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Une autre forme d’exercice de la représentativité ?

Démocratie ou "Contre-démocratie" quel avenir ?

Les changements après l’arrivée de l’Internet

samedi 20 septembre 2008, par Picospin

Surveiller, empêcher et juger sont ainsi devenus les travaux quotidiens des citoyens de la " contre-démocratie ". C’est cette face cachée de l’activité démocratique dont Pierre Rosanvallon propose une théorie d’ensemble. En l’inscrivant dans un cadre historique et politique élargi, il éclaire d’un jour nouveau les mobilisations négatives qui émaillent notre vie publique au risque de la paralyser.

Une interrogation

« Quelle démocratie pour aujourd’hui ? » s’interroge cet observateur, analyste et critique de la démocratie. Pierre Rosanvallon continue de débattre de ce sujet au cours du déroulement du « Forum de Grenoble » soutenu par le quotidien Libération. La contre-démocratie s’observe dans un ensemble de pratiques de surveillance, d’empêchement et de jugement au travers desquels la société exerce des pouvoirs de correction et de pression sur les décisions. À côté du peuple-électeur, il fait apparaître le peuple-vigilant et ses différents moyens d’influencer le cours des choses à mesure qu’elles se déroulent. Il montre qu’il a été possible, à différentes époques, de réintégrer le citoyen dans le fonctionnement des instances en évitant les abandons de la démocratie représentative et l’accaparement de la réalité du pouvoir par des castes politiques. Dans les temps que nous vivons, l’Internet, la démocratie de proximité réellement utilisée comme moyen d’impliquer le citoyen dans le processus de décision, la constitution de jurys de citoyens, ou l’alerte de l’opinon par l’Internet sont autant de pistes susceptibles de ré-impliquer l’opinion dans les affaires de la cité. Nous qui, à La Roche-sur-Yon, pratiquons depuis de longues années cet exercice, nous pouvons témoigner que, honnêtement conduite, la démocratie participative est loin d’être négligeable. Ces dispositifs, ne doivent pas se couler dans le marbre. Ils doivent évoluer dans le temps pour s’épargner une trop grande institutionnalisation et rester vivants. Poussée à l’excès, la contre-démocratie peut virer au « contre tout » et au populisme, entravant la mission profonde de la politique qui consiste à créer un monde commun meilleur.

Risque de dérive ?

Qui ne se souvient de Pierre Poujade et de sa campagne de 1956 où il fustigeait les sortants, pour comprendre que ce type de risque est bien réel. Voilà une pensée à la fois forte et équilibrée, qui réhabilite tous les rapports à la politique –des plus convenus aux plus oppositionnels-, en valorisant l’implication citoyenne du plus grand nombre dans le quotidien de la décision publique. Il est plus intéressant de traiter de politique à ce niveau-là qu’à celui des crocs-en-jambes et des chausses-trappes qui font le quotidien des campagnes électorales ! Le terme anglais « comprehensive » avec son sens intellectuel de total, de complet, à l’origine du régime représentatif aborde tous les sujets. Dans la signification de la représentation le problème central n’est plus cette dernière mais celle qui englobe une série d’autres problèmes, comme la contestation, la substitution, la démocratie d’appropriation, d’identification, tous sujets dans lesquels on ne se contente pas ou plus de la représentation. A partir de cette dernière, on est passé à la défiance à l’égard du pouvoir, des institutions qui contrôlent mais ne représentent pas. On est placé dans la forme du politique, dans la division du travail, celles qui nées de la Révolution française et américaine jusqu’à 1980, remplit le cadre de compréhension de la démocratie, d’où émerge la question centrale : qu’est-ce qu’un bon représentant ? On s’intéressait aussi à la nature du mandat électoral qui avec la première question formaient la grammaire de la représentation démocratique. De là, on a assisté à un basculement vers une autre forme de démocratie appelée maintenant et dorénavant la démocratie d’opinion dont l’approfondissement a donné naissance à une nouvelle signification et à des formes d’activité variées des citoyens, telles que celles qui s’appuient sur la participation à la surveillance, au contrôle des ONG, des mouvements sociaux d’expression, d’alerte ou d’interpellation.

