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Euthanasie ou « Tu ne tueras point »

jeudi 2 janvier 2014, par Picospin

L’euthanasie est un terme commode qui remplace favorablement et masque celui de donner la mort ou de tuer. C’est dans ce cadre que se place Corine Pelluchon lorsqu’elle traite du délicat problème du meurtre, de sa relation avec la conscience, la religion, les conceptions kantiennes du devoir et de son universalité . Elle ponctue sa position sur le problème du meurtre en se référant à Kant lorsqu’il dit qu’il faut « agir uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » .

Universalité

En effet, d’après Kant, une action bonne est "universalisable" tandis qu’une action mauvaise ne peut être généralisée. Elle rend compte d’une mise en exception par laquelle le sujet qui la commet s’accorde des droits qu’il ne pourrait pas vouloir accorder aux autres. Le devoir est obéissance à la loi morale issue de la raison et qui contraint parce qu’elle entre en conflit avec nos intérêts égoïstes. S’agit-il de fonder l’interdiction de tuer à partir de la religion dans la mesure où ceux qui ne croient pas en Dieu peuvent arguer de la faiblesse d’un argument qui ne s‘adresse pas aux athées mais à ceux qui peuvent en déduire la force de l’origine religieuse introduite dans la conduite de leur vie ? Dans ces conditions, la condamnation de l’homicide pourra être pensée comme une norme sociale servant surtout à assurer la cohésion du groupe. L’interdiction a un sens même en l’absence de toute référence à un Dieu transcendant et à l’idée selon laquelle la vie humaine serait sacrée. La question de déterminer l’agent moral qui dicte le « tu ne tueras point » demeure ouverte ce qui suggère que les difficultés liées aux restrictions citées dans l’Ancien Testament sur l’interdiction de tuer ne sont pas près de disparaître. Les spectateurs plus ou moins innocents des spectacles meurtriers ont le souci constant de procéder à un classement du meurtre selon sa gravité, c’est à dire, en fonction du nombre relevé de victimes.

Classer toujours, y penser, jamais

Il s’agit d’une estimation de la quantité des personnes assassinées plus que de leur qualité et des circonstances dans lesquelles se sont déroulés les actes meurtriers, ce qui dans ce domaine, se heurte à une impossibilité technique. A-t-on eu raison de montrer que le commandement ou l’éthique comme loi incluse la référence à une volonté divine qui légifère ? Cette conception de l’éthique qui suppose une autorité divine ou une loi dictant le bien et le mal est maintenue dans le discours moral même chez ceux qui n’ont pas la foi. Pour certains penseurs, existeraient des actions, des normes bonnes ou mauvaises dont le caractère d’obligation morale est reconnu immédiatement sans qu’il soit nécessaire de les justifier. Sans faire de la loi divine l’origine des commandements, ils font leur l’idée d’une contrainte posée sur l’individu dont la conscience sert d’instance législatrice habilitée à prononcer des jugements a priori. La reconnaissance d’un sujet moral qui serait son propre législateur implique une autorité supérieure à laquelle allégeance doit être faite pour se conformer aux lois. Cette autorité devient pour Kant la raison érigée en une puissance législatrice universelle débarrassée de l’exigence de la croyance en Dieu et qui, de surcroit, apporte sa dualité entre morale, vertu et bonheur.

Morts sous les bombes

Dans cet ordre d’idées, est-ce que la mort des dignitaires nazis sous les bombes combinées des belligérants de l’est et de l’ouest est plus importante, plus grave, plus meurtrière que celle d’un cycliste tué sur une route de Normandie pendant le débarquement des Alliés en 1944 ? Est-ce que le génocide en tant que tel, ayant abouti à l’extermination de plus de la moitié de la totalité d’un peuple est plus grave en soi que les bombardements des villes et la mort de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants succombant sous les explosions des bombes, le poids des maisons et des cathédrales effondrées, ou le meurtre individuel commis face à face ? Autrement dit, est-ce que la mort survenant dans l’isolement de l’individu présente une autre connotation symbolique et affective que celle de la mort collective, comme c’est le cas lorsqu’elle survient sous les pluies de bombes incendiaires, celle de centaines de soldats tombant sous les obus des mortiers dans une guerre dite « conventionnelle », telle qu’on en a vu des dizaines au cours des sombres années des 1ère et 2è guerres mondiales ?

