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CINEMA La vie commence à 78 ans

Eastwood Gran Torino

Pourquoi pas ?

lundi 9 mars 2009, par Picospin

Au départ, il n’était pas mieux classé qu’un Ronald Reagan, pourtant devenu Président des Etats-Unis, peut-être à son insu. A l’arrivée,il marque le cinéma américain du sceau de l’intelligence, de l’originalité, d’une sensibilité que beaucoup appellent humanisme, peut-être parce qu’ils en ont oublié la définition et le contenu.

Une fin programmée ?

On dit aussi à propos de cette dernière Œuvre, qu’à mesure qu’il s’approche de sa fin, ce banal acteur, porté au firmament de la création artistique d’où la plupart contemplent le tombeau dans lequel ils seront précipités, reçoit une inspiration, un talent, une créativité de plus en riche, sensible, nuancée et complexe ce qui ne nuit nullement à la clarté des messages délivrés à travers une pellicule foisonnante, généreuse, inépuisable et colorée. Quels sont les ingrédients de ce film qui porte, de façon indélébile et comme marquée de la brûlure d’un mégot de cigarette incandescent sur le visage d’un « bridé », la marque de l’Amérique profonde. Le communautarisme, cher à nos Présidents passés et présents, y est représenté avec tous ses clivages, ses outrances, ses débordements sous la forme de la communauté appelée "Hmong" qui porte une partie des caractéristiques ethniques, morphologiques sinon culturelles des Asiatiques en général et des Coréens en particulier que notre héros a eu l’occasion malheureuse de rencontrer comme ennemis pendant la guerre de Corée à laquelle il a participé en tant que combattant héroïque et décoré. Les Hmong sont un peuple d’Asie, originaire des régions montagneuses du sud de la Chine (spécialement la région du Guizhou) au nord du Viêt Nam et du Laos. Ils sont aussi appelés les Miao ce qui signifie « riz cru » et désigne depuis longtemps des populations nomades peu intégrées. Les Hmong eux-mêmes emploient souvent la dénomination « montagnards ».

Les Hmong

Les Français ont employé les Hmong, connus pour leur efficacité à se déplacer en milieu hostile, lors de la bataille de Điện Biên Phủ. Ils furent abandonnés par la France après la défaite, en 1954. En 1962, les Etats-Unis les recrutent à nouveau, pendant la guerre du Viêt Nam, pour combattre la présence des soldats vietnamiens au Laos dans une opération appelée « US Secret War » qui a été financée par la CIA. Quand le parti communiste du Pathet Lao prit le contrôle du pays, les Hmong furent persécutés car considérés comme des traîtres. Leur leader politique fut emprisonné et mourut en détention, tandis que leur leader militaire s’enfuit aux Etats-Unis. Les représailles laotiennes et vietnamiennes envers les Hmong, décrites dans des reportages de la presse occidentale, continuent et ont montré la situation désastreuse des Hmong dans la forêt laotienne. Ils sont traqués et exterminés depuis plus de trente ans, sans pouvoir fuir le pays. Ceux d’entre eux qui y parviennent s’enfuient en Thaïlande d’où ils tentent de partir pour être accueillis dans d’autres pays occidentaux.

Un destin malheureux

En Thaïlande, parqués dans des prisons à ciel ouvert, ils n’ont pas le statut de réfugiés, mais celui "d’immigrant économique illégal". 10.000 d’entre eux sont enfermés dans des camps de prisonniers ou dans d’autres prisons situées en Thaïlande. La situation humanitaire y est préoccupante comme en témoigne une association française qui a eu accès aux Hmong dans des camps et des prisons thaïlandaises. Les représailles laotiennes et vietnamiennes envers les Hmong n’ont pas cessé. Eastwood a gardé de son séjour en Corée un sentiment profondément enfoui de la culpabilité d’un meurtrier qu’un christianisme projeté tardivement sous les traits d’un jeune prêtre catholique lui arrache à la faveur d’une promesse jadis faite à son épouse décédée de se confesser.

