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Est-ce que tuer reste un interdit absolu ?

mercredi 5 mars 2014, par Picospin

Il s’agit donc d’une transgression au respect d’un commandement, considéré pourtant comme intangible, puisque venu depuis longtemps du fond des âges et en tout cas de l’origine des religions qui ont pris toutes les mesures nécessaires pour éviter la diffusion du meurtre dans l’espèce humaine avant que cette dernière ne succombe à la tentation de faire mourir son semblable avant que la nature ne se charge de cette mission d’extermination.

Tuer ou exterminer ?

Pour réaliser un tel objectif, certes involontairement, les humains ont recours de plus en plus fréquemment aux manœuvres qui facilitent la suppression du milieu naturel dans lequel évoluent les diverses espèces qui occupent notre habitat commun avec elles. De cette attitude envers les animaux, l’homme donne l’impression de vouloir l’extrapoler vers ses congénères, les catégories d’humains parvenus au terme de leur parcours de vie. Certains d’entre eux sont tellement persuadés de leur inutilité sociale qu’ils n’hésitent plus à implorer l’assistance d’un professionnel pour réaliser cette tâche ou du moins lui demander son aide pour l’accomplir. C’est ce qui est appelé maintenant l’assistance au suicide, prélude à la volonté de disparaître de la surface de la terre pour soulager l’ensemble de ses habitants au point de vue de l’habitat, de la nourriture, de la cohabitation familiale, sinon affective, urbaine ou sociétale. Les exécuteurs de ce testament généralisé, universalisé, sinon universalisable si l’on veut reprendre les termes de Kant utilisés à propos d’autres concepts seraient les médecins.

Rôles du médecin ?

On se demande bien par quel renversement de rôle, quelle justification à une telle manœuvre théâtrale, la société est parvenue à transformer les agents de la santé, porteuse de vie, en exécutants de sa destruction. Le profane aura le plus grand mal à convertir le missionnaire de la vie en exécuteur testamentaire d’une société plus ou moins disposée à se débarrasser de ses « encombrants ». Leurs très ou trop vite moments de jeunesse et d’éclosion parviennent au terme d’une vie dite active dont la durée se raccourcit à mesure que la partie consacrée à la formation s’allonge jusqu’à mordre sur l’échéance d’une finitude qu’il est recommandé de passer dans l’oubli de soi et des autres, l’inutilité sociale, professionnelle et même familiale, sinon anthropologique. La société ne manque pas de leur faire sentir par l’incitation au chômage, les raretés d’emplois à leur convenance, les difficultés inhérentes à trouver une place au soleil et à y rester pour se réchauffer sous ses rayons. Est-il juste de parler de l’allongement de la durée de vie au moment où certaines de ses fractions les plus dynamiques, les plus fructueuses, les plus imaginatives se raccourcissent au profit de l’arrivée de nouvelles générations tout aussi avides de montrer leurs capacités, d’exhiber leurs avantages et d’insister sur leurs inégalables qualités.

Médecine ou régulation ?

Appartient-il à l’art médical de réguler cette succession de générations alors que tout les prédestinait à favoriser l’art de vivre par le maintien de la bonne santé, l’aide à l’épanouissement des qualités physiques, morales, mentales sinon sportives et à éviter de marquer la durée de vie par des bornes devenues fixes dans le seul but d’autoriser les suivantes à occuper une place de plus en plus encombrante au détriment de la précédente. La Loi Leonetti votée en 2005, produit un texte qui proscrit l’acharnement thérapeutique et autorise l’arrêt des traitements. Il permet de soulager les souffrances, même si l’effet secondaire risque de provoquer la mort. A condition que le médecin en ait informé le malade et sa famille et que la procédure soit inscrite au dossier médical. Où en est l’interdit de tuer quand dans un sondage réalisé en 2013 par Ipsos pour l’ordre des médecins, 60 % se disaient favorables à l’euthanasie dite " active " (et 37 % se disaient prêts à participer à l’administration des produits).

Qui doit tuer ?

On a tous un jour ou l’autre “poussé la seringue”. " C’est le président d’un syndicat de médecins qui le dit, réclamant pour une fois l’anonymat. La mort est un sujet dont les généralistes discutent peu entre eux. Trop lourd, trop personnel. Un moment bien particulier de la relation entre les médecins traitants et certains de leurs patients qu’ils acceptent de suivre jusqu’aux derniers instants quand la facilité serait de les adresser à l’hôpital. Quand les derniers instants arrivent, il en va autrement. Il aide " à partir " quand le patient a mal, que " trop, c’est trop ". " Ils ne demandent rien de vive voix. Mais quand on leur touche le front de la main, en nous regardant bien droit, ils disent avec les yeux : “Je suis prêt”. " " Dites, vous ferez ce qu’il faut ? " — une façon de dire qu’ils ont peur de la mort, selon lui. Il répond que oui. " C’est suffisamment évasif pour que le patient entende ce qu’il veut. " Il se souvient d’un ancien militaire qui lui avait fait promettre de ne pas l’hospitaliser " à la fin ", et de faire " ce qu’il faut " pour qu’il parte " dans des conditions dignes ". Un jour, en état de choc, il a lâché : " Finissez-moi. "" Évidemment, je ne l’ai pas fait. Mais j’ai fait en sorte qu’il ne souffre pas en mettant en place des traitements gradués, en sachant que cela pourrait le tuer. S’il m’avait senti hésitant, cela aurait été un fiasco ", raconte-t-il. Il faut alors puiser dans la pharmacopée. Utiliser du curare ou du chlorure de potassium mènerait tout de suite au décès.

