Ethique Info

Accueil > Société > Civilisation > Douleur : alarme ou punition ?

Douleur : alarme ou punition ?

vendredi 24 janvier 2014, par Picospin

La douleur peut avoir la fonction de signal d’alarme. Les malades frappés d’insensibilité comme c’est le cas dans la lèpre, se brûlent parce qu’aucun signal douloureux ne les avertit de la présence imminente d’un obstacle. En réalité la vie qui se heurte à tout ce qui la contrarie crée une alarme ce qui lui donne du sens.

Des avertissements avec frais

Pourtant, ces avertissements ne trouvent pas toujours l’écho suffisant chez les témoins des manifestations douloureuses même chez les personnes les plus averties que sont les médecins en particulier et les soignants en général. Le milieu médical a tardé à surmonter ces réticences à prendre au sérieux les plaintes adressées par les malades, au point de leur refuser les calmants capables de les soulager de la douleur sous le prétexte fallacieux de l’accoutumance ou du risque des effets secondaires. Ces comportements continuent d’être alimentés par l’idée largement répandue, généralement admise, de l’effet rédempteur de la souffrance, thèse ou acte de foi contesté par la laïcité moderne qui nie toute action salvatrice à la douleur à laquelle on continue de contester la moindre valeur ajoutée, même dans des exemples aussi populaires que ceux de l’invitation à souffrir au cours du processus de l’accouchement, prélude au formidable événement de la naissance avec l’apparition sur terre d’un être nouveau qui demeurera à jamais unique.

Quelle prise en charge de la douleur ?

Est-ce pour toutes ces raisons et à cause de tous ces exemples que la médecine a mis si longtemps à prendre en charge la douleur pour ne la considérer que comme un signe à côté de beaucoup d’autres, un symptôme qui sert de repère à l’établissement du diagnostic et qu’il faut respecter au titre d’un signal émis au titre de l’amélioration ou de l’aggravation de la pathologie dont est atteint le patient ? Ce n’est que lorsque l’art médical a pu se soustraire à la prise en compte des éléments de ce catalogue que les infirmières d’abord, les médecins bien plus tard, ont consenti à se préoccuper du traitement de la douleur en soi, plus au titre de perturbateur de l’établissement d’un diagnostic exact que comme élément de confort dans l’histoire et l’évolution de la maladie. L’arrivée du soulagement de la douleur, couplé à l’acquisition par le malade d’un début de sérénité qui autorisait plus d’objectivité dans ses récits et une graduation plus nuancée et objective de l’intensité de ses maux a constitué le premier pas en faveur d’une pratique médicale et chirurgicale plus humaine et rassérénée. Hippocrate en avait rêvé qui disait que soulager la douleur est une chose divine. Il est arrivé bien trop tôt sur la scène de l’art médical pour assister aux premiers essais des anesthésiques qui, après des débuts chaotiques et désordonnés, ont fini par transformer les actes opératoires en une aventure moins dramatique, ce qui permettait à la chirurgie de ménager des temps opératoires lourds et complexes et aux chirurgiens d’opérer sans être assujettis à la pression affective de patients aux abois, terrorisés et psychologiquement prêts à se soumettre à la torture.

Comportements

Pour juger de leur comportement et devant la peur de la douleur à venir, surestimée pour ne pas être submergé par elle et se laisser une marge de sécurité entre le degré d’appréhension et la réalité correspondante, faut-il se placer au point de vue de Dieu ou de l’homme, postes d’observation bien différents selon que l’on est l’un ou l’autre ? Comme dans cette hypothèse fantaisiste on a plus de chances de se situer à la seconde place qu’à la première, c’est cette position qu’il est raisonnable d’adopter avec plus de chances de succès que la première. « Quand on se place du point de vue de l’homme, on ne dispose pas de cette contemplation superbe qui excelle à expliquer les raisons pour lesquelles la mort et la souffrance sont nécessaires au bon ordonnancement du monde ». Les dieux, inventés ou non par l’homme, peuvent le croire et nous en persuader. Dans cette masse, il en est qui sont aptes à entendre ce message, à le transformer en croyance sinon en foi et en réalité, pour peu que les moyens leur soient offerts de réaliser cette utopie. On a vu ce qu’un tel imaginaire vient de produire à la fin du 20è siècle sur les champs de bataille, sous les bombes et à l’intérieur des chambres à gaz. Si des esprits particuliers en nient encore la réalité, la plupart conviennent que cette vision du monde présente plus d’inconvénients que d’avantages.

Présence ou discours ?

Avant la purification si promptement et largement réclamée, se situe l’acte du soin, cette unique fraction de l’empathie qui se traduit par la seule présence. C’est ce que donnent les infirmières au chevet de ceux qui souffrent ou de ceux qui agonisent. Surtout de la présence à travers une attention, une écoute, un geste ou un sourire. Une infirmière est une donneuse de présence, d’écoute, de gestes et de paroles . La purification - qu’elle soit ethnique ou idéologique - ne suffit pas à rendre le bonheur à l’homme. Cette soif de catharsis apparaît dans les horizons de la culture et des mythes, à fréquence régulière, tant se manifeste chez l’être humain la soif de pureté, d’honnêteté, de transparence comme le manifeste si bien Mary Douglas dans la « Souillure » . Avant elle, Aristote avait confié à la mélodie la mission politique de produire de la joie et d’en épurer les passions par les représentations de la tragédie à l’écoute des harmonies après l’introduction suivante : « Nous voyons ces mêmes personnes, quand elles ont eu recours aux mélodies qui transportent l’âme hors d’elle-même, remises d’aplomb comme si elles avaient pris un remède et une purgation. C’est à ce même traitement, dès lors, que doivent être nécessairement soumis à la fois ceux qui sont enclins à la pitié, ceux qui le sont à la terreur et tous les autres qui, d’une façon générale, se placent sous l’empire d’une émotion quelconque pour autant qu’il y ait en chacun d’eux des tendances à ressentir puis à exprimer de tels affects, et pour tous se produisent purgations et allègements accompagnés de plaisir. Or, c’est de la même façon que les mélodies purgatrices procurent à l’homme une joie inoffensive ».

Dégoût

Plus de 2000 ans plus tard, Mary Douglas fait une entrée remarquée dans le domaine de la sociologie pour faire prendre en compte par la société du 20è siècle les croyances et les valeurs qui peuvent être mobilisées comme justifications pour l’action. Ces croyances et ces valeurs constituent une cosmologie implicite que les individus mobilisent quand ils engagent des échanges et des transactions. C’est en ce sens que Mary Douglas définit la culture comme « la collection publiquement partagée de principes et de valeurs utilisés à chaque moment pour justifier les conduites ». L’universelle répulsion humaine pour le cadavre de l’homme peut être considérée comme l’expérience intérieure première de l’horreur et du dégoût. Le procédé métaphorique qui assure le passage du sens réel au sens figuré garantit aussi le transfert affectif du dégoût.

Répulsion, honte et péché

La répulsion et la honte fondent ce premier ordre moral et cosmogonique. Le péché sanctionne mystiquement la transgression d’un interdit, qu’il se confonde ou non avec une règle morale ou sociale. L’idéologie chrétienne du péché se situe à l’intersection d’un système sémiologique dont le premier se construit sur une métaphorisation de la saleté, propriété sensible de l’être et le second se fonde sur un réseau d’interdits dont il maintient la disjonction de certains termes du code symbolique par l’inclusion de relations sociales et de valeurs morales. La relation qui unit souillure, interdit et maladie met l’accent sur la dangerosité de cette dernière, se situant entre vie et mort dans une dégradation de l’être plus que par une exclusion radicale de la société. La transgression de l’interdit marque le moment où la figure symbolique s’instaure par l’expression de la contiguïté éventuellement dangereuse de l’homme et du sacré.

Interdit rituel

L’interdit rituel définit les incompatibilités symboliques pour définir le désordre de la maladie, du malheur ou du mal, en réalité l’inexplicable condition humaine. Du point de vue de la religion spirituelle ou d’un paganisme évolué, l’irrationalité des Lois régulant la souillure est tellement manifeste qu’il faut les considérer comme des survivances d’une foi et d’une société antérieure. Les notions de pureté et de danger ne sont que l’expression des controverses implicites qui déchainent les passions des membres de toutes les sociétés qui s’interrogent sur leur propre constitution. Cette interrogation est-elle utile ? Sans doute quand on examine les conditions déplorables dans lesquelles vivent et continuent de vivre les populations frappées par les grandes catastrophes naturelles et touchées du même coup par les épidémies et une effroyable mortalité.