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Une réactivation

Euthanasie dans le Royaume Uni

La terreur de l’au-delà ?

jeudi 11 décembre 2008, par Picospin

Pour mettre fin à son "cauchemar" , il s’était donné la mort en septembre 2006 dans une clinique spécialisée près de Zurich, en Suisse, avec l’aide de l’association Dignitas bien connue pour son offre d’accueillir des patients et leur famille pour les aider à mourir. Avec son épouse Mary, ils avaient accepté que ce suicide assisté soit filmé jusqu’au bout par un réalisateur canadien, John Zaritsky.

Euthanasie en Grande Bretagne

En Grande-Bretagne, l’affaire relance le débat sur la mort assistée. Peter Saunders, le directeur du groupe Care not killing, qui milite contre la légalisation du suicide assisté au Royaume-Uni, dénonce une "tentative cynique de faire grimper l’audience". Cette émission "glorifie le suicide assisté alors qu’a lieu une campagne très active du lobby pro-suicide pour relancer le débat au Parlement", dit-il. "En choisissant de diffuser ce film, Sky Television a franchi d’une façon irresponsable une nouvelle étape sur la pente glissante du voyeurisme de l’euthanasie".Cette décision visait à "affronter la fin de vie en toute honnêteté", explique Mary Ewert dans une tribune publiée par The Independent. Dans le Daily Mail, elle estime que ce film est un "hommage formidable" à son mari. "Je n’ai absolument aucun regret d’avoir laissé la caméra tourner lorsque Craig est mort. C’est ce que nous souhaitions tous les deux", ajoute-t-elle.
La chaîne Sky a défendu sa décision de diffuser le documentaire à une heure de grande audience. "Il est important que les chaînes de télévision puissent provoquer un débat par le biais d’histoires individuelles fortes". Le documentaire est visible dans sa version allemande sur le site de l’association Dignitas. Des parlementaires UMP et PS ont annoncé, mercredi 10 décembre, qu’ils souhaitaient aller vers une "aide active à mourir" à travers une proposition de loi, en œuvrant ensemble et au sein de leurs propres groupes.
A l’issue d’une réunion de travail, des députés et sénateurs ont fait part de leur "déception" quant au statu quo prôné par le rapport de Jean Leonetti (UMP) sur sa propre loi "fin de vie" datant de 2005. Présenté début décembre, ce rapport refuse de légiférer sur la fin de vie. "La loi Leonetti est hypocrite et pas satisfaisante", a déclaré un député. "Nous sommes dans la mort clandestine comme nous étions dans l’avortement clandestin avant 1975", date de la légalisation de l’IVG. La députée se dit "prête à travailler avec tous les groupes politiques, car cette question de société nous concerne tous".

Opposition socialiste

Le député PS, Manuel Valls, considère qu’il faut "aller plus loin" car la loi Leonetti "laisse un certain nombre de situations sans réponse". "Au sein du groupe socialiste, les discussions débuteront à la mi-janvier pour écrire une proposition de loi [qui] sera débattue lors d’une niche socialiste. Au Sénat, "moins formel" et "pas bloqué dans le cadre UMP", "des sénateurs socialistes sont prêts à travailler avec nous dès la semaine prochaine". L’écho de ce questionnement trouve sa résonnance dans l’ouvrage d’Emmanuel Hirsch, directeur de l’espace éthique à l’Assistance Publique- Hôpitaux de Paris, ancien journaliste à France Culture et dont la présentation comporte parfois le titre de Professeur d’Ethique. Malheureusement pour tous ceux qui sont concernés par ce parent pauvre de la philosophie et des soins, la spécialité des soins palliatifs n’a pas encore obtenu des autorités le rang qu’elle devrait légitimement revendiquer, tant le sujet du mourir concerne la population, les patients, leur entourage, les soignants du palliatif et les groupes de réflexion concernés par ce sujet. C’est pourtant en réponse à l’émotion soulevée par le cas de cette femme, atteinte d’une maladie incurable et qui réclamait la légalisation de l’euthanasie, que le directeur de l’espace éthique de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) publie cet opuscule. Emmanuel Hirsch ne veut pas laisser le champ libre aux militants de l’aide active à mourir, qu’il qualifie de "chantres de la libéralisation de la mort". A l’euthanasie, "promue catéchisme du temps présent", il oppose une démarche ancrée dans la vie : "Une vie digne d’être vécue jusqu’à son terme, ou mieux comme un terme attendu sans trop d’effroi."

