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Django, l’hommage d’été

Une libération

vendredi 16 juillet 2010, par Picospin

Il revenait d’une partie de pêche qui l’avait sans doute fatigué. Le plus grand guitariste de l’histoire du jazz venait de mourir. « Django Reinhardt est un nuage qui est passé au-dessus du monde ouaté, tout en vapeur d’amour, il flotte dans le ciel inquiet, pour toujours », a-t-on dit de lui.

Une guitare

On jouera de la guitare sur le lieu de sa mort, mais aussi à Paris, où il est devenu si grand, à Liberchies en Belgique, où il est né. Comme il est venu au monde dans une caravane, on n’a pas trouvé pour le manouche où sceller la stèle rappelant l’événement. On l’a fixée sur un pieu fiché dans la prairie wallonne avec un panneau indicateur pour mémoire et un gros bloc de granit pour monument. Les Reinhardt n’étaient que de passage, comme partout ailleurs car leur statut, leur vocation, leur essence de vie était le nomadisme si mal considéré de nos temps. Pourtant autrefois, les tribus qui ont donné naissance aux fondements de nos croyances, de nos religions, de nos lois parcouraient toujours un ailleurs, signe de l’espoir, de la découverte, du toujours mieux, de l’atteinte d’un but s’éloignant à mesure qu’on croyait s’en approcher. C’est ainsi qu’il parcourait avec se tribu les Ardennes, la Porte de Choisy, l’Italie, l’Algérie ou la Porte d’Italie.

Immortalité de la musique

Il aura manqué 57 ans à Django Reinhardt pour devenir centenaire et beaucoup moins pour devenir immortel. Il a passé quelques années à taquiner un banjo de fortune sur les flancs de la Montagne Sainte-Geneviève ou aux abords de La Villette. Derrière eux, il assure la pompe ce que chez les guitaristes, on appelle « ramoner ». Il est moins certain qu’on l’entende, qu’on le voit, que tout ça lui plaise alors qu’il aime les beaux costumes, les Borsalino, les applaudissements et la lumière. Il n’a de cesse de vouloir sortir de l’obscurité de sa caravane pour gagner ses galons de lumière comme le toréador peut et veut mourir dans ce duel au soleil qui le fera apparaître dans son costume de lumière sous les applaudissements des fans cherchant à remplacer le taureau tragique par la guitare innocente dont un envoyé des muses sait tirer des sons et des rythmes impossibles et jamais reproduits depuis. Il veut jouer mais seul devant les autres ce qui lui prendra plus de temps que prévu, car même les dieux ont besoin d’apprendre. Belle leçon d’humilité.

Des muses coupables

La faute provient encore des muses jalouses de l’invention, du génie car elles n’en ont pas toujours et aimeraient bien qu’un nouveau dieu vienne leur enseigner l’art du soupir, des silences, des syncopes et des harmonies sur le mode mineur mélodique. Au lieu de ce cours magistral transmis à coups d’oreilles affinées, d’écoute insensée, d’imaginaire délirant, c’est à une bougie renversée sur un énorme bouquet de roses rouges de celluloïd posé dans sa caravane qu’il eut affaire avec comme résultat un incendie qui le priva pendant deux ans de toucher à la gratte avec sa main gauche qui ne guérit pas et qu’un docteur de l’hôpital Saint-Louis à Paris doit brûler au nitrate d’argent pour éviter la gangrène laissant une cicatrice hideuse avec trois doigts paralysés au terme de laquelle il envisagea la fin d’une carrière sans avoir entrevu le début d’un mythe ! C’est dans ces circonstances que Django Reinhardt reprend l’instrument en se souvenant que l’inspiration vient des dieux mais la technique du travail. Le jazz s’en mêle et puis le destin. A Toulon, où il échoue, des imprésarios flairant le phénomène lui proposent de devenir une vedette à l’âge de 21 ans, en 1931au moment où Maurice Ravel vient de composer le Concerto pour la main gauche. Reste le mystère du génie.

Mystère et mystères

Facile à résoudre quand il s’agit des muses qui tournent autour de lui dans une ronde infernale pour lui apporter – mais par quelles voies et par quelles voix – les accents de Ravel, de Debussy qui pénétraient dans sa cochlée et son système labyrinthique pour lui insuffler les accents d’une musique nouvelle, captée dès son origine pour l’adapter au jazz, ces rythmes encore venus d’ailleurs par les ondes du Gulf Stream avant de s’établir dans le monde par la TSF, le disque et la prise en charge par le handicapé de génie des mélodies immortelles comme « Nuages » avec lesquels il se sentait si bien, ou « Minor blues », rival et complément des inventions de ses amis de rencontre, de malheur et de désolation sur un autre continent.

Questionnement éthique :

1. Django est allé aussi loin que possible dans sa quête du devoir envers soi-même. Que peut-on en dire après une telle carrière d’une exceptionnelle originalité et fécondité ?

2. Est-ce que les prétendus devoirs envers soi-même ne sont-ils pas des engagements envers des principes impersonnels ?

3. Ne seraient-ils pas des devoirs envers des entités abstraites comme la nature ou l’espèce humaine, sinon des préceptes de prudence ?

4. Peut-on dire que la notion de devoir envers soi-même contredit le principe de liberté ?