Ethique Info

Accueil > Politique > Fatalité, destin, asservissement. Histoire d’un choix polonais

Attentat, suicide, destin ?

Fatalité, destin, asservissement. Histoire d’un choix polonais

Une nation deux fois décapitée

mardi 13 avril 2010, par Picospin

La religion proclamait que le coupable serait puni pendant sa vie, ou que, s’il se dérobait lui-même au châtiment, ses descendants porteraient la peine de son iniquité. Cette vengeance des dieux était justice à l’égard de ceux qui l’avaient méritée, et fatalité par rapport à ceux qui avaient recueilli ce funeste héritage.

Le destin

La volonté du destin, traduite par la fatalité, plane sur toute l’histoire des temps héroïques de la Grèce : Les héros d’Homère semblent quelquefois à peine responsables de leurs actes : c’est un dieu qui tour à tour leur donne ou leur ôte le courage, qui tantôt leur inspire la prudence, tantôt les abandonne à leur faible raison ; et les dieux eux-mêmes se plaignent souvent de n’être pas libres, et d’exécuter les arrêts d’une volonté supérieure, celle du destin, qui les soumet aux lois de la fatalité. Le destin régna dans l’histoire comme dans la poésie : Hérodote montre au-dessus des révolutions du monde une puissance fatale qui les conduit au gré de son caprice ou de sa passion, plus rarement selon les lois de la sagesse et de la justice. Le destin est même un rival jaloux qui punit les humains aussi bien de leurs prospérités que de leurs crimes. Le mot destin exprime ce qu’il y a de fixé, de décrété et par conséquent de nécessaire chez les êtres et dans les événements. Les idées que ce mot désigne ont pris différentes formes dans l’histoire de la pensée humaine. Elles ont revêtu une forme théologique , puis elles ont pris une forme métaphysique ; elles ont enfin adopté une forme scientifique ou positive.

Zeus et les Grecs

Chez les Grecs, le rôle du destin est rempli par une puissance redoutable et mystérieuse qui s’impose à Zeus lui-même ; elle se nomme Aïsa ou Moïra . Aïsa et Moïra expriment « la part » qui appartient à chaque humain, le lot de bonheur ou de malheur qui lui est échu. Cette part, ce lot nous est assigné sans qu’il soit possible d’y rien changer. Zeus lui-même doit laisser s’accomplir les arrêts de la Moira. « Les dieux eux-mêmes, dit Homère dans l’Odyssée, ne peuvent soustraire un héros qu’ils aiment à la mort commune à tous, quand la Moira pernicieuse l’a saisi pour le coucher dans la mort. » On évoque l’intervention de la Providence, non pas celle qui s’occupe positivement de l’homme pour le protéger et le soustraire au mal, à la souffrance et au malheur, mais celle qui le prend en charge pour le guider contre son gré vers un sentier glissant par lequel il descend vers un objectif qu’il connaît, qu’il tente d’éviter, auquel il cherche à échapper, mais dont la rencontre ne saurait être esquivée. Qui sont ces dieux qui ont disparu du monde moderne représenté par la science, la génétique, la part d’innée portée par chacun d’entre nous ?

Conscience ou inconscience

Quelle relation consciente ou inconsciente, individuelle ou collective pouvait-il y avoir entre la forêt de Katyn et les dérives à la logique observées au cours et avant le vol du Tupolev fatal, piloté par un pilote dont on peut mettre en doute la compétence, sa durée d’entrainement, de connaissances réactualisées, d’indépendance psychologique par rapport à sa tâche, ou même de vigilance à telle heure, à tel réveil, à telle forme mentale et physique ? Était-il fatal, obligatoire que la Pologne ait acheté à son rival sinon ennemi de toujours un aéronef de sa fabrication dont l’âge était vénérable, les performances surannées, la technologie primaire ? Comment reconnaître dans ce choix la marque de l’indépendance quand on sait le capital de sympathie que possède l’Amérique en Pologne et de ce fait celui des produits de fabrication américaine ? Dans ces conditions, on se serait attendu à voir décoller pour une manifestation commune avec les Russes un brillant Boeing sorti hier des usines de Seattle et non un poussif Tupolev en train d’expirer après des années de services. Digne ou compatible avec la République polonaise ? Certainement pas. Une manifestation inconsciente d’une sorte d’allégeance au puissant voisin ayant pris le pouvoir dans le mental collectif d’une nation plusieurs fois écrasée, plusieurs fois ressuscitée et qui ne peut ni ne sait sortir du giron d’un ours qui ne cesse de grogner et contre lequel on ne lève plus que la force déclinante d’une Église catholique empêtrée dans ses contradictions, dans l’application aveugle de dogmes obsolètes et un laxisme se confondant sans cesse avec le pardon.

Chagrin et tristesse

Au-delà du chagrin et de la tristesse du peuple polonais, ce qui frappe le plus dans les réactions de la foule polonaise, c’est l’analogie et la relation faite entre la mort brutale du président et le lieu sacré de la forêt de Katyn, là où sur ordre du pouvoir stalinien, en avril et mai 1940, quelques 4500 officiers et soldats polonais ont été tués par les troupes soviétiques et les anciens services secrets. Pour tous les Polonais, il s’agit là d’un symbole. Quatre jours après le Premier ministre polonais venu à Katyn sur invitation de Premier ministre russe, Lech Kaczynski était venu se recueillir au mémorial là où sont enterrées les familles des victimes. Pour de nombreux polonais, il était l’un des meilleurs défenseurs de la mémoire de Katyn et avec son décès, c’est une figure intransigeante de ce combat pour la vérité du massacre qui disparait : durant près d’un demi siècle, les autorités soviétiques avaient nié leur responsabilité dans cette tragédie. Aujourd’hui, tout le monde sait que seuls les Soviétiques sont responsables de la fusillade de Katyn. Dans l’imaginaire polonais, le chef polonais en s’écrasant dans la forêt de Smolensk, se serait une nouvelle fois sacrifié pour son peuple, à l’image des 4500 officiers du printemps 1940. Vladimir Poutine a parfaitement pris la mesure de ce drame quand à Smolensk, hier dans la nuit, au cours d’un geste de tendresse inhabituel, il a serré dans ses bras son homologue polonais, produisant à partir de ce moment exceptionnel une image très forte de la représentation des relations complexes, paradoxales, chaotiques entre les deux pays unis dans une souffrance et un deuil communs à travers l’histoire.

Messages