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Faut-il recourir à l’installation de cellules de crise ?

Freud et les cellules de crise

Les traumatismes de la finance

vendredi 10 octobre 2008, par Picospin

Harpagon dont le nom provient du grec harpago, grappin et arpax, rapace est omniprésent dans cette comédie qui traite de sujets qui ne sont guère amusants comme l’avarice, la tyrannie domestique, l’égoïsme et ce qu’aujourd’hui on nomme le sexisme. Le bourgeois qui a réussi dans les affaires d’argent, pense pouvoir s’acheter une douceur conjugale pour ses vieux jours, au mépris des désirs des uns et des autres, même de ses propres enfants. Au prix d’un coup de théâtre molièresque, ses projets sont ruinés et la seule consolation qui lui reste est enfermée dans une cassette.

Soutien

Les banquiers touchés par la crise financière font appel au soutien psychologique. Bientôt on va leur offrir une cellule de crise avec spécialistes de plusieurs disciplines médicales comme on le fait déjà à l’occasion de sinistres, d’attentats, ou plus généralement de tout événement dramatique qui met en cause un groupe, un fragment de population, touchés par des évènements apparus soudainement et touchant une masse d’individus qui deviennent rapidement des victimes au secours desquelles, par solidarité se précipitent des spécialistes en psychologie, psychanalyse, faits de guerre comme on en voit à l’occasion d’attentats particulièrement meurtriers. Cette fois, c’est la City à Londres qui est l’objet de toutes les attentions puisque la majorité des employés qui y travaillent le font dans le domaine de la finance, sinon de l’économie. La City est un environnement très compétitif, exclusivement tourné vers les résultats. La place fabrique beaucoup d’espoirs que beaucoup ne peuvent souvent pas assumer. Une tornade financière comme aujourd’hui multiplie l’anxiété". Le grand-père, Sigmund, un des employés de la City et qui répondait au nom célèbre de Freud méprisait les métiers de la finance, quintessence tragique à ses yeux de la névrose. Pourtant, ses vrais héritiers, les shrinks (réducteurs de têtes), vivent aujourd’hui du théâtre psychique de l’incroyable implosion du capitalisme. Ces jours-ci, les salles de marché sont à la fois défi, inspiration, terreur et frustration. La tension nerveuse y est d’autant plus grande que ceux qui choisissent d’y travailler sont une race particulière. Ils acceptent d’être institutionnalisés dans un régime de quasi-esclavage. Il faut toujours impressionner ses collègues et ses supérieurs, faute de quoi, c’est la porte. Le travail n’est pas très gratifiant, alors que la tension physique et psychique est permanente.

Ecraser l’individu et la famille

Les gens de la City écrasent leur vie personnelle et surtout familiale. La prime de fin d’année leur donne le sentiment d’exister vraiment. Mais ayant tout sacrifié, ils sont toujours déçus par la rémunération ce qui explique que la dépression les guette en permanence. Les états d’âme des salariés ne se montrent pas dans ces salles d’un seul tenant, éclairés de mauvais néons. L’insécurité de l’emploi, le bruit, la foule deviennent des masques ou des paravents derrière lesquels se cachent les états d’âme des traders dont le métier consiste à ne rien laisser paraître et surtout pas la couverture financière des établissements pour lesquels ils travaillent. Peu portés sur l’introspection, les traders sont réticents à parler de leurs problèmes à la direction des relations humaines. Ils préfèrent se plaindre auprès du médecin généraliste de troubles du sommeil, de maux de dos ou d’autres symptômes psychosomatiques pour se mettre en arrêt maladie. Ce déni exacerbe les problèmes psychologiques. Entre l’homme et l’argent, c’est une vieille histoire pleine de passion. Amour, convoitise, mais aussi haine et mépris. Quel autre objet suscite autant d’ambivalence ? Aucun sans doute. Il fait pleinement partie de notre quotidien : gagner sa vie, c’est gagner de l’argent. Pourtant, rien de simple dans la relation que nous entretenons avec lui : si la société de consommation le vénère, les religions le fustigent. L’argent est-il Dieu, est-il le Diable ? Sans le condamner ni l’idolâtrer, la psychanalyse apporte un éclairage inédit sur les sentiments qu’il suscite. Et si elle a son mot à dire, c’est que l’argent est aussi – et peut-être, surtout – le support de fantasmes inconscients ou qui datent des premiers mois de notre vie. " Comprendre les relations qui nous lient avec l’argent, c’est comprendre l’homme ", déclare la psychanalyste Ilana Reiss-Schimmel, dans “la Psychanalyse et l’argent”. Pourquoi aimons-nous autant l’argent ? Le domaine de l’avoir est celui par lequel nous nous ancrons dans l’existence. Le nourrisson ne s’interroge pas sur son être, il évolue dans la sphère de l’avoir : avoir faim, soif, ou souffrir du manque, de l’absence de sa mère. A l’âge adulte, cette problématique se déplace sur l’argent, représentant par excellence du domaine de l’avoir. Au-delà de sa fonction rationnelle d’instrument de mesure, de moyen d’échange, l’argent possède des significations inconscientes.

