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Pour un meilleur fonctionnement de l’Europe

Du Tage à la Meuse : les tribulations du traité de Lisbonne

Qu’attendre de cette nouvelle aventure ?

jeudi 29 octobre 2009, par Louis Renard, Picospin

Après l’éprouvant chemin de croix du Traité de Lisbonne que doit-on attendre de l’évolution de l’Union Européenne ? La question se pose avec acuité tant les incertitudes géopolitiques et économiques sont prégnantes actuellement dans le monde. La faiblesse de la présidence de la commission sera-t-elle compensée par la présence d’un Président durable et d’un ministre des affaires étrangères européennes qui parleront au nom de l’Union.

Un oubli ?

C’est oublier la règle de l’unanimité qui reste en vigueur sur de nombreux sujets et les points de désaccord qui demeurent entre les Etats et surtout entre les grands états. Le bon fonctionnement de l’Europe ne repose pas seulement sur le couple franco-allemand mais, comme le souligne Hubert Vedrine, sur « un accord stratégique France Allemagne Grande Bretagne ». Essayons donc à partir de la situation actuelle d’envisager comment se présentent les perspectives a ce jour ou les espoirs prématurés de sortie de crise ne doivent en rien cacher l’acuité des problèmes économiques dans les pays concernés

Les difficultés économiques

Si l’examen des macroéconomies de ces pays montrent certaines analogies liées aux conséquences de la crise et aux divers plans de relance, une analyse plus fine permet de relever certaines différences. La France va voir se creuser le déficit public de 8,2% du PNB à 8,5% en 2010.Sur la même période, le ratio dette publique sur PNB passera de 77% a 85% ceci sans prendre en compte le montant du grand emprunt. L’Allemagne, plus vertueuse, verra quant à elle son déficit public passer de 3,8% du PNB à 4,5% en 2010 tandis que la dette publique s’affichera en 2010 a environ 85% du PNB. La Grande Bretagne dont les recettes fiscales étaient liées essentiellement à l’immobilier et au secteur financier voit son déficit public bondir à 12% du PNB et verra sa dette publique dépasser 90% de ce même PNB.

Déficits creusés

Creusement des déficits publics et accroissement du ratio dette publique sur PNB caractérisent donc d’une manière générale les économies de ces trois piliers de l’UE. Y a-t-il lieu, dans ces conditions, d’espérer une certaine harmonisation des politiques économiques destinées à pallier ces déséquilibres communs ? Ce serait une erreur totale de le croire, et ces trois Etats aborderont leurs problèmes communs sous des angles bien différents. Le gouvernement français, beaucoup moins sensible aux déficits que l’Allemagne, outre les tentatives puériles de Christine Lagarde de distinguer dans la dette une part structurelle et la part relative au plan de relance, se prépare a lancer un grand emprunt alors même que sa notation Ficht sur les garanties de sa créance est passée « au bas de la catégorie AAA » faisant craindre un relèvement des taux d‘intérêt du service de sa dette. Quelle que soit l’utilité de cet emprunt pour des investissements a long terme, son montant que certains conseillers du Président espèrent élevé en dépit des recommandations de Messieurs Juppé et Rocard, et les risques inévitables de dérives dans son utilisation, ne contribueront certainement pas a la réduction de la dette. En Allemagne les dernières décisions de réductions fiscales que nous ne détaillerons pas et qui viennent d’être décidées par la nouvelle coalition pourraient faire penser a une remise en cause de la rigueur.

Un jugement hâtif

Je pense que cette appréciation serait un peu hâtive car elle ne prendrait pas en compte la profondeur culturelle allemande hostile aux déséquilibres des finances publiques. Remarquons d’ailleurs que personne ne songe a remettre en cause les nouvelles règles constitutionnelles qui imposent au gouvernement de ne pas dépasser un déficit de 0,35% du PNB a partir de 2016. Ces mêmes règles constitutionnelles imposent au Länder des comptes a l’équilibre dès 2020. En Grande Bretagne la situation est telle qu’elle domine le débat relatif aux prochaines élections législatives de début 2010.Les conservateurs font de la rigueur l’essentiel de leur programme et même Gordon Brown a décidé d’anticiper ce mouvement en revenant sur la baisse de TVA de 17,5 à 15% qu’il n’est pas question de renouveler. Il semble donc dans ces conditions, qu’une harmonisation des politiques économiques des trois pays soit pour le moins improbable d’autant que la récente politique du dollar faible, amplifiée récemment par les États-Unis, va rendre toute exportation de la zone euro totalement impossible Certains veulent voir la une ouverture a une concertation franco-allemande pour envisager une dévaluation unilatérale de l’Euro. C’est là encore sans compter sur l’hostilité viscérale de l’Allemagne à toute forme d’inflation. L’Allemagne a d’ailleurs déjà fait savoir qu’elle présentera un Allemand à la succession de Jean Claude Trichet afin de mieux contrôler la politique monétaire de l’Union. Tout laisse à penser que les conditions économiques ne sont pas réunies pour un rapprochement de l’Axe stratégique France Allemagne Grande Bretagne d’autant qu’au plan de la politique extérieure les conditions nécessaires pour présenter des politiques communes sont loin d’être réunies.

