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Dérives sémantiques et rôle prépondérant des machines dans la médecine moderne

mercredi 25 juillet 2012, par Picospin

Parmi celles-ci les causes ou prétextes qui s’inscrivent en tête de liste se classent la renommée du praticien, ses capacités reconnues par la qualité de ses diplômes, la durée de la prestation offerte et éventuellement les difficultés rencontrées au cours de la consultation pour asseoir un diagnostic précis à partir d’une situation médicale, biologique ou psychologique complexe sinon difficile.

Glissement dangereux ?

Les observateurs de la chose médicale ont constaté depuis ces dernières années un glissement de la prise en charge des actes médicaux dans le dialogue singulier entre médecin et malade du simple échange entre soignant et soigné vers une attitude de la part du médecin où les lignes de force de l’action médicale sont passées vers une informatisation des données injectées directement et instantanément par les mains de l’acteur soignant dans la mémoire de l’ordinateur. Cette modification des attitudes a conduit à raccourcir le temps consacré à l’écoute et à la relation directe entre médecin et malade au profit de l’allongement de la durée relationnelle moins avec le soignant qu’avec le langage de l’ordinateur. A partir de cette prise en compte, véritable enregistrement en direct, « on line », les éléments entrés dans la machine sont rédigés dès la fin de la consultation pour se trouver sur la table du secrétariat d’où est issu le compte rendu définitif signé par le médecin, et à adresser à son correspondant ou aux divers spécialistes requis pour compléter le diagnostic et en affiner détails et conseils ultérieurs.

Activité administrative ?

Cette activité est réalisée plus volontiers pour établir un dossier médical propre, complet et détaillé que pour amorcer des liens d’ordre professionnel, voire psychologiques ou empathiques entre le futur conseiller et thérapeute et le bénéficiaire de la consultation. Le regard du premier se porte dans toutes ses phases plus souvent et avec plus d’intérêt vers le clavier que sur le visage d’un patient généralement torturé par l’angoisse, travaillé par la peur de la maladie et de la mort et qui attend de la part du consultant un diagnostic rassurant et des perspectives thérapeutiques optimistes, clairement exprimées sur les chances de succès du projet puis de l’entreprise de guérison. Il n’en est pas de même pour la médecine des soins palliatifs qui privilégie la relation verbale, intellectuelle, voire affective aux discours techniques, scientifiques qui restaient en situation tant que durait l’évolution d’une maladie considérée encore comme curable mais qui devenaient obsolètes à partir du moment où l’équipe soignante pluridisciplinaire avait glissé de l’abandon des moyens médicaux ou instrumentaux traditionnels vers la palliation où se réfugient des techniques de soutien, d’accompagnement, de réconfort, pour sauver ce qui peut l’être encore d’une vie à perdre à court terme et à gagner et sauver en confort, espérance, sérénité et acceptation de la finitude.

Langage ou électronique ?

Dans cette phase, le langage remplace l’ordinateur, le sourire l’accueil figé et l’empathie le silence de l’écoutant. C’est dans ces moments que l’équipe soignante doit rester attentive à vigilante à contrôler ses gestes, ses mimiques, les traits du visage, le son des voix, pour éviter toute maladresse aux conséquences difficiles, voire impossibles à prévoir et qui risquent de gâcher le travail d’équipe engagé pour assurer au mourant une fin de vie acceptable, à défaut d’une assistance au suicide. Cette ultime épreuve se doit d’être évitée aussi bien pour la personne condamnée à sa propre décision finale et à l’équipe médicale chargée de son exécution contraignante, d’un programme radicalement opposé à celui traditionnellement et logiquement enseigné dans les facultés de médecine et dont l’acte risque de laisser des traces mnésiques de culpabilité plus que de satisfaction et d’estime de soi. C’est dire l’importance du langage dont l’utilisation juste, adaptée, appropriée, intègre, équitable et impartiale peut aussi bien envoyer en enfer que dans le dernier paradis restant sur une terre qu’on s’apprête à quitter. C’est à ce niveau que les difficultés propres à l’utilisation du terme adéquat commencent. On entre de plain- pied dans une recherche sur l’inconnu et sur ce qui n’est peut-être pas comme le démontre Platon.

