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Que faire du visage ?

Du visage caché au visage détruit puis réparé

La question du regard et du meurtre ?

jeudi 2 juillet 2009, par Picospin

Prenant comme acquis pour toujours cette vision des rapports entre hommes et femmes de communautés différentes qui se sont installées dans un pays réputé pour sa liberté, la patrie des droits de l’homme au nom de laquelle ce modus vivendi a été installé plus appliqué, la France serait devenu une nation exemplaire, un modèle pour les autres dont on comprend difficilement hors de l’hexagone que le monde entier n’adhère pas aveuglément à ces valeurs.

Le modèle français

A force de répéter ce truisme, la majorité des gens est persuadée qu’en dehors de la République, non seulement il n’y a pas de salut mais que la vie est impossible en dehors des avantages sociaux, de la protection sociale, des amortisseurs de toute sorte mis à la disposition d’un peuple protégé qui serait anesthésié par le nombre considérable, à nul autre pareil, des aides, des soutiens, des lois protégeant les individus contre l’injustice quelle soit sociale, économique, hiérarchique pour finir depuis peu dans l’équilibre des phénomènes religieux, désormais aussi débarrassés de leur composante sectaire. Le premier élément de réflexion nécessaire porte sur la définition même de cette burqa. Il s’agit d’un voile intégral, formé d’une ou deux pièces qui recouvrent la totalité du corps, le visage compris, ne laissant voir que les yeux - le regard étant même le plus souvent dissimulé par une grille de tissu ou un voile plus fin - . Il faut donc distinguer la burqa du simple voile qui ne couvre que la tête et parfois les épaules de certaines musulmanes, laissant le visage découvert, et qui peut être noué soit derrière la tête, soit devant. La burqa, en revanche, semble être une innovation venue d’un vêtement traditionnel des femmes d’Afghanistan, et qui, passant par l’Iran, aurait été adoptée ensuite par les franges les plus conservatrices des différentes sociétés musulmanes du monde.

Traditionalisme contemporain

Elle exprime, en tant que telle, ce que l’on pourrait appeler paradoxalement un "traditionalisme contemporain", c’est-à-dire une forme d’attachement à la tradition de dissimulation du corps féminin dans l’espace public, mais qui aurait acquis une virulence tout à fait nouvelle, inquiétante parce que violemment radicalisée, sans commune mesure avec les usages anciens plutôt modérés en la matière. La burqa ne peut se prévaloir d’aucune justification historique, ni dans le Coran ni dans les moeurs traditionnelles de la plupart des peuples musulmans. C’est une innovation dans laquelle de très nombreux musulmans ne se reconnaissent pas et dont ils souffrent et sont les premiers à se désoler que certains musulmans donnent une image caricaturale de leur culture. Ils estiment ainsi qu’il ne s’agit que d’une pathologie religieuse, qui nuit à l’image de l’islam et ne peut correspondre qu’à une régression pour la condition féminine - une femme totalement voilée par sa burqa ne pouvant apparaître, symboliquement et physiquement, que enfermée en elle-même, "anonyme" sans visage et en tant que telle retranchée du monde humain. C’est à ce tournant que Lévinas introduit l’expérience de l’altérité qu’il définit comme celle de la vulnérabilité de l’autre homme et solidairement du sentiment de ma responsabilité envers lui. Cette expression désigne toute partie de chair où autrui apparaît comme vulnérable et exposé à la violence, la nuque appartient au visage.

L’autre

La rencontre de l’autre en tant qu’autre s’opère quand je saisis le visage dans sa nudité essentielle au-delà de ses attraits éventuels ou particularités. « C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne même pas regarder la couleur de ses yeux ». Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. Comment négocier la situation contrastée et finalement contradictoire entre le visage nu tel que le conçoit cette philosophie et la démarche opposée qui consiste à dissimuler sous un voile grillagé l’objet du regard et au-delà de la discussion sur la signification du visage. Ce dernier est chargé dans un deuxième temps d’une signification de responsabilité qui peut se traduire en ces termes « Je suis unique en tant que responsable, là est mon identité inaliénable de sujet « ma responsabilité est incessible personne ne saurait me remplacer La responsabilité est ce qui exclusivement m’incombe et que humainement je ne peux refuser. Je suis sujet dans la mesure où je suis responsable. "Je puis me substituer à tous mais nul ne peut se substituer à moi." écrit Dostoïevski. « Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous et moi plus que tous les autres ». Il y a un infini de l’exigence éthique, une disproportion insatiable qui comprend une exigence de sainteté par laquelle personne ne peut dire que j’ai fait tout mon devoir sauf l’hypocrite. Le débat houleux fortement contradictoire est alimenté à sa source par l’opinion des divers comités d’éthique concernés par ce thème particulièrement délicat à traiter.

