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Pourquoi tant de violence ?

Emprise et violence

C’est la faute à l’emprise ?

vendredi 18 octobre 2013, par Picospin

L’approche multiple permet d’échapper à la confection d’un modèle restrictif de causalité linéaire pour mieux appréhender cette relation dans sa complexité. Quels acteurs faire entrer dans ce scénario qui comporte celui qui subit et celui qui fait subir ce phénomène entre victime et agresseur, opprimé et bourreau ?

Liens entre personnes

La relation entre deux personnes est définie comme le rapport qui lie des personnes entre elles et désigne un lien de dépendance, d’interdépendance et d’influence réciproque. Elle désigne l’ascendant intellectuel, moral, exercé sur un individu, un groupe comme domination, autorité, empire, influence ou dépendance. Le retournement sur soi du sadisme comporte une attitude de névrose obsessionnelle où le sujet se fait souffrir lui-même et une position masochique où le sujet se fait infliger la douleur par autrui. Ils jouent par identification à l’autre dans le fantasme qui dans le premier cas joue sur une jouissance à provoquer la douleur par identification à l’objet souffrant. La relation d’emprise est faite d’une action d’appropriation par dépossession de l’autre, de domination où l’autre est maintenu dans la soumission et la dépendance et une empreinte sur l’autre marquée physiquement et psychiquement. Elle désigne une impossibilité à accepter l’autre qui est nié en tant que sujet et idée même de son désir dans sa différence, d’où son traitement comme objet méprisé auquel le droit d’être autre est refusé. L’un des protagonistes est poussé à l’agression, l’autre est empêché de se défendre.

Perversion

La perversion est de nature auto érotique par laquelle est dénié le statut de sujet chez le partenaire alors que la perversité est destructrice de la réalité psychique de l’autre qui est agressé. Elle qualifie certains sujets qui témoignent de cruauté et malignité. Le narcissique se regard avec une vision grandiose de mégalomanie qui a besoin d’admiration et d’attention mais est indifférent à l’empathie d’autrui. Le pervers s’attire les faveurs de sa victime par la séduction dans un sens unique seulement. L’obsessionnel est ponctuel, ordonné, parcimonieux, obéissant, entêté, conformiste, respectueux des convenances, exigeant, dominateur, intolérant, égoïste, avare, froid peu démonstratif. Il exerce son emprise par le pouvoir et le devoir envers un autre traité comme une chose manipulable, sous-tendu par la pulsion de mort en même temps que de vie qui exercent domination et mainmise pour aboutir à la fusion avec recherche de proximité, sinon d’unité. Le paranoïaque souffre d’une hypertrophie du moi, associé à de la méfiance, psychorigidité, méticulosité sans contact émotionnel redoutant la proximité affective. L’emprise traduit une déformation défensive qui évite la rencontre de l’autre pour l’investir en tant qu’objet garantissant une protection contre la détresse. La victime est masochiste, recherche l’échec et la souffrance qui sous-tend le besoin d’assouvir un besoin de châtiment.

Violence

La violence manifeste un phénomène interactionnel avec un mode de communication particulier entre deux partenaires, que chacun porte en soi et qui peut émerger selon des modalités variables et diverses, comme peut l’être une interaction dans laquelle le comportement d’un partenaire se situe en écho du comportement de l’autre comme c’est le cas entre mari et femme, père et mère. L’injonction ne mentionne pas la notion de hiérarchie, ne permet pas à la victime de s’y opposer et ne laisse pas de place à la révolte. Le rituel permet de diminuer l’angoisse, de limiter les conflits sociaux et assure le lien entre visible et invisible et explicable et inexplicable. Il se manifeste par des évocations, des réactualisations, des réitérations et fait appel à des métaphores et des symboles et peut aboutir à des états de transe. Il existe des impuissances apprises qui se produisent lorsque les agressions sont imprévisibles et incontrôlables et que la situation est immuable et inextricable. Il faut s’efforcer de payer de retour les avantages reçus d’autrui selon le principe de réciprocité ou encore selon la règle de la dette forcée qui correspond au déclenchement d’un sentiment de dette par acceptation d’un don non sollicité. La victime d’une relation d’emprise, qui sera toujours pour l’initiateur de la violence un objet de haine et de mépris, doit accepter son impuissance. Les médias ne cessent de dévoiler les actes et intentions de violence qui interviennent assez souvent, sinon trop souvent dans les relations entre soignants et soignés.

Souci et préoccupations

Entre ces deux catégories de personnes se dressent le monde et la valeur du soin dont l’origine est à chercher dans le latin sonium qui signifie souci et qui correspond exactement à la préoccupation d’un certain nombre de philosophes soumis au souci, au chagrin sinon au péché à partir du mot « sin » et au delà à la série des mots concernant les préoccupations et les actes de soigner, d’être soignant, soigneur sous l’égide de la nécessité sous-tendue par l’inquiétude au sujet de l’autre et l’effort ou le mal qu’on se donne pour obtenir ou éviter quelque chose. Soigner c’est aussi s’occuper du bien-être de quelqu’un – ce qui a rapport à l’attention, la prévenance, la sollicitude, l’intérêt, par l’intermédiaire des actions permettant de conserver ou rétablir la santé d’autrui intentions et accomplissements qui peuvent aller jusqu’au devoir et à l’obligation et au-delà jusqu’à une attention, un empressement envers quelqu’un dans le but de lui être agréable et de le séduire. Dans la dyade soignant-soigné, chacun peut prétendre à occuper une position de supériorité et devenir persécuteur pour l’autre mais le soignant avec ses desseins altruistes peut se trouver en situation de faiblesse et d’obligé par rapport au soigné. Dans cet échange, le risque est double, à la fois du côté du soignant qui abuse de sa situation privilégiée et empêche l’épanouissement du patient qui, profitant de sa situation d’ayant droit contraint le soignant à accepter l’intolérable.

Risques

Les facteurs de risque sont nombreux dans cette relation qui soient capables de déclencher des situations d’emprise à commencer par le handicap, l’âge, le genre féminin, tous facteurs de vulnérabilité augmentée par le rétrécissement du champ de la conscience, l’inadaptation à l’environnement, l’isolement social ou familial, l’appartenance à un groupe culturel ou ethnique minoritaire. L’individu objet de soins passe du statut de sujet à celui de malade, puis de patient ce qui l’oblige à se conformer aux règles promulguées par le soignant et l’autorité dont il dépend. A cette dépendance, la réaction est double, selon les dispositions du soigné, soumis ou révolté, entre le bon malade (mais pour qui ?) qui accepte sans rechigner dans une docilité dont l’intérêt immédiat consiste à acquérir les faveurs de l’équipe soignante, sorte de don qui attend sa réciprocité. Dans l’autre attitude, c’est la provocation, le conflit larvé ou établi entre un patient qui cesse de l’être et l’institution de soin devenue méfiante à l’égard d’une brebis galleuse, menaçante à terme pour le bon fonctionnement huilé de l’établissement et des éléments qui le composent. Le risque devient grand à ce moment de voir l’aide du soin se transformer en paternalisme éducatif et protecteur dont les débordements peuvent aller jusqu’à la condescendance puis à un rapprochement jusqu’à la proximité entre soignant et soigné, susceptible de mener à une situation de consensus implicite rigide.

Une pente instable

Ce dernier s’instaure sur une pente instable où les dérapages sont fréquents au point de perdre les repères qui interdisent le retour vers l’intégration dans la société, remplacés qu’ils sont au fur et à mesure des habitudes adoptées dans une relation de soin automatisée qui fait le lit de la relation d’emprise puis celui de la violence d’abord intermittente puis continue et établie. Chez le patient, c’est une autre évolution qui se produit, déclenchée par les mécanismes adaptatifs à l’emprise cette fois de la maladie, de la diminution de l’autonomie, de la perte des forces pour résister aux agressions et à la souffrance. Ce conflit qui mène inéluctablement à la défaite du malade se solde par le repli de soi, en soi, la réduction du champ de ses intérêts et la limitation de la vie dans le présent avec le surgissement d’un égocentrisme aux dépens d’autrui, un mouvement qui ressemble fort au fameux repli des troupes sur des positions si bien préparées à l’avance que leur capacité de résistance est émoussée et que toute perspective d’avenir se réduit à une croyance naïve dans des forces magiques prenant le dessus sur la rationalité, une juste vision et prévision de l’avenir dans lesquelles parasitent des éclairs insensés dénonçant incompétence, inefficacité, hostilité des personnes, des exécutants et de l’organisation du soin. Si la régression est indispensable à l’acceptation au début de la maladie, elle se mue en handicap dès qu’apparaît la phase d’autonomisation et que se profile enfin à l’horizon la période plus optimiste de la convalescence.

Pas de convalescence en soins palliatifs

Cette dernière est exclue par définition du cadre des soins palliatifs à moins de voir apparaître une rémission inattendue mais en tout cas seulement de durée limitée. Le discours suicidaire ne saurait être exclu de cet échange entre soignant et soigné où le premier est forcé par le second à encaisser les reproches et endosser la culpabilité des échecs de soins provenant de la part de l’équipe ainsi confondue dans l’accusation des failles et insuffisances détectées à tort ou à raison dans le programme thérapeutique. La pulsion d’emprise pousse le moi à dominer le monde dans un sentiment de toute puissance qui ignore le sort et l’existence d’un objet mal différencié mais qui devient moins insistante dans la mesure où apparaît l’interaction du surmoi pour contrôler les exigences du çà. La pulsion d’emprise peut l’emporter chez le sujet dans son fonctionnement en stimulant son agir en fonction de ses désirs et au détriment de ceux d’autrui. Les pervers, obsessionnels ou paranoïaques fonctionnent selon un mode qui dénie à l’autre le droit d’exister et qui n’est pas éloigné du meurtre psychique. Tout sujet peut devenir violent après avoir été tyrannique lorsqu’il veut se défendre mais que cette défense est réfreinée par la culpabilité de l’interdit transgressé du meurtre. La relation intersubjective peut évoluer vers l’emprise lorsque le processus est plus commandé par une inégalité de droit que de niveau. Comme dans un combat de coqs, le perdant est rabaissé par son vainqueur de l’état de sujet à celui d’objet après que lui fut refusé tout désir.

Manipulation

Cette relation relève de la manipulation, proche de la destruction mentale, laissant la victime dénuée de toute estime d’elle-même, blessure grave sinon mortelle dont les conséquences peuvent conduire au suicide. Pour sortir de cet engrenage destructeur, il faut prendre conscience de l’emploi de la violence, condition indispensable plus pour la victime que pour l’instigateur. Comme cette relation peut survenir dans tout rapport humain, il importe de veiller à sa propre sécurité et à celle de ses patients s’il s’agit d’un soignant. Il va de soi que dans les situations extrêmes réalisées par la médecine palliative, ces outrances peuvent tendre vers l’élargissement ou aussi bien vers la rétraction en fonction de la gravité de la situation clinique, des personnalités respectives des soignants et soignés et des moyens disponibles dans l’environnement pour tamponner ces excès de réactions. Aux soignants et aux groupes de paroles de veiller à ce que les débordements soient maintenus dans une limite acceptable qui autorise le repli sans laisser libre cours aux outrances et aux transgressions injustifiées et injustifiables.