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Nue sous sa robe de chambre,

Edvige a disparu

sous les regards indiscrets

lundi 22 septembre 2008, par Picospin

Secrètement, elle pensait que cette position permettrait de lui donner accès aux plus puissants comme aux plus humbles. Je ne sais si, au fond d’elle-même, elle ne caressait pas le projet de se glisser dans le lit de quelque personnalité célèbre pour lui arracher au cours d’une confidence sur l’oreiller des secrets si bien gardés que peu seulement y avaient accès.

Autorité

Elle acquérait petit à petit une autorité sur les autres au point que de nombreux amis et amies la craignaient car, disait-on, on ne sait où ce terrible pouvoir peut s’arrêter un jour, tellement elle commençait à savoir des choses intimes sur les gens et qui risquaient de les compromettre aux yeux de leurs relations, de leurs collègues et de leur rivaux. On se demandait en haut lieu s’il ne convenait pas de dresser une fiche sur sa personne, sa manière de vivre, son réseau de connaissances. Consulté, le chef de la police acquiesça d’un discret hochement de sa tête qu’il avait fort rouge et congestionnée avant d’ajouter in petto « oui mais faites le en tout secret et avec la plus extrême discrétion pour éviter que le bruit de telles manoeuvres ne se répande rapidement dans la cité. Pendant ce temps, la rumeur d’un tel dévoilement des secrets les plus intimes se répandit à grande vitesse dans les circuits des notables. Certains qui avaient autrefois fréquenté Edvige avec constance sinon avec ferveur commencèrent à avoir peur. Ils s’empressèrent de communiquer ce sentiment d’angoisse autour d’eux si bien que la population était touchée au plus profond d’elle-même et se dit qu’à tout prendre, il valait sans doute mieux de laisser les choses en l’état, de ne pas continuer à étendre la teneur des informations et de laisser Edvige dormir où elle voulait et avec qui elle voulait. Aussitôt dit, aussitôt fait. La curiosité des enquêteurs nationaux s’affaiblissait, le désir de connaître resta au stade de sa signification biblique sans dépasser les frontières du convenable, du politiquement correct. Comme souvent en ces cas de publication de décrets, de formulation de lois, de renforcement des mesures, marche arrière fut faite subitement.

Marche arrière

Comme si toute la population avait été atteinte brutalement de la maladie d’Alzheimer dont on s’occupait intensément en haut lieu, on s’aperçut que le peuple était en droit d’oublier le passé, histoire bien connue depuis que de nombreux conflits et même celui inoubliable de la 2è guerre mondiale avait submergé les esprits et ébranlé les consciences. Depuis que Fouché, ministre de la police générale sous divers régimes, s’est mêlé de tout savoir sur tout le monde, les fichiers font peur car ils sont intimement liés à l’atmosphère d’espionnage politique de la période révolutionnaire et napoléonienne. Fouché, dont la curiosité hypertrophiée se combinait au goût de l’intrigue, ambitionnait de tout savoir. Il avait une devise - "Veiller sur tous et sur tout" - et l’appliquait exagérément. Il s’était forgé une doctrine - "L’oeil de la police voit tout" - et s’employait à la respecter à la lettre.
Bref, il a donné le la, et ses successeurs se sont efforcés de respecter sa partition avec plus ou moins de métier et de talent. Fouché, c’est la "philosophie" ; Alphonse Bertillon, inventeur de la méthode de signalisation anthropométrique dans les années 1870 le maître organisateur car au cours de l’époque moderne, les fichiers de police se sont multipliés au point que l’on se demande comment on a pu s’en passer si longtemps. C’était d’autant plus pertinent que les archives secrètes prenaient de l’importance et de la vigueur, ne serait-ce que sous l’influence des sigles qui ne cessaient de défiler constamment sous nos yeux. On parlait de la fameuse GESTAPO qui signifiait « Geheime Stadt Polizei ou Police secrète d’Etat, la fameuse institution des Nazis, Guepeou nom donné à la Police secrète soviétique ou de l’autre côté FBI Federal Bureau of Investigation sinon Scotland Yard qui sent bon la campagne anglaise verdoyante chère à Agatha Christie. ..

De Fouché à Scotland Yard

Le Dictionnaire de la police nous apprend que c’est le lieutenant général de police Berryer qui a mis le premier en place, en 1752, un fichier des criminels opérant à Paris. C’était le temps des Lumières, le temps où fleurissait l’envie de nommer et de répertorier les mille et une espèces de la faune et de la flore... Avec les fichiers de police, on est passé au flicage des hommes, des bagnards et des vagabonds, des trafiquants et des prostituées., des étrangers fuyant l’Espagne franquiste, l’Italie de Mussolini, l’Allemagne nazie, le fichier des juifs qui servit aux rafles sous l’Occupation et à toute l’entreprise de déportation et d’extermination. On comprend que les fichiers n’aient pas bonne presse. On saisit les raisons d’une mémoire toujours vive et douloureuse tout en étant conscient que nous vivons désormais dans un monde de fiches. Nous fichons et archivons comme nous respirons. Par réflexe. La fiche est notre oxygène. Sans listing, tu meurs ! Alors, bien sûr, nous réprouvons que de nouveaux fichiers administratifs ou policiers s’immiscent dans notre vie privée, mais nous confions sans problème nos secrets de santé à la carte "Vitale" et nous déposons sereinement nos soucis financiers entre les mains de l’informatique bancaire. Nous répugnons au recensement national et obligatoire, nous nous agaçons de la curiosité des agents du Trésor public, mais nous sommes avides des statistiques de l’INSEE et de l’INED. Edvige nous fait peur en même temps que nous allons pianoter sur Internet en y laissant autant de traces qu’un criminel novice oublierait d’empreintes sur les lieux de son crime. Nous contesterons Edvige 2 tout en continuant de décliner nos passions secrètes sur Facebook.

Passions secrrètes

Dans l’affaire Clearstream, nous nous sommes amusés d’un feuilleton reposant sur un fichier privé et trafiqué. Nous nous sommes moqués du contenu des fiches du général Rondot, l’un des agents de renseignement les plus réputés, saisies par la justice. Nous sommes coupables d’inconstance, de méfiance et de jeux. Notre téléphone portable permet de nous situer à tout moment dans un espace de plus en plus placé en réseau de renseignements, d’informations, de positionnement topographique, géographique ou géopolitique. Nous sommes pris repérés, répertoriés, localisés, situés dans une monde d’où le hasard a disparu mais où la nécessité recommande de ne rien laisser au hasard mais de tout faire pour construire les coordonnées nécessaires et indispensables à situer les individus, sinon les groupes d’hommes, tous susceptibles de devenir un jour des ennemis, des opposants, des espions, des intrigants, des rivaux. C’est peut-être le début d’une extraordinaire paranoïa semblable à celle qui avait touché le génial petit père des peuples, dont les moustaches blanches débordant d’affection, d’empathie à l’égard de son peuple au point que, reconnaissant, il ne cessa de pleurer quand il disparut du jour au lendemain, victime de l’éclatement de ses petites artères du cerveau ou peut-être, qui sait, d’un individu mal intentionné qui, envahi de bonheur et de joie depuis tant d’années, désirait mettre fin à cette infinie sollicitude pour jouir d’un peu d’autonomie, d’indépendance et de liberté.