Comment agir ?

"Je m’étonne que cette personne n’ait pu être traitée par des procédés plus conventionnels" déclare un expert alors que d’autres s’interrogent pour savoir si cette opération était indispensable alors que la vie de la patiente n’était pas menacée et qu’aucune tentative de reconstruction n’avait été tentée ?… Oui selon les équipes des CHU d’Amiens et de Lyon qui précisent que le recours à cette technique "s’est imposée d’emblée à l’équipe chirurgicale comme étant le moyen le plus approprié. Cette opinion fut rapidement confortée par l’avis sollicité de plusieurs experts. Compte tenu du type de lésion faciale, aucune chirurgie réparatrice classique par autotransplantation de tissu n’était à même de transformer son état et seule une allogreffe partielle de face pouvait permettre de réduire son handicap". Chargé des questions d’éthique au conseil d’orientation de l’Agence de biomédecine, le Pr. Emmanuel Hirsch regrettait de ne pas avoir été consulté et déclarait : "On a l’impression que tout s’est fait dans la précipitation". Par voie de presse interposée, la Directrice de l’Agence de Biomédecine, Carne Camby, lprécisait que le Conseil d’orientation n’avait pas encore été mis en place en mai 2005 lorsque l’Agence a été saisie de cette question et qu’il y avait effectivement une certaine urgence. Une version confortée par les équipes d’Amiens et de Lyon qui déclarent que "L’indication posée, une morsure récente non encore totalement cicatrisée, s’inscrit dans un contexte d’urgence : plus la cicatrisation de la patiente est avancée, plus la greffe est rendue difficile.

Première chirurgicale ?

Il s’agit donc d’une première chirurgicale, non envisagée dans le cadre d’un essai clinique, relevant de l’urgence thérapeutique". Ensuit, cette polémique, honnête, correcte, documentée au début prend une tournure moins noble, plus âpre, véhiculant des passions plus que des raisonnements, des incidents de clochers, plus que des assentiments scientifiques, des conflits personnels, d’âpres rivalités plus que des collaborations efficaces. Comme pour toutes les greffes (en dehors des greffes avec donneur vivant), l’anonymat du donneur doit être préservé. Mais lorsque le greffon est un visage, ne peut-il être reconnu par la famille du donneur en croisant le receveur ? De la même manière, le receveur ne peut-il récupérer l’identité du donneur ?… Le risque semble extrêmement limité comme le précisait en 2004, le Comité consultatif national d’éthique : "il est très difficile en l’état actuel de la recherche de prédire quelle serait l’apparence finale d’un visage qui bénéficierait, partiellement ou totalement, d’une allotransplantation au niveau de la face. Les études réalisées à partir des ressources de la modélisation sur ordinateur suggèrent que le visage qui serait obtenu ne ressemblerait ni au visage du donneur ni à celui du blessé avant son accident, mais que ce visage tiendrait la plupart de ses caractéristiques de la structure osseuse du receveur".

Attraction des médias

Ces interventions, le plus souvent spectaculaires, attirent l’attention des médias, qui les présentent, avec parfois la complicité des chirurgiens, comme des exploits" prévenaient les sages du Comité consultatif national d’éthique en mars 2004. Prophétique ou catastrophiste ? On doit cependant admettre que cette première a été l’objet d’un emballement médiatique exceptionnel, loin du principe de précaution. Si cette transplantation se révèle être un succès (mais on ne pourra le dire que dans plusieurs mois), elle pourrait être encouragée pour certains cas graves. Mais la médiatisation de cette première ne doit pas faire oublier les risques liés aux traitements immunosuppresseurs ou aux dangers de rejet et les progrès des techniques de reconstruction traditionnelle. Par ailleurs et si cette opération est une réussite, on voit mal comment refuser à certains cas graves une greffe totale de visage. Le cadre défini par le Comité consultatif national d’éthique pourrait bientôt voler en éclats.