Lévinas

On ne sait si le grand Clint a eu l’occasion de lire en anglais ou dans le texte français original la philosophie de Lévinas mais il en porte les traces, tant son discours, ses souvenirs et son imprégnation mnésique sont marqués du « visage » et du regard humain qui interdit de tuer, révélés par le grand philosophe. Gran Torino’ permet à Clint Eastwood de revêtir, pour un ultime tour de piste la panoplie d’un archétype qu’il affectionne entre tous et qu’il aura incarné toute sa vie. Celui du misanthrope attendri, du xénophobe au grand cœur, soucieux, contre les vents de la lâcheté ordinaire, hier, et la marée du vieillissement, aujourd’hui, de porter assistance à tous ceux que la violence du monde laisse démunis. Est-ce une image christique qu’il veut livrer au nom d’une rédemption qu’il croit de son devoir d’assumer pour avoir spirituellement abandonné ses enfants à la trivialité sans spiritualité d’un monde désenchanté ? En se dressant contre le sort injuste réservé au jeune Tao, fils adoptif qu’il n’a jamais eu, comme à sa famille et en faveur de la justice due à sa nouvelle alliance, le personnage incarné par Eastwood s’engage dans un double pari : miser sur la jeunesse, ses promesses et ses ressorts, comme sur la diversité de l’Amérique, l’occasion d’une rédemption exemplaire et hasardeuse.

Pacte fondateur

Ce faisant, il ratifie le pacte fondateur d’une des plus grandes utopies de l’histoire contemporaine : un pays pensé comme un refuge, comme une seconde chance pour les exclus, d’où qu’ils viennent. Inédit dans l’œuvre du cinéaste, le propos prend la valeur d’un legs reçu d’un ancêtre qui en son temps a parcouru les plaines du Midwest comme pour célébrer les vertus de création de son peuple, creuset de populations réunies sous la bannière étoilée et la démocratie parfois chancelante mais jamais à terre. Clint Eastwood est allé chercher ce qu’il y a de mieux dans un pays écartelé entre le conservatisme vulgaire et les valeurs perdues des nouvelles générations. Est-ce le regard d’un ancien emmuré dans ses traditions, sinon un reliquat de religion qui regarde avec désolation la pauvreté de ses descendants comme l’ont fait toutes les générations depuis que le monde est monde ? Ce misanthrope qui a quelque part, caché sous le regard dur mais jamais hautain ni hostile, l’étincelle d’une âme ouverte au monde, est socialement obligé, par proximité, de nouer des liens dont il ne veut pas, avec une communauté qui lui est étrangère, mais qui ne cesse de lui rappeler son échange avec une collectivité qui, malgré lui, l’entoure des manifestations les plus cordiales pour réchauffer un cœur singulièrement refroidi par l’attitude de bandes de casseurs violents, déshumanisés, bêtes sauvages à l’affût des faibles, à l’opposé de la fidélité de sa chienne, compagnon d’une déshérence de fin de vie. L’affaire se termine mal – ou bien selon le jugement qu’on lui porte, - comme celle du Christ mort sur la croix, victime cette fois non de meurtriers anonymes mais tué par balles dans un quartier anonyme de l’immense Amérique.

Questionnement :

1. Est-ce que les guerres menées sur divers théâtres d’opération avec leurs meurtres successifs laissent dans la conscience ou l’inconscience des soldats des séquelles non seulement physiques mais morales qui compromettent toute vie normale par la suite ?

2. Est-ce que l’inverse peut être considéré comme possible si l’on en croit cette histoire d’une rédemption tardivement provoquée par l’épreuve d’amour d’une communauté totalement étrangère au destin de celui qui en est l’objet et le témoin ?

3. Est-ce que la religion intervient de façon décisive dans cette histoire ou n’est-elle qu’un épiphénomène superficiel dans un scénario plus historique que moralisateur ?

4. Comment endiguer la violence des bandes assemblées par la peur, l’absence d’encadrement, de repères dans un monde désespéré, sinon "désenchanté" ?