Platon

Pour dire un mensonge, il faut parler d’un thème que l’on tient, donc d’un thème qui existe et qui ne saurait pas ne pas exister. Cette argumentation est renforcée par Parménide lorsqu’il affirme que l’on ne peut dire ou penser ce qui n’est pas, que ce qui peut être dit et pensé doit être. Il y a un déficit d’enquête sur ce qui guide dans leurs choix, les spécialistes en médecine libérale. Il ressort toutefois du discours des syndicats médicaux et de la presse médicale qu’ils subissent une dégradation de leurs revenus, de leurs conditions de travail, un déclin, voire une " prolétarisation " et une perte de notabilité qui, à eux seuls, pourraient constituer une motivation à s’installer en secteur 2. Ce changement de statut social permet de reconstituer un prestige que la société n’accorde plus aux médecins, du fait de l’évolution de la société et de sa démocratisation et des exigences des patients et de l’opinion publique. Pourtant, il n’y a pas de paupérisation des médecins ou de décrochage de leurs revenus quand on les compare à ceux des cadres du privé.

Disparités

Parler des revenus des médecins de manière unifiée conduit à masquer des disparités pourtant stupéfiantes et peu justifiées. Les revenus d’un radiologue ou d’un anesthésiste libéral sont ainsi plus de trois fois supérieurs à ceux d’un généraliste, qui travaille en moyenne davantage si l’on tient compte dans cette évaluation de la durée des heures de travail, de la difficulté à prendre en charge les problèmes médicaux, psychologiques des patients et à les remettre dans une condition physique et psychique suffisante pour leur permettre d’affronter les difficultés de la vie, de leur santé et des soucis pour les autres. Les médecins se vivraient donc à tort comme des victimes, si l’on en croit les discours des responsables syndicaux et des médecins seniors. Le corps médical est sur la défensive si l’on écoute le discours des plus jeunes, ce qui contribue au conservatisme, même parmi les gens de bonne volonté. Pour comprendre leur ressentiment, il faut avouer que la reconnaissance qu’on leur porte n’est effectivement plus ce qu’elle était et que du fait de la politique de maîtrise des dépenses de santé, ils se vivent de plus en plus comme une profession cernée, d’autant que les pouvoirs publics se croient obligés d’intervenir dans leurs pratiques professionnelles.

Ingérence

Une telle ingérence dans des domaines aussi complexes, intimes et émotionnels que la fin de vie justifie une réflexion de la part d’une société déboussolée par la perte de ses repères traditionnels, de l’emprise de plus en plus forte de la négation de la mort et des rites qui l’accompagnent. S’investir dans une activité à mi-chemin entre l’exercice traditionnel de la médecine et dans l’irruption dans le domaine du transcendant devient une charge d’autant plus lourde que l’invention, la création, l’originalité doivent s’y manifester en permanence faire traverser au malade ce champ de mines, hérissé de tous les dangers et de la perspective d’y rencontrer une fin appréhendée comme hérissée d’obstacles et de dangers. Dans ce contexte, est-il raisonnable de considérer les dépassements d’honoraires comme le reliquat d’un espace de liberté ou compensation des difficultés et risques à faire traverser au mourant une zone interdite ou mal sécurisée.

Une couverture étendue

La médecine palliative couvre un domaine particulier qui s’étend du ressenti de l’intime aux questions métaphysiques les plus complexes et les plus profondes. A ce titre, son mode de fonctionnement ne justifie-t-il pas une refonte des modes de rémunération des médecins impliqués dans un domaine où la justice équitable prend le pas sur les conditions locales et circonstancielles ? C’est là toute la difficulté d’une recherche approfondie sur les compensations justes et équitables à négocier dans un domaine qui clôt l’aventure de la relation médecin malade après en avoir épuisé toutes les crises et forces émotionnelles, affectives et mnésiques.

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