Les embûches diplomatiques.

Les conditions institutionnelles étant réunies sur le papier par le traité de Lisbonne, il semble en effet que la encore les situations géopolitiques permettant à l’Union de parler a une seule voix, soient loin d’être réunies. Si dans certains domaine un accord a pu se faire jour, comme par exemple a St Malo entre l’Angleterre et la France sur la Défense Européenne, il semble que les points de désaccord l’emportent sur de nombreux problèmes capitaux tels que l’énergie, notamment pour le gaz,sur les relations avec la Russie et la Chine, sur le Moyen Orient, sur l’écologie et plus particulièrement sur le réchauffement climatique et surtout sur la politique d’élargissement a venir. Citons pour illustrer un désaccord franco-allemand assez spectaculaire, la reculade imposée a Sakozy par Angela Merkel ,à son projet d’ « Union méditerranéenne ».Initialement conçu pour établir une coopération entre les pays riverains de la Méditerranée, l’opposition de l’Allemagne a obligé la France a se replier sur une « Union pour la Méditerranée ». C’est désormais toute l’Union Européenne qui entre dans un projet beaucoup moins ambitieux, vidé de sa substance au profit d’une revitalisation du « Processus de Barcelone » et voué comme nous pouvons le constater a un échec patent.

Et la Turquie ?

L’adhésion de la Turquie sera probablement, dans les prochains mois, un autre exemple de l’incapacité de l’Europe à parler d’une seule voix. Là encore les désaccords au sein de la nécessaire Alliance stratégique « France Allemagne Grande Bretagne » sont patents. A l‘opposition de la France et de l’Allemagne qui refusent l’adhésion au profit d’un partenarial privilégié, l’Angleterre soutenue par les Etats-Unis milite pour un adhésion pleine et entière .Or le temps presse car, comme le montre l‘accord sur le gazoduc Nabucco, la Turquie se met en position pour jouer un rôle majeur dans l’approvisionnement de l’Europe en hydrocarbures. La Turquie, qui se prépare ainsi, a devenir un pays majeur pour le transit de gaz naturel vers l’Europe en provenance de la Russie de la Caspienne, d’Irak et même d’Iran, commence à douter de sa vocation à rejoindre l’Ouest. Devant les tergiversations européennes, la diplomatie turque se tourne de plus en plus vers l’Asie centrale et la Russie. Les derniers sondages du German Marshall Fund montrent que seulement 48% des Turcs sont favorables à l’adhésion contre 73% en 2004 et 43% des sondés souhaitent que la Turquie agisse seule dans la vie international.

Un manque de consensus européen

On se contentera de ces exemples montrant les difficultés et les conséquences d’un manque de consensus européen permettant un fonctionnement efficace des nouvelles institutions du Traité de Lisbonne. Les autres points de désaccord sont très nombreux, et ce n’est pas l’arrivée probable des conservateurs eurosceptiques au pouvoir en Grande Bretagne, qui peut rassurer les Européens convaincus que nous sommes. Certes le choix de hommes qui représenteront l’Union sera capital. Mais la encore ne va-t-on pas revivre le consensus a minima qui a porté à la présidence de la Commission José Manuel Barroso.

L’Europe un acte de foi pour tous ?

Doit-on alors ne voir dans l’avènement du Traité de Lisbonne qu’un épisode dans la vie atone de l’Union ? Doit-on n’en attendre que des réglementations supplémentaires sur l’utilisation du lait cru dans les camemberts ! Ce serait faire affront a tous les pères fondateurs et oublier les fantastiques avancées accomplies sous l’égide européenne dont le maintien de la paix est sans aucun doute l’atout majeur. La mise en place de l’Euro et la gestion centralisée de la crise bancaire sont, plus près de nous, des acquis également incontestables. Peut-on dès lors encore espérer retrouver dans l’Union ce souffle régénérateur dont elle a besoin actuellement ? Ce rêve ne pourra se réaliser que si l’Europe a un projet défini en commun par les Etats, incarnés par des européens convaincus, et soutenu par des hommes tels que Jacques Delors. Mais alors, direz vous, que faire à notre niveau ? Croire indéfectiblement en l’Europe et en sa capacité à changer le Monde. Proposer dans tous les domaines des initiatives européennes. Ne pas craindre de les présenter à des responsables, même, et surtout, si elles sont jugées utopiques. Le projet des pères fondateurs n’avait-il pas été, après la guerre, une totale Utopie ?

Louis Renard 27 octobre 2009
Club BLF