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A propos d’un film contesté et admiré

Doit-on accorder une danse à Bachir

un cinéma éclaté

dimanche 27 juillet 2008, par Picospin

L’épisode historique que relate ce film est lié au massacre de Sabrina et Chatila commis par des milices libanaises chrétiennes à l’encontre de Musulmans devant les regards neutres des forces armées israéliennes qui faisaient une incursion au Liban. Le hasard a voulu qu’après une longue recherche suivie d’une poursuite infernale, on ait enfin retrouvé le principal responsable de ce massacre. Cette conjonction d’évènements n’a fait que raviver la comparaison entre le comportement des Israéliens accusés de non interventionnisme et de celui des troupes hollandaises massées sur les lieux du crime sous l’égide de l’ONU et qui n’ont pas levé le moindre doigt pour venir au secours des personnes assassinées.

Commémoration

Pour commémorer, si l’on peut dire, cet événement et pour célébrer l’enthousiasme de la population serbe à l’égard de leur idole en prison et bientôt sur le point d’être transférée à La Haye, plusieurs milliers de Serbes de Bosnie ont participé samedi à des manifestations d’une heure dans plusieurs villes de l’entité serbe de Bosnie, la Republika Srpska (RS), pour marquer leur soutien à leur ancien chef, Radovan Karadzic. Les manifestants ont allumé des bougies à la suite de marches pacifiques organisées par le Parti démocratique de Serbie (SDS), fondé par Radovan Karadzic. Menées par l’actuel chef du SDS, Mladen Bosic, quelque 2.000 personnes se sont rassemblées à Pale, près de Sarajevo, bastion de Karadzic pendant la guerre de Bosnie qui a ravagé cette ex-république yougoslave de 1992 à 1995. Les manifestants portaient des photos de Karadzic et des banderoles le qualifiant de "héros serbe". Certains d’entre eux étaient vêtus de tee-shirts ornés de photos de Karadzic et de l’ancien chef militaire Ratko Mladic. Mladen Bosic a déclaré qu’il s’attendait à "une active participation des institutions de la RS dans la mesure où le procès de Karadzic sera sûrement aussi celui de la RS, ce que les hommes politiques à Sarajevo ont déjà annoncé". Le chef du SDS a rendu visite cette semaine en prison à Karadzic, arrêté lundi soir à Belgrade."Il m’a dit que quand ils savaient qui il était, ils ne savaient pas où il était, et quand ils savaient où il était, ils ne savaient pas qui il était", a-t-il raconté. "Le but de cette manifestation est d’apporter notre soutien à Karadzic qui a sauvé les Serbes dans cette région", a déclaré un des fondateurs du SDS et "c’est une honte pour le président serbe Boris Tadic et pour son gouvernement d’avoir arrêté le plus grand héros de la Serbie dès leur prise de fonction". Un millier de personnes ont défilé dans les rues de Banja Luka, capitale des Serbes bosniaques. Le responsable d’une association d’anciens prisonniers de guerre serbes a annoncé que ses membres étaient prêts à témoigner en faveur de Karadzic qui était réclamé par le TPI pour avoir été, avec le général Ratko Mladic, alors chef militaire des Serbes de Bosnie, l’instigateur du génocide de Srebrenica, où près de 8.000 hommes et adolescents musulmans ont été tués en juillet 1995, ce qui représente le pire massacre en Europe depuis la Seconde guerre mondiale.

Souvenirs d’un massacre

C’est dans ce contexte que se situe le dernier film israélien « Danse avec Bachir » relatant l’évènement historique du massacre de Sabrina et Chatila où plus de 8.000 Musulmans ont été massacrés sou les yeux surpris et déroutés et le comportement passif de soldats israéliens qui ont assisté, muets et sans réaction à cette exécution. Muets, oui, mais non sans conséquence sur leur psychisme et plus tard leur sentiment de culpabilité. Cette dernière a perturbé le fonctionnement psychique des soldats en les précipitant dans l’amnésie dite fonctionnelle ou psychogène qui confine à la notion de perte d’identité, associée à une perte de la mémoire du passé, que cette dernière s’adresse à la mémoire autobiographique ou à celles des évènements publics du passé au sein de laquelle le tissu du temps se déchire pour laisser des lambeaux de souvenirs, en fonction de la charge émotionnelle mise en jeu. A partir de cette dernière s’installe toute une chaîne de nœuds gordiens que l’auteur du film s’évertue à démêler avant de parvenir au centre de l’évènement qui ne se révèle que progressivement, à partir de la reconstitution des faits oubliés par le sujet, victime ainsi – ou sauvé par – l’oubli, l’amnésie, si souvent en jeu dans les traumatismes mémoriels. Ceux-ci ont ici pris des figures diverses dans des rêves, des cauchemars, des épisodes de panique surgis sous les effets combinés des souvenirs d’enfance, de la peur présente, des images du passé et de l’engloutissement dans une mer à la fois accueillante et hostile. Ari, metteur en scène israélien, qui a rendez-vous en pleine nuit dans un bar avec un ami en proie à des cauchemars récurrents, au cours desquels il se retrouve pourchassé par une meute de 26 chiens. 26, exactement représentant le nombre de chiens qu’il a dû tuer au cours de la guerre du Liban. Le lendemain, Ari retrouve un souvenir de cette période de sa vie, une image muette, lancinante qui le représente lui-même, jeune soldat, se baignant devant Beyrouth avec deux camarades. Il éprouve alors un besoin vital de découvrir la vérité à propos de cette fraction d’histoire et de lui-même et décide, pour y parvenir, d’interviewer à travers le monde quelques-uns de ses anciens compagnons d’armes. Selon un processus fréquemment observé en psychanalyse, plus il s’enfoncera à l’intérieur de sa mémoire, plus les images oubliées referont surface. La métaphore avec la mer Méditerranée fonctionne à merveille dans cette évocation.