Un crime ?

Ce serait un crime. Ce que peuvent faire les médecins, selon la loi Leonetti de 2005, c’est mettre en place une sédation pour soulager la souffrance et éviter une épouvantable agonie. Ils mélangent alors anxiolytiques, hypnotiques, morphine ou autres antalgiques, provoquant une dépression respiratoire et la mort, quelques heures ou jours après. " Sans intention " de la donner, comme le stipule la loi. Les mots ont leur importance. Ce ne serait sans doute pas tenable autrement. " Je ne tue pas, j’aide à mourir, explique le docteur O. Peut-être que cela revient au même concrètement, mais pas sur le plan humain. Je n’ai jamais considéré que j’avais tué quelqu’un. "" Je les aide à s’endormir, je sais qu’ils vont mourir. On le fait, parce qu’il n’y a plus d’espoir. Cela doit se passer entre quatre murs, personne ne le sait parce que personne n’a à le savoir ", poursuit-il. " C’est vrai qu’on abrège la durée de vie, on ne peut pas le nier. Certains ne voient pas la différence, moi si. Oui, j’aide à mourir, tuer c’est différent, c’est une action immédiate, Augmenter la dose n’a rien à voir avec une euthanasie. "Quand il arrive chez un malade dont il accompagne la fin de vie, le docteur explique qu’il ne sait pas ce qu’il va faire. " Je suppose, je pressens que je vais provoquer la mort, mais je n’ai alors pas d’autre choix, sinon le patient souffre. " Il essaye de se mettre à sa place, comme par empathie, prend en compte sa personnalité, sa culture, sa religion.

Une aide

" Ne vous inquiétez pas, je vous aiderai ", a-t-il été plus d’une fois répondu à des personnes dont les douleurs n’étaient pas contrôlables : Quand le patient est inconfortable malgré la morphine, on ouvre le tuyau de la seringue électrique et tout part. "" Je ne suis pas une exception. Par peur des juges, les autres ne veulent pas dire qu’on le fait, dans de bonnes conditions, et que ce n’est jamais facile. Mais à partir du moment où vous arrêtez les traitements, vous savez que vous condamnez à mort. A partir du moment où vous délivrez de l’Hypnovel à l’hôpital, vous savez que vous allez provoquer un arrêt respiratoire. C’est une intentionnalité ? "Tous les médecins ne le font pas, mais pour eux, assumer leurs patients en fin de vie, c’est un rôle même au prix d’une souffrance personnelle " Je me souviens très bien de mon premier accompagnement : c’est une des aventures humaines les plus importantes de ma vie. C’est la quintessence de notre engagement. Il faut alors être très bon technicien et très bon psychologue. Mais on n’en sort pas indemne.

Accompagner ou être indemne ?

"" Je fais de l’accompagnement jusqu’à la mort, parce que la mort, cela fait partie de la vie ", dit un généraliste avec une spécialisation en soins palliatifs. Récemment, un patient de moins de 70 ans, gravement malade, lui a demandé s’il accepterait de lui faire " une injection ". Même si la loi changeait, le médecin dit qu’il n’ira jamais jusque-là. La loi n’est pas forcément au cœur des préoccupations de tous. " Je regarde d’ailleurs les débats d’experts avec amusement, ils se retranchent derrière des convictions religieuses, la sacro-sainte éthique ou les soins palliatifs. Or moi, plus j’y réfléchis, moins j’ai de certitudes. " Ce qui compte, " c’est ce dont ils ne parlent jamais : l’humanité, la technique, le colloque singulier entre le médecin et son patient ".

Leonetti : la sérénité ?

La loi Leonetti a rendu un docteur plus serein. " Avant, on était limité sur le plan légal. On ne pouvait pas manier les thérapeutiques en sachant qu’on était à un niveau létal. " Il a apprécié l’avis de l’ordre des médecins, d’habitude " plutôt rétrograde ", qui s’est dit en 2013 en faveur d’une sédation terminale pour les patients aux douleurs jusque-là insurmontables, " par devoir d’humanité "." Ce n’est pas un pas vers l’euthanasie, tuer doit rester un interdit ", rappelant la nécessaire fidélité au serment d’Hippocrate. " Entre donner la mort et endormir le patient et la laisser venir, la différence est étroite mais elle existe.