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Que font-ils ?

Des bienfaiteurs en Haïti

Où est passé l’argent du bienfait ?

samedi 20 novembre 2010, par Picospin

Alors que l’épidémie de choléra prend de l’ampleur, la lenteur du déploiement des secours est désormais très préoccupante. De sérieux manques dans le déploiement de mesures adaptées sapent les efforts pour endiguer l’épidémie. L’heure n’est plus aux réunions et aux discussions, mais à l’action. MSF appelle ainsi « tous les groupes et organismes d’aide » présents sur place à « renforcer l’ampleur et la rapidité de leurs efforts ».

Encore plus de monde

Un plus grand nombre d’acteurs est nécessaire pour traiter les malades et mettre en place les mesures de prévention nécessaires comme distribuer de l’eau potable et chlorée, du savon, installer des latrines, assurer la gestion des déchets, organiser l’enlèvement et l’inhumation des corps des personnes décédées ». Il faut rassurer la population effrayée par cette maladie totalement inconnue dans le pays, en l’informant des bénéfices de la présence de centres de traitement du choléra à proximité des communautés. Depuis le début de l’épidémie mi-octobre, l’ONG a traité plus de 16.500 malades. Dans la seule capitale de Port-au-Prince, le nombre de personnes se présentant dans les structures gérées ou soutenues par MSF est passé de 350 la première semaine de novembre à 2.250 la semaine suivante. MSF a acheminé des tonnes de matériel et dispose d’un millier d’Haïtiens et de 150 expatriés dédiés à la lutte contre l’épidémie. Celle-ci a déjà fait 1.110 morts et a touché près de 20.000 personnes.

Un pays pauvre

Pays le plus pauvre du continent américain, Haïti a été frappé en janvier par un séisme faisant 250.000 victimes. Les habitants de cette île maudite par l’environnement, les séismes, les cyclones ont-ils frappé à la porte du malheur ? Et si oui pourquoi ? Sont-ils animés de cœurs de criminels pour avoir mérité un sort aussi cruel et aussi prolongé et répétitif ? Qui peut les accuser de ne pas avoir enterré leurs morts avec un cœur d’innocent ? Devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. Les secours avaient été maintes fois promis sous des délais suffisamment raccourcis pour être efficaces. Qui dans cette population la plus pauvre du monde et qui avait droit à une parcelle de bonheur à partager avec les hommes blancs ou noirs a ressenti la solitude de l’abandon ? Certains d’entre eux n’ont plus la force de pleurer, accaparés qu’ils sont par la lutte pour la survie, le besoin d’étancher la soif, de garder des soupçons d’hygiène.

Faut-il pleurer ?

Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à un moment donné de son existence risque d’être mal considéré sinon condamné, tout simplement parce qu’il ne joue pas le jeu de la commisération, de l’affichage du malheur comme destin individuel et collectif. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, où il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi quelques-uns ont été tentés de le considérer comme une épave. D’autres plus indulgents diront que loin d’être une épave, c’est un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres. Camus écrit dans « l’étranger » que loin d’être privé de toute sensibilité, une passion profonde parce que tenace, l’anime : la passion de l’absolu et de la vérité. Il s’agit d’une vérité encore négative, la vérité d’être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible. Ne doit-on pas lire dans cette œuvre l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Il m’est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j’avais essayé de figurer, dans mon personnage, le seul Christ que nous méritions, explique plus tard Camus qui ajoute qu’on comprendra, après mes explications, que je l’aie dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l’affection un peu ironique qu’un artiste a le droit d’éprouver à l’égard des personnages de sa création.

Un anormal ?

Meursault est un homme qui n’entre pas dans le rang d’une certaine normalité. Il est condamné à mort, sans circonstances atténuantes, parce qu’il ne montre pas d’émotion : il ne pleure pas à l’enterrement de sa mère, il ne regrette pas d’avoir tué, il dit sa vérité quant au mobile du meurtre. Est-ce qu’au cours d’une succession de catastrophes comme celles auxquelles on assiste en Haïti, un homme d’une telle trempe, d’une vérité aussi radicale, pourrait surgir de la masse du peuple pour s’élever au-dessus du niveau d’une mer et d’un sol instables et reconstruire pour ses frères une île qui tient debout, des abris pour les plus dénudés et des institutions à l’écart des risques d’effondrement. On peut s’interroger avec Camus sur le sens suivant les non-sens. « Dès l’instant où l’on dit que tout est non-sens, on exprime quelque chose qui a du sens. Refuser toute signification au monde revient à supprimer tout jugement de valeur. Mais vivre, et par exemple se nourrir, se laver, communiquer est en soi un jugement de valeur. On choisit de durer dès l’instant qu’on ne se laisse pas mourir, et l’on reconnaît alors une valeur, au moins relative à la vie ». Que signifie enfin une littérature désespérée ?

Silence du désespoir et sens du regard

Le désespoir est silencieux. Le silence même, au demeurant, garde un sens si les yeux parlent. Ces mots auraient pu sortir de la bouche de Lévinas. « Le vrai désespoir est agonie, tombeau ou abîme. S’il parle, s’il raisonne, s’il écrit surtout, aussitôt le frère nous tend la main, l’arbre est justifié, l’amour naît. Une littérature désespérée est une contradiction dans les termes. » Un nouveau venu, si évidemment courageux et responsable, venait de crée un héros tragique pour aider les hommes à vaincre leur destin. Le sentiment de l’absurde naît du conflit entre la volonté subjective de vie valable et d’univers rationnel et la réalité objective d’un monde et d’une vie irréductibles à cette exigence. Comment se sentir concerné par une réalité à ce point aveugle à nos désirs profonds ? On glisse hors de soi, on devient indifférent, étranger à soi-même comme les héros de Camus qui ne se tuent pas mais se laissent condamner à mort.

Énergie de vivre

Où donc ont-t-ils puisé l’énergie de vivre ? Où la puisons-nous nous-mêmes, hommes absurdes dans un monde absurde ? C’est à ces questions que répond Le Mythe de Sisyphe. Sans quitter le terrain de l’absurde, il y a une existence possible et, peut-on dire, une morale. Mais cette morale n’aura de sens que si elle se refuse à omettre l’absurde ou, qu’elle rejette les élisions : le suicide, la croyance religieuse, l’espoir. La valeur suprême est la lucidité : Ni y-a-t-il pas un héroïsme à vivre en pleine conscience, à affronter l’absurde en pleine lumière.? »

Questionnement éthique :

1. Que peut-on dire de la sentence écrite par René Char et amplifiée par Albert Camus : « Qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau » ?
2. Comment interpréter « la révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste pals qu’à prendre un nouvel élan » ? Est-ce que ce conseil peut s’appliquer au malheur des Haïtiens ?
3. Peut-on parler d’injustice dans le contexte suivant « Une injustice demeure collée à toute souffrance, même la plus méritée aux yeux des hommes »
4. « Coincé entre le mal humain et le destin, la terreur et l’arbitraire, il ne lui reste que sa force de révolte pour sauver du meurtre ce qui peut l’être encore, sans céder à l’orgueil du blasphème » Est-ce que cette citation de Camus justifie la recommandation suivante pour tous ceux qui ne trouvent jamais le repos et de ce fait sont condamnés à vivre pour les humiliés ?