Massacrer les civils

Peut-on pour autant minimiser le massacre de civils qui n’ont même pas été désignés comme des ennemis et qui perdent la vie parce qu’ils se trouvent au mauvais endroit au mauvais moment ? Est-il vrai que la médecine ait pour finalité de lutter contre la mort ? Rien n’est moins sûr que cette idée pourtant communément admise, surtout si l’on songe à l’observation la plus commune bien que plus ou moins bien acceptée selon laquelle tous les patients finissent par mourir et leurs médecins avec eux, plutôt après eux. La médecine n’est pas toujours en échec car son but est d’aider à vivre en dépit des vicissitudes du corps et d’éviter l’inévitable, même à bien vivre. Les médecins formés par les écoles de médecine traditionnelle tendent à éviter la rencontre avec la mort à moins d’avoir reçu un enseignement particulier dans le cadre de la médecine d’urgence, de réanimation, d’un côté, de l’anatomie pathologique de l’autre, toutes disciplines où la confrontation avec la mort, la fin de vie, le cadavre, la dépouille mortelle est plus fréquente qu’ailleurs. La mort de l’autre, en particulier celle du malade, de « son » malade est culpabilisante pour le médecin qui l’a soigné.

Le médecin coupable

Ce dernier est toujours habilité à se poser la question de savoir s’il a fait pour le mieux de tout ce qui était possible, si cette mort, cet éventuel échec était bien de sa compétence, de sa bonne perception du patient et de l’adéquation de son style de travail aux difficultés de sa tâche. Est-ce que pour autant, cette complexité incite à naviguer en louvoyant entre les amers de l’acharnement thérapeutique d’une part et de l’euthanasie de l’autre ? Le premier est une des voies par lesquelles ont peut tenter d’éviter, moins que retarder la confrontation avec la mort, ultime juge de paix du médecin qui se présente à lui en toutes circonstances dont certaines prennent la forme de la terreur qui plombe si souvent les conditions d’exercice de l’art de guérir. L’autre, l’euthanasie serait - mais n’est pas pour tous - une autre des voies qui s’est développée par réaction à l’égard de l’acharnement thérapeutique. Cette dernière apporte avec elle la dynamique de l’action, elle-même détentrice d’une sorte de griserie à partir de la multiplication et de la diversification des actes entrepris pour la déculpabilisation de soi, en l’occurrence le médecin dont l’agir sert d’alibi à sa culpabilité.

Réussir ou mourir

Faute de réussite dans les objectifs impartis par la médecine, il est plus confortable de se réfugier dans le calme définitif de la mort et dans la perspective d’assurer un « bien mourir dans la sérénité et la dignité" plus qu’un mal mourir dans la douleur et les angoisses de l’agonie. Dans cette anticipation, le parti est pris de devancer l’heure de la mort plutôt que de s’acharner à la retarder . L’autre façon d’éviter la confrontation avec la mort, c’est la conjuration du mensonge, le jeu de la comédie, la stratégie du déni, les ruses de l’hypocrisie. Sont invités à y participer les membres de l’entourage proche du mourant auquel sont cachées la gravité de l’état, la proximité de la fin et la nécessité, l’urgence de prendre les mesures administratives, financières, spirituelles, personnelles appropriées pour se préparer à une éventualité à laquelle il est si difficile de croire et si compliqué de s’adapter tant qu’on est en vie. Personne ne souhaite mourir et personne croit réellement que la mort le surprendra au moment où il s’y attend le moins. Ces attendus son ceux auxquels il faut se référer quand on analyse les conditions du mourir surtout, pour ceux et celles dont la vulnérabilité incite à y songer souvent sans y croire vraiment.