Exigence de qualité

Au delà de ces exigences, les citoyens demandent que la démocratie présente une qualité, car la seule élection comme acte fondateur de la démocratie ne suffit ni à la définir ni à la valider. Comme les gouvernants sont moins attentifs aux attentes des citoyens, il est d’autant plus difficile d’exercer le pouvoir. D’où l’exigence d’une démocratie permanente, d’une demande de conduite démocratique permanente, par laquelle les gouvernants doivent respecter et écouter les citoyens. L’opinion constitue dorénavant la permanence politique, comme aux Etats-Unis, où le Congrès joue en permanence un grand rôle de surveillance, de vigilance de critique. Qu’est-ce qui est nouveau ? Le rôle de l’opinion donné comme permanent, avait été théorisé par Brissot qui y avait fait entrer la notion de compétition entre représentants. Sa naïveté le conduira à s’acoquiner avec de parfaits escrocs ce qui le conduira à la Bastille où il écrira des pamphlets et lancera des journaux tous voués à l’échec. Ses ouvrages dénotaient un homme partisan des lumières, acquis aux idées nouvelles ce qui en fit l’un des fondateurs de la Société des Amis des Noirs. S’il ne parviendra pas à se faire élire aux Etats Généraux, son nouveau journal prendra au fil du temps une grande importance en devenant l’organe de ce qui deviendra un mouvement politique, pour parler comme aujourd’hui, le parti brissotin ou girondin. Il fut membre de la première Commune de Paris et siégera au puissant comité des recherches. A cette époque on peut le qualifier de patriote et d’homme de gauche, il demandera la liberté pour les noirs et la fin de la traite ce qui lui vaudra de violentes attaques de la part des colons. Il sera ainsi qualifié d’agent de l’Angleterre lorsqu’il manifesta l’intention de vouloir perdre les colonies au profit de cette puissance. Après la fuite du Roi à Varennes, il sera l’un des chauds partisans de la pétition du Champs de Mars qui réclamait la destitution du
monarque.

Un patriote ?

A l’Assemblée il sera le chef de la tendance la plus à gauche ; c’est vers cette époque qu’il verra se grouper autour de lui ceux qui plus tard formeront le parti de la Gironde. C’est lui et ses amis qui contre l’avis de Robespierre défendront des positions bellicistes conduisant tout droit à la déclaration de guerre en avril 1792. Son influence alors sera telle qu’il pourra être considéré sans en avoir le titre comme le véritable premier ministre. Bientôt les échecs des armées, la politique peu cohérente du ministère, ses réticences à accuser La Fayette lui feront perdre une grande partie de son crédit, même il reculera devant les positions populaires visant à obtenir la déchéance du roi. Il sera l’un des rares Girondins à prendre position contre les massacres de septembre. Ne pouvant se faire élire à Paris c’est dans le Loiret et l’Eure et Loir qu’il trouvera des électeurs pour l’envoyer à la Convention. Il défendra des positions anti-jacobines, ce qui conduira à son exclusion du Club le en octobre 1792. Il attaquera les sections parisiennes, la Commune, les Montagnards et Robespierre. Au procès du roi il votera pour l’appel au peuple, pour la mort avec sursis jusqu’à la paix, pour le sursis. Il sera plus tard compromis dans la trahison de Dumouriez ce qui achèvera de le déconsidérer au yeux de l’opinion. C’est très logiquement qu’il sera décrété d’arrestation le 2 juin 1793 et gardé à son domicile. Il s’évadera, sera arrêté à Moulins, dans l’Allier, et incarcéré. Devant le Tribunal Révolutionnaire, sa défense manquera de substance et même de courage. Il sera condamné à mort le 9 et exécuté le 10 brumaire de l’an II. Superficiel, rapide, inventif, Brissot n’a pas compris que la Révolution demandait d’autres qualités que celles d’un journaliste de grand talent. Il a joué sa vie en quelques formules qui mettaient en jeu le destin du pays et qu’il ne pouvait plus raturer comme dans un manuscrit trop vite écrit. Forme première de représentation de la démocratie, canalisée par peu de supports, d’organisations, le monde syndical et l’opinion existent de façon immédiate, comme expression d’un sondage, phénomène brut issu de l’Internet.

Rumeurs et cacophonie

C’est la rumeur du monde qui colporte des informations, pour les disséminer sous de nouvelles formes de langage commun. L’opinion devient ainsi la cacophonie du monde. La proximité s’organise autour de Napoléon III, les interlocuteurs y changent constamment, on la cherche sous la forme des représentants des malheurs du temps, sous le pouvoir de l’Eglise, alors qu’on veut asseoir la légitimité comme celle de Napoléon qui n’a pas été élu. La société se reconnaît à travers des histoires, des singularités car dans cette mobilisation instantanée, quelqu’un comprend mon histoire et celles des autres. C’est pour cette raison que les autorités cherchent à être présentes comme c’est le cas lors d’un accident de la route ou lors de la fermeture d’une usine. Lorsqu’il faut réguler les flux routiers, qui est l’affaire des X, Ponts, puis de l’homme politique qui intervient plus tard pour améliorer les conditions de circulation, s’occupe ensuite de la régulation financière. Ces missions leur confèrent un double langage, de compassion, de technicien, placés dans une attente contradictoire de la société. La politique obéit à une demande de proximité pour savoir, pour exprimer une capacité, un langage partagé, une identification au moment des campagnes électorales. Il y a structurellement il y a les gouvernants et les gouvernés, qui deviennent les moteurs d’une illusion et du désenchantement. On met en exergue les notions de réflexivité, de programme, de quête de proximité permanente, de planification alors que le monde est soumis en permanence aux accidents, aux catastrophes ou à la façon de se représenter l’avenir. De ce fait, la société assiste, impuissante, au déclin des programmes, à la perte de l’idéologie, à l’incapacité d’analyser la société.

Autonomie ou solidarité

C’est ainsi que le démocratie tend vers l’autonomie, la responsabilité, les difficultés du décentrage démocratique, comme aux Etats-Unis ou en Suisse, où les situations sont liées aux décisions des gens qui vont devenir les payeurs, autrement dit où la décision et ses conséquences sont prises par les mêmes sujets et non par le pouvoir central. C’est le processus des pays où il y a une forte décentralisation, comme chez les copropriétaires dans un immeuble ou en politique où le pouvoir ne ne doit pas être l’arbitre entre les intérêts des gens qui ne se ressemblent pas. Dans la Grèce ancienne, la cité est le lieu de convergence de gens qui venus de loin, se retrouvent mais ne se ressemblent pas. La vigilance s’impose dans ces cas, au moment où se fait jour une perte de compréhension car il faut gérer des intérêts communs, organiser coexistence, procéder à la redistribution d’intérêts divergents. Aux Etats-Unis, le Président orientera la politique et ses directives sans demander au peuple les détails comme c’est le cas en France, où on s’interroge constamment sur les moyens de prendre aux riches pour donner aux pauvres.

Grandes lignes et détails

Le Président, au lieu de s’occuper de tous ces problèmes, doit s’atteler à fabriquer plus la communauté des citoyens que la circulation des taxis, plus de la place du pays dans le monde et de l’ambition des Etats-Unis que de groupes d’individus qui sont autonomes et se débrouillent par eux-mêmes. Au cours de la Révolution américaine, et contrairement à la situation au Royaume Uni ou en France, 80% des citoyens étaient des travailleurs indépendants pourvus d’une autonomie individuelle au risque de produire un séparatisme social comme en Floride, où la démocratie s’inscrit dans des espaces clos, où elle ne représente pas qu’un régime politique, mais figure aussi une forme de société qui est différente du concept d’état providenceou de celui de solidarité.

Sources :

« La légitimité démocratique » Pierre Rosanvallon Forum de Grenoble.
La rumeur du monde : JM Colombani, JP Casanova, France Culture