Surdité

Alors que ceux-ci rencontrent un écho de plus en plus important dans nos sociétés occidentales, Emmanuel Hirsch reste sourd aux arguments des militants de l’euthanasie. Il balaie sans même en discuter cette volonté de plus en plus revendiquée de pouvoir disposer de soi jusque dans la mort. Pour lui, la demande de mort ne peut que cacher une souffrance, elle n’émerge que "faute d’attention consacrée à la vie". "Il convient d’être plus attentif à la complexité de ce qu’expriment les personnes sollicitant un suicide médicalement assisté, voire une euthanasie", relève-t-il, reprenant le point de vue qu’expriment souvent les soignants engagés dans les soins palliatifs. "Ne nous demandent-elles pas si nous leur reconnaissons toujours une place parmi nous ?" Pour Emmanuel Hirsch, la tentation de la mort administrée ne serait qu’une lâcheté. Elle cacherait la terreur de nos sociétés face à la vieillesse et aboutirait à renforcer le déni de la mort et le tabou de l’agonie. "Les conditions d’existence dans la maladie, mais également jusqu’au terme de la vie, me semblent davantage relever de la responsabilité et de l’urgence politiques, que l’organisation - pour compenser le renoncement à nos solidarités entre vivants - des conditions d’une mort précipitée dans les protocoles de l’euthanasie", affirme-t-il. Nul doute que le plaidoyer de M. Hirsch sera entendu : la mission présidée par le député UMP Jean Leonetti, qui a été chargé d’une réflexion sur la loi sur la fin de vie après l’affaire Sébire, devrait se prononcer contre toute possibilité d’aide active à mourir. L’hypothèse de l’euthanasie évacuée, la question de la fin de vie et l’angoisse qu’elle suscite dans nos sociétés vieillissantes restent entières.

Mieux mourir ?

Le débat doit se déplacer vers l’urgence d’améliorer les conditions de la fin de vie en France, dans un souci constant de solidarité et relever le défi "de la présence et de l’intervention auprès de la personne en phase avancée ou terminale, exemplaires des valeurs d’humanité". Emmanuel Hirsch ne méconnaît pas les affres et les tourments de la maladie grave. Il sait combien la souffrance peut ôter tout sentiment de dignité, combien elle "saccage au-delà du corps, affecte la totalité de l’être (...), déshumanise au point que la personne en perd parfois le sentiment d’exister encore". Face à elle, l’éthicien – celui qui n’existe pas encore mais devrait naître un jour en France — estime que nous sommes tous, proches et soignants, "testés à la fois dans nos limites et dans nos possibles". Car dans les parages de la mort se vivent et se disent des instants essentiels, qui ne doivent en rien être escamotés. "Il convient d’accorder de la considération à ce qui s’éprouve et se dévoile de manière toujours exceptionnelle en fin de vie, dans la réciprocité d’un échange. Un parmi nous risque de mourir, et ce peut-être imminent." Déchirant le voile opaque que la société tisse entre la mort et les vivants, ce bref essai rappelle au devoir absolu d’accompagnement des mourants.

Pas d’unanimité

Reste que l’unanimité n’est pas réalisée autour du mourir, de ce moment plus ou moins long où la vie s’en va à une allure variable, sous la dépendance du type de pathologie concerné, du conflit ou de l’accord qui s’installe entre le « encore vivant », le déjà mort, le vécu et la fin attendue et crainte. On a souvent plaidé pour une mort douce, celle qui s’accomplit dans le rêve et non le cauchemar, dans l’absence de souffrance et de désagrément, pour franchir « le passage » dont nul ne revient et dont on ne sait si ce moment tient compte de ses prémisses ou s’il glisse sans aspérités vers le néant ou un nirvana attendu par les gens de foi, quelle qu’en soit la forme. Cette variabilité des conditions du mourir explique parfaitement les opinions contradictoires qui continuent d’émerger de ce problème toujours recommencé et des solutions proposées si souvent insuffisantes. Qui peut en décider ?

Sources :

Le Figaro 10 décembre 2008