lui s’est servi de la mort pour démystifier la vie.

Démystifier

Quand il se mit à raconter cette expérience plus tard, son thème favori était de développer les détails et la signification de l’influence rétrograde que peut avoir la mort vers la vie. « Nous naissons pour mourir. Pas que la mort soit le but de notre arrivée sur terre, mais nous sommes nés en direction de la mort et dans chacune de nos vies le travail de la mort est déjà en cours. ». Notre témoin passa les jours suivants, et même les mois et les années sous la forte impression de la mort qui submerge le fait du mourir. Cet épisode le transforma au point que les lendemains il était de nouveau en mesure de se rendre à l’église et de dire la messe. Sur l’autel, je me mis à pleurer avec l’espoir que personne ne se rendrait compte de rien. Ce fut à la pensée que je suis réellement ici, près de l’autel, dans l’axe du monde, au centre de la vie. Et de la mort. A cette pensée, il devint indifférent au moment précis où sa vie se terminerait. Les gens ne manqueraient pas de lui conseiller de se battre pour la vie ce qui ne pouvait que lui faire plaisir mais ce sujet ne resta pas longtemps entre ses mains et tout était prêt désormais. Il évoqua John Donne qui lui aussi devait être métamorphosé par une expérience du même type, se déroulant à l’approche de la mort.

Qu’ai-je fait de ma vie ?

« Bien que j’aie eu de nombreux ainés dont certains sont plus âgés que moi, je suis allé relativement vite en besogne dans mon accession aux études universitaires et fait des pas de géants dans un espace de temps plus que réduit à la poursuite d’une violente fièvre. » Le cancer récidiva et Neuhaus mourut la semaine dernière. Dans un de ses derniers articles, il revint une fois de plus sur son destin d’être mortel. « Soyez assuré que je n’ai ni crainte de la mort ni refus de la vie. Si c’est pour mourir, tout ce qui a été n’est qu’une indication de ce qui doit arriver. Si c’est pour vivre, il y a tellement de choses à faire pendant l’attente de la mort. Cette prise de conscience de la mort et de son mélange avec la vie donne à l’écriture de Neuhaus une extraordinaire dimension, à l’instar d’un métaphysicien qui aurait écrit au sujet d’une nature située dans l’atmosphère terrestre et qui aurait subitement découvert l’espace.

Questionnement et réponses ? Quelques réflexions éparses...

Vladimir Jankélévitch s’est attaché à poser les questions essentielles sur la mort (Champs, Flammarion, 1977). Pour lui, la mort est avant tout disparition et négation, elle est moins un gain qu’une perte mais surtout un vide qui se creuse brusquement en pleine continuation d’être au moment où l’existant, rendu soudain invisible s’abîme en un clin d’oeil dans la trappe du non-être, un "miracle" qui est la loi universelle de toute vie, le destin oecuménique des créatures, d’un tout autre ordre que les intérêts de l’empirie et les menues affaires de l’intervalle mais en même temps dans l’ordre des choses, contrairement à la suspension de la mortalité en faveur d’une créature, l’immortalité qui serait le prodige, la merveille dont la longévité des vieillards serait un avant-goût. Pourtant, cette évidence parait toujours aussi choquante chaque fois que nous la rencontrons, une sorte de scandale alors que le mortel devrait être habitué à cet évènement naturel et pourtant toujours accidentel, une banalité qui n’est pas sans analogie avec la nouveauté de l’amour comme si c’était la première fois depuis la naissance du monde qu’un homme disait la parole d’amour à une femme quand apparait Eros sous les traits d’un enfant. Tandis que Dieu est lointain, la mort est lointaine et proche, caractère qui explique la tentation du candidat au suicide.