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Que se passe-t-il dans les prisons françaises ?

Directives européennes, Dati et Foucault

Un mélange explosif ?

vendredi 28 novembre 2008, par Picospin

Le document, transmis à la ministre de la Justice, Rachida Dati, relève "de graves lacunes" de la direction de l’EPM. Le garçon était en réalité passé au moins quatre fois à l’acte.

Un rapport délicat

Le compte-rendu révèle que le directeur a lui-même signé un rapport signalant le suicide. Les tentatives de suicide ont été nombreuses, signalées, et l’administration savait pertinemment qu’il existait un risque important pour cet adolescent. Mais elle a visiblement choisi, tout comme la Justice, de réprimer ces gestes d’autodestruction, jugés comme autant d’actes capricieux ou délinquants. Une magistrate lyonnaise a décidé de traiter les tentatives de Julien par la répression en supprimant une partie de ses réductions de peine. L’adolescent avait ensuite incendié sa cellule et un surveillant l’avait sauvé de justesse. Une nouvelle consigne recommandait de faire preuve d’une "extrême vigilance", ce que le directeur avait transformé en "sanctions pénales" traduites en consignation dans sa cellule, fenêtre bloquée, lumière neutralisée et sans activité. Un éducateur avertit ensuite que "Julien est suicidaire, en souffrance, à la recherche de repères". Le directeur lui a remis un rapport contenant la recommandation de travailler autour de la question du suicide". Le samedi 2 février, Julien passait une nouvelle fois aux travaux pratiques. Un surveillant le trouvait pendu dans sa cellule pour la dernière fois. Si Michel Foucault avait eu son mot à dire, qu’aurait-il ajouté à ce dialogue de sourds entre administration, gardiens de prison et éducateurs ? Le choix de la raison, qui écarte la déraison, s’opère sur fond de moralité : en un sens le rejet du malin génie c’est le rejet même d’une volonté perverse, d’une sorte de volonté folle. Cette exclusion de la folie se réalise dans le domaine des institutions par l’enfermement.

L’exil de la folie

Puisque la folie est exilée, le fou doit être interné : même comme fou du roi, il n’a plus sa place dans la société des hommes libres. Le XVIII e siècle a accompli cette coupure de la raison et de la déraison, dont l’internement n’est que l’expression institutionnelle et qui subsiste sous une autre forme dans notre philanthropie positiviste et médicale. L’internement a une signification plus morale que médicale car elle est un " exorcisme réussi ". La folie est un scandale en ce sens qu’elle est un objet de regard pour l’édification des gens sains. Le fou a choisi la déraison c’est-à-dire ce qu’il y a d’animalité en l’homme. On exhibera donc cette folie scandaleuse pour la détourner de l’autre côté des grilles lorsque les asiles prennent l’aspect de cages de ménageries. La maison d’internement, qui figure à la fois la correction et la rédemption, a été dotée d’un caractère sacré. Ce qui ne va pas sans une forme de réciprocité, puisque l’homme sain y peut lire, comme en un miroir, le mouvement imminent de sa chute possible dans l’animalité. Par-delà le XVIIe siècle Foucault n’éprouve-t-il pas la nostalgie d’un âge plus classique encore, celui des Grecs, où le Logos, parce qu’il n’avait pas rompu avec l’Hybris, ne connaissait pas de contraire et demeurait primordial et indivis, antérieur à toute guerre, à toute contradiction, à toute séparation ? Derrière l’opinion et les écrits du philosophe, est publié un nouvel acte d’accusation du Commissaire aux Droits de l’Homme du Conseil de l’Europe et qui vient de dénoncer les conditions de vie inacceptables dans les prisons françaises.

Prisons françaises

Ces dernières présentent un défaut structurel incarné par la surpopulation, l’absence de vie privée, la présence de locaux vétustes et une hygiène pauvre" et un nombre élevé de suicides. Ces observations conduisent à une mise en garde sur le fait que "les projets actuels de modifications législatives ne doivent pas ignorer les droits fondamentaux des détenus." Cette injonction est suivie d’une diatribe contre la politique pénale à l’œuvre dans notre pays. "Le durcissement des peines et un recours accru à la mise en détention", incitent les autorités de Bruxelles à admonester le gouvernement en rappelant la nécessité de respecter les droits de l’homme et d’appliquer la directive invitant "les autorités françaises à reconnaître de nouveau l’encellulement individuel comme un droit pour tous les prévenus" et "à permettre sa mise en œuvre dans les faits". De nombreuses réserves sont exprimées sur l’expérimentation en cours des règles édictées par le Conseil de l’Europe, qui "ne portent que sur un nombre limité de recommandations et ne concernent qu’une partie des établissements" ce qui incite à réclamer "qu’elle soit rapidement étendue ». On restera vigilant à ce que les fouilles corporelles soient strictement encadrées et que la mise en place de régimes de détention différenciés ne soit pas légalisée". Il n’était pas inutile de rappeler ces principes au moment où la Journée Mondiale des Droits de l’Homme dont la dimension symbolique sera décuplée par la commémoration à Paris du 60e anniversaire de la « Déclaration Universelle » sera l’occasion pour la France de prendre l’engagement d’en finir avec "l’humiliation pour la République" que constituent ses prisons. On peut l’espérer dès lors que revient en mémoire la profession de foi de Nicolas Sarkozy se rendant en visite au centre pénitentiaire de Rennes où il a solennellement déclaré que "La prison doit changer, la prison va changer !".

Questionnement éthique :

1. Est-il éthique pour une société donnée d’enfermer autant de personnes dans les prisons ?

2. Le séjour en prison est-il susceptible de modifier durablement le comportement déviant des prisonniers ?

3. Est-ce que la prison sert à mettre à l’abri des délinquants dangereux pour que la population soit protégée ou est-ce que cet établissement peut servir de lieu de vie susceptible de "guérir" le condamné de sa "folie" pour lui permettre de réaliser sa réinsertion dans la société ?

4. Qu’en sera-t-il des plus jeunes délinquants à un moment où les autorités envisagent de mettre en prison de très jeunes sujets âgés de 12 et même de 10 ans ?

5. Quel est le type d’institution que la société pourra lui offrir pour qu’il sorte de la "folie" pour entrer dans la normalité sur le chemin de la réinsertion sociale, culturelle, éducative, familiale ?