Peur de manquer

On ne comprend des comportements tels que l’avarice pathologique ou le besoin de thésauriser qu’en se référant à certaines peurs de manquer vécues dans la petite enfance. Pour une part, notre relation à l’argent est animée par des fantasmes élaborés lors des phases orales et anales du développement psycho-affectif. En effet, au stade oral, phase la plus primaire du développement, le nourrisson se sent particulièrement démuni et impuissant. Sa dépendance le conduit à rêver d’un " sein " inépuisable, pourvoyeur permanent de lait, qui lui permettrait d’échapper au manque. Le paradis en quelque sorte. Ce type de fantasmes oraux se retrouve chez les gens qui courent après l’argent ou veulent brasser des sommes gigantesques. Dans l’inconscient, l’argent est pour eux l’équivalent d’un sein toujours à disposition. En ce qui concerne l’avare qui, lui, retient son argent, il ressemble plutôt au jeune enfant dont la rétention obstinée, lorsque sa mère l’assoit sur le pot, le protège contre la menace imaginaire d’être complètement vidé de sa substance. les religions monothéistes, et surtout la religion catholique, fustigent l’argent dans la mesure où il est susceptible de devenir une sorte de divinité archaïque. Au-delà de la pratique de l’usure, la religion catholique combat l’attachement excessif à l’argent lorsqu’il apparaît comme une protection fallacieuse contre toute angoisse métaphysique. Par conséquent, elle a culpabilisé les fidèles pour qu’ils ne s’adonnent pas au culte de l’argent. Du point de vue psychanalytique, on peut compléter ce type d’explications en remontant aux fantasmes de la petite enfance. Par exemple, le nourrisson avide de téter craint d’être puni pour sa voracité-destructivité et l’adulte qui a conservé ce type de fantasmes a peur d’être châtié à cause de son envie frénétique de posséder de l’argent. Ceux qui voient en l’argent non un but en soi, mais un moyen d’échange sont ceux qui ont intégré ce que la psychanalyse appelle le complexe d’Œdipe.

Revoilà OEdipe

Autrement dit : ceux qui ont accepté un certain nombre d’interdits considérés, dans notre culture, comme la loi du père. Au stade du complexe d’Œdipe, l’enfant se trouve confronté à la différence des sexes et des générations. Il apprend à admettre les limites de ce qui est possible tout en cherchant non pas à les transgresser, mais à les reculer pour y loger quand même son désir… Simultanément, il intériorise la notion d’altérité. Son désir doit se confronter au désir de l’autre. Plus tard, l’argent va devenir le moyen de s’arranger de cette altérité, de passer contrat avec l’autre. A ce moment, l’argent devient un instrument d’échange et de communication. On accepte le prix à payer. On accepte que telle chose vaille tant, ni plus ni moins, comme on accepte que le monde ne soit pas régi par nos désirs. Notre rapport à l’argent dépend de notre rapport à l’altérité car le marchandage infini des souks, par exemple, au-delà de son aspect ludique, renvoie à des fantasmes de domination et de soumission. Ou bien on a absolument besoin de vendre et il faut se plier à la volonté de l’acheteur, ou on a fortement besoin d’un objet et on doit se soumettre au bon vouloir du vendeur. Dans ce système, on cherche à avoir l’autre et on craint de se faire avoir par lui. Ce type de rapport plonge les racines dans la relation archaïque mère-enfant au moment où le petit se sent soumis et rêve d’inverser le rapport de force. Il fantasme de régir complètement les désirs de sa mère, de la dominer et de l’asservir à sa propre volonté. Lorsque la maturité psycho-affective permet d’admettre que l’autre n’est pas une menace, nous acceptons que le prix soit fixé indépendamment de notre volonté et qu’il ait force de loi. La relation marchande, dans ces conditions, n’est pas un marchandage. Avec la crise, le marchandage et le troc tendent à amorcer un retour dans les relations sociales.

Marchandage

C’est le signe d’une régression puisque les choses n’ont pas une valeur définie et que leur valeur dépend du seul rapport de force. Il nous faut donc prendre garde à ce que cette avance de civilisation que représente l’argent soit protégée. L’argent serait une formidable invention car il intervient comme régulation par un tiers médiateur ce qui nous oblige à considérer autrui comme notre semblable, notre égal. Paradoxalement, l’argent utilisé uniquement comme instrument de mesure, empêche d’essayer de déposséder le prochain. Le système salarial enraye l’utilisation de la force de travail sans compensation. On peut être en désaccord sur la somme, pas sur le principe. Reste que le système d’argent peut facilement être perverti. L’homme n’est que rarement à la hauteur de son invention. C’est pourquoi il faut une réglementation - pourquoi pas une réflexion éthique - qui protège le système de nos propres excès.