Le souvenir et la mer

Le film s’impose comme le récit individuel et donc catharsique d’un homme qui exorcise ses démons. Ari Folman, réalisateur, mais surtout soldat de Tsahal a connu le bourbier Libanais en 1982 et donc l’innommable massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila perpétrés par les milices chrétiennes en représailles à l’assassinat du président libanais Bashir Gemayel. Du seul point de vue historique, il faut un certain courage, sinon un sens approfondi de l’éthique pour oser revenir sur des événements aussi tragiques, aussi contestés et aussi débattus sur la plan moral.. D’un point de vue cinématographique, le film cherche moins à être lourdement pédagogique - en dépit d’une tendance à la dramatisation - qu’à retranscrire l’état mental et donc les affects d’un protagoniste ébranlé par les événements. Les traumatismes d’antan se sont transformés en cauchemars. Le scénario mélange le présent maussade et le passé honteux dans le même tumulte sensoriel. Construit à la manière d’un puzzle, ce film peut être vu comme l’équivalent animé de L’échelle de Jacob sans le vernis fantastique des limbes mais avec la même quête identitaire farouchement déterminée, la même dimension ludique, la même réflexion sur la mémoire et la même émotion qui parcourt le récit pour révéler à la fin, comme dan le meilleur des thrillers la clé de cette histoire individuelle aspirée par la quête d’une collectivité qui ne sait comment résoudre les problèmes et les conflits moraux posés par le souvenir de sa propre extermination, la défense de ses intérêts actuels et la nécessité de partager une terre commune. Le recours à l’animation permet de bannir l’héroïsme pour favoriser l’identification. On doit surtout le prendre comme un moyen de s’assurer une forme d’indépendance pour relever un double enjeu, à la fois esthétique et politique : pointer du doigt une mauvaise conscience nationale refoulée. C’était l’une des plus belles découvertes du dernier festival de Cannes, où il a été plébiscité par la presse mais inexplicablement - ou explicablement et politiquement et diplomatiquement - ignoré par le jury.

Une découverte

Encore convient-il de se poser la question d’un éventuel déséquilibre entre un formalisme d’une grande modernité souligné par une représentation cinématographique dont la puissance d’évocation provient d’un dessin qui efface les traits communs pour insister sur des couleurs, un graphisme inquiétant et déroutant et des plans renforcés par la dramaturgie des personnages et la configuration des décors et des sites. A titre d’exemple il n’est besoin que d’évoquer la séquence inaugurale du film montrant la meute de 26 chiens poursuivant le fugitif- nombre équivalent aux coups de feu tirés par le protagoniste principal du récit et celle de la mort des chevaux qui pourrait relever d’un tableau de Picasso. Est-ce une méthode pour favoriser l’évocation d’une mémoire perdue et qui revient progressivement à la surface du cerveau comme à celle de la mer ? Peut-être Ari a-t-il pensé qu’il fallait l’appeler au détriment d’un récit littéraire qui convenait à Hugo, Dickens, Conrad ou Jules Verne mais moins aux jeunes lecteurs des BD. Le combat entre l’image et le texte est loin d’être terminé surtout au regard de l’interdiction d’une telle figuration pour un peuple privé d’icônes depuis la nuit des temps.

Questionnement éthique :

1. A partir de quelle loi, de quel élément philosophique, de quelle catégorie du surmoi peut naître le sentiment de culpabilité ?

2. Est-ce que ce dernier est strictement d’ordre religieux ou est-il lié au respect de la loi, au conformisme de la société ou encore à la sensation du néant comme on peut le voir dans ce film où la société israélienne est amenée jusqu’au bord de la folie, de l’incohérence de l’impossibilité de choisir entre le bien et le mal ?

3. Dans cette aventure, le soldat n’a-t-il pas d’autre issue que de se comporter en automate comme le font les fusils mitrailleurs, les chars, les hommes de troupe condamnés à tirer sur tout et n’importe quoi pour éviter de penser ?

4. Au-delà de ce conflit interminable n’y-a-t-il pas le souci des auteurs du film de montrer et d’illustrer l’absurdité de cette guerre fratricide qui doit s’arrêter quels qu’en soient les enjeux car si cette éventualité ne se présentait pas, c’est à la mort de toute la population rivale et belligerente qu’on serait obligé d’assister ?