Ethique Info

Accueil > Société > Civilisation > Galien, premier des grands médecins

Aurait-il pu recevoir le prix Nobel ?

Galien, premier des grands médecins

Aurait-il pu recevoir le prix Nobel ?

jeudi 1er novembre 2012, par Picospin

Claude Galien né à Pergame en 131, capitale médicale, située dans la province d’Izmir de l’actuelle Turquie - abritait un important sanctuaire d’Asclépios, mêlant hôpital et magie, rêves thérapeutiques et centre de soins. Enfant d’une famille aisée - mère acariâtre, père attentif -, Galien fit preuve d’intelligence précoce. A 14 ans, il suivit l’enseignement des philosophes, à 16, préféra opter pour celui des médecins, s’instruisit du pouvoir des plantes et collectionna les recettes venues d’Orient. Du coup, à seulement 19 ans, quand mourut son père, il se retrouva déjà fort instruit, héritier d’une belle fortune. Le temps des voyages pouvait commencer.

Observateur du monde

Ils vont notamment lui permettre d’observer les collections d’os humains d’Alexandrie et de découvrir les boues de la Mer Morte, avant de trouver rassemblée, à Rome, la plus grande diversité de populations, de pathologies et de remèdes venus de tout l’empire. Entre temps, de 29 ans à 33 ans, il fut nommé, dans sa ville natale, médecin des gladiateurs. Son savoir y fit merveille car, grâce à ses soins, pour la première fois, tous les blessés survécurent, malgré les plaies ouvertes, les entailles profondes, les muscles à entailler et à recoudre. A Rome, ses réussites vont s’affirmer, ses ennemis aussi. Entre médecins, des querelles éclataient, sur des questions de doctrine mais aussi de concurrence. Comme Galien n’était pas du genre à se laisser faire, autour de lui, l’animosité grandit. Elle faiblit, par la suite, quand il soigna les empereurs et multiplia les traités magistraux. Toutefois, la gloire ne pouvant prémunir contre les accidents, un incendie, en 192, détruisit ses archives au moment où ce génie de la médecine mais aussi de la philosophie et des arts avait 63 ans. Bravement, il se mit aussitôt à reconstituer les milliers de pages perdues.

Un thérapeute

Chez cet homme exemplaire, on reconnaît d’emblée l’idéal éternel du thérapeute : observer, déduire, expérimenter, comprendre, agir dans l’intérêt propre de chaque patient. Pourtant, rien ne semble plus éloigné de notre présent que ses théories des quatre humeurs et des fièvres périodiques ou sa pratique des électuaires et des onguents. C’est bien cette juxtaposition qui trouble et charme. Considéré comme l’un des pères de la pharmacie, il eut une influence durable sur la médecine chrétienne, juive et musulmane du Moyen Âge. A cette époque, la connaissance s’échangeait, les informations circulaient sans le truchement de la microinformatique ni l’organisation de congrès aux 4 coins de l’univers où le tourisme est plus un objectif qu’un prétexte. Attaché à l’empereur Marc Aurèle, grand maître des diagnostics, prince des pharmacopées, roi des nosographies, ce Grec d’Asie fut aussi un philosophe d’envergure, combinant argumentations, raisonnements, savoirs botaniques, observations cliniques. Car sa vie, qu’il laisse entrevoir, par bribes, au fil de ses écrits, est un long périple - instructif autant qu’insolite. Ses théories ont dominé les connaissances médicales de la civilisation occidentale pendant plus d’un millénaire. Le prénom « Claudius », qui existe dans les textes grecs, a été mentionné dans les textes de la Renaissance. Son père Nicon est architecte et sénateur. Il débute des études de philosophie et de mathématiques et s’intéresse également à de nombreuses autres disciplines : l’agriculture, l’architecture, l’astronomie, l’astrologie entre autres, mais son père, après avoir reçu en rêve la visite d’Asclépios, l’oriente dans des études médicales, qu’il débute à 17 ans.

Chez Asclépios

À l’âge de vingt ans, il sert pendant quatre ans au temple du dieu Asclépios comme thérapeute (assistant ou associé). Galien aurait aimé étudier l’anatomie, mais la dissection des cadavres humains était interdite par le droit romain, à défaut, il a travaillé sur des porcs, des singes et d’autres animaux. Il est intéressant de noter que cette interdiction de la dissection des cadavres relevait sans doute d’une certaine éthique qui avait l’avantage de respecter les corps tout en entrainant des erreurs sur la conception de l’anatomie humaine. Cette dernière pouvait entrainer à son tour des fautes dans les soins aux malades, en particulier dans le domaine de la chirurgie qui exige toujours, pour être menée à bien une connaissance parfaite et détaillée des rapports anatomiques entre les organes, faute de quoi des maladresses dans la dissection des organes et des réseaux neurologiques et vasculaires risquent d’entrainer des saignements catastrophiques ou des pertes de fonction paralysantes pour certains groupes musculaires et des déficits dans les prestations de certaines parties du corps où siègent des structures aussi indispensables que la pompe cardiaque, le réseau circulatoire sanguin ou les connexions nerveuses assurant la transmission des ordres donnés à partir du cerveau aux différentes structures dont il assure la commandement.

Appel à la robotique

On y supplée actuellement par un appel de plus en plus fréquent et impératif à la robotisation. De même a géographie et la topographie des organes est actuellement parfaitement connue grâce à la vision tridimensionnelle fournie par l’imagerie médicale obtenue à partir de l’IRM et du scanner qui permettent d’explorer le corps humain dans sa totalité et le moindre de ses recoins. Les restrictions légales qui lui étaient imposées l’ont conduit à concevoir un assez grand nombre d’idées erronées sur l’anatomie. Par exemple, il pense qu’un réseau de vaisseaux sanguins situés à l’arrière du cerveau, le rete mirabile, existe chez l’homme, mais en réalité on ne le trouve que chez l’animal. Après la mort de son père en 148 ou 149, il quitte Pergame où se trouve la plus importante école de médecine de l’époque pour étudier à Smyrne, Corinthe et Alexandrie pendant les douze années qui suivent. En 157 Galien regagne sa ville natale, où il travaille pendant trois ou quatre ans comme médecin de l’école de gladiateurs. Pendant cette période, il a acquis beaucoup d’expérience dans le traitement des traumatismes et notamment des plaies, qu’il a qualifiées de « fenêtres sur le corps » et en profite pour parfaire ses connaissances en anatomie.

Médecine militaire

Cette acquisition des connaissances ressemble fort à celle accumulée par la médecine militaire qui profite des nombreuses blessures infligées aux combattants pour parfaire leur savoir sur la constitution du corps humain grâce aux « fenêtres » ouvertes sur ce dernier pour en recevoir une vision directe, vivante et réelle. Galien a réalisé de nombreuses opérations audacieuses – allant jusqu’à aborder la chirurgie du cerveau et des yeux – des domaines qui n’ont ensuite plus fait l’objet d’aucune tentative, pendant près de deux millénaires. Pour opérer une cataracte, il se servait pour seul instrument d’une grande aiguille qu’il insérait dans l’œil derrière le cristallin ; ensuite il retirait légèrement l’instrument pour enlever la cataracte. Le moindre dérapage pouvait alors provoquer une cécité irréversible. Galien a déménagé à Rome en 162. Là, il a donné des conférences, a beaucoup écrit, et réalisé des démonstrations publiques de ses connaissances en anatomie et en physiologie, deux disciplines dont il pense qu’elles sont à la base de toute bonne médecine. Il acquiert vite une réputation de médecin expérimenté et une nombreuse clientèle de notables se dispute ses soins. Parmi eux se trouve le consulaire Flavius Boethus, qui le présente à la cour impériale, où il devient médecin de l’Empereur Marc Aurèle.

De Marc Aurèle à la peste

Il est aussi confronté à la très grave épidémie appelée peste antonine qui sévit dans la capitale à partir de 166. Jalousé, car peu modeste et critique, il doit quitter Rome vers 167. Il y revient deux ans plus tard à la demande de Marc Aurèle (pour des raisons inconnues). Il devient médecin de la cour et s’engage à soigner les deux fils de l’empereur. À la mort de Marc Aurèle, il devient, jusqu’à sa propre mort en 201, le médecin de l’empereur Commode. Il soigne également des Romains célèbres comme Lucius Verus et Septime Sévère. Bien que membre réputé de la cour, Galien boudait le latin, préférant parler et écrire dans la langue de son pays natal, le grec, une langue qui était alors celle de l’élite à Rome. En 166 Galien revient à Pergame, où il a vécu jusqu’à son retour définitif à Rome en 169. Il a passé le reste de sa vie à la cour impériale romaine, où il a été autorisé à écrire et à expérimenter sur de nombreux animaux pour étudier la fonction des reins et de la moelle épinière. Son sujet d’étude préféré était le singe magot pour le rapport duquel il avait employé vingt scribes pour transcrire ses paroles. En 191, un incendie dans le temple de la Paix détruisit certains de ces documents. En raison d’une référence du lexique de la Souda, au Xe siècle, l’année de la mort de Galien a été traditionnellement située aux alentours de l’année 200. Certains chercheurs font valoir que Galien a écrit jusqu’en 207 et ils avancent que le célèbre médecin a vécu plus longtemps, la dernière année proposée étant 216. L’incendie du temple de la Paix (192) détruit l’essentiel de sa bibliothèque, ses manuscrits et sa collection de « médicaments simples ».

Réécrire

À plus de 60 ans, Galien tente de récrire tout ce qu’il a perdu. Une entreprise énorme puisque son œuvre couvre 20 000 pages, publiées en grec mais non totalement traduites dans les langues modernes. Claude Galien fut un des fondateurs de la médecine et de la pharmacie. Il reste avant tout un grand enseignant et écrivain. Il ne laisse pas moins de 500 ouvrages, qu’il a pris la peine d’ordonner lui-même. Il s’est efforcé de bâtir une encyclopédie des sciences de son temps, en se plaçant au-dessus des écoles : « Je qualifiais d’esclaves ceux qui se disent hippocratiques ou praxagoréens ou se réclament de quelque autorité, mais je choisissais ce qu’il y avait de bon dans chaque école. » Seule une faible partie de son œuvre a traversé les siècles ce qui s’explique principalement par l’incendie, en 192, du temple de la Paix, bâti sous Vespasien, où Galien donnait ses cours. Beaucoup des travaux restants ont été préservés par des intellectuels chrétiens (Constantin l’Africain, XIe siècle), musulmans (en particulier Averroès, XIIe siècle) et juifs. La traduction en 830 -870 de 129 œuvres de Galien en arabe par Hunayn ibn Ishaq et ses assistants, et en particulier son insistance sur l’approche systématique et rationnelle de la médecine réalisée par Galien, a établi le modèle de la médecine islamique, qui s’est rapidement propagé dans l’ensemble de l’empire arabe.

Médecine islamique

Les Arabes tenaient Galien en grande estime3. Ils ont rarement pratiqué la chirurgie invasive. Comme les Chrétiens occidentaux, ils ont aboli la chirurgie à la fois comme connaissance et comme pratique car cette technique était païenne, et péché de s’y adonner4. Les œuvres de Galien n’ont pas été admises sans discussion, mais utilisées comme base de référence pour orienter de nouvelles études. L’accent mis sur l’expérimentation et l’empirisme a conduit à de nouveaux résultats et à de nouvelles observations, qui ont été vérifiées et ajoutées à celles de Galien. Constantin l’Africain a contribué à la réintroduction de la médecine de la Grèce antique dans l’Europe chrétienne. Ses traductions d’Hippocrate et de Galien ont été les premières à donner au monde occidental une vue d’ensemble de la médecine grecque. Plus tard, dans l’Europe médiévale, ses écrits sur l’anatomie sont devenus la référence du cursus universitaire du médecin médiéval, mais ils ont beaucoup souffert de l’immobilisme et de la stagnation intellectuelle. Dans les Années 1530, cependant, un anatomiste et médecin belge André Vésale s’est attelé à un projet visant à traduire de nombreux textes grecs de Galien en latin. Le plus célèbre travail de Vésale, "De humani corporis fabrica", a été grandement influencé par ses écrits et travaux. Cherchant à relancer ses méthodes et recherches, Vésale s’est tourné vers la dissection des cadavres humains comme une évolution naturelle de la philosophie de Galien.

Une percée en Orient

Ses écrits ont connu un regain d’actualité entre les mains de Vésale, qui l’a fait connaître à travers ses livres et démonstrations pratiques. Comme la plupart des écrits de Galien ont également été traduits en arabe, le Moyen-Orient le connaît et le révère. En matière médicale, il s’est inspiré d’Hippocrate et d’Aristote. Il étudia longuement l’anatomie, la physiologie, l’hygiène et la pharmacologie (on parle toujours de "forme galénique »), mais aussi la philosophie (« le meilleur médecin est aussi un philosophe ») et la philologie : on lui doit une Introduction à la dialectique, un traité De la démonstration et un commentaire sur le Timée de Platon. Considéré comme le fondateur de la pharmacie, le serment des apothicaires datant de 1608 a été rebaptisé en Serment de Galien au XXe siècle qui, à l’instar du serment d’Hippocrate, édicte les devoirs professionnels du pharmacien. Ce serment est aujourd’hui encore prêté par les docteurs en pharmacie à la fin de leurs études. Galien a identifié le sang des veines (rouge foncé) et celui des artères (plus brillant et moins épais), chacun d’eux ayant des fonctions distinctes et séparées. Il pensait que le sang veineux avait son origine dans le foie et le sang artériel dans le cœur ; le sang sortait de ces organes pour irriguer toutes les parties du corps où il est consommé.

La saignée comme chez Molière ?

L’accent mis par Galien sur la saignée comme remède à pratiquement n’importe quelle maladie a gardé une influence sur la médecine occidentale jusqu’au XIXe siècle. Il est l’auteur de nombreux travaux sur le système nerveux concernant le parcours de l’influx nerveux, la myologie, l’hygiène ou la diététique. Pour lui, comme dans la médecine chinoise, la physiologie humaine repose sur les quatre éléments (air, terre, feu, eau) qui influent sur les quatre humeurs qui sont : la bile, le sang, le flegme et la bile noire (atrabile ou mélancolie). De ces dernières résultent les quatre tempéraments : les colériques, les sanguins, les flegmatiques ou lymphatiques et les atrabilaires ou mélancoliques. La maladie résulterait du déséquilibre entre tous ces éléments. Galien a produit des écrits sur la formation de l’embryon et du fœtus. Il estime que le foie est le premier organe à se former, suivi du coeur et du cerveau. Il défend aussi l’idée d’un Créateur car selon lui la semence est parfaite puisque il n’avait pas encore eu l’occasion d’être confronté à l’évolutionnisme. Dans ce livre, il discute et confirme les résultats d’Hippocrate. Il expose notamment l’existence d’un sperme mâle et d’un sperme femelle. Le premier serait à l’origine de la formation de la membrane qui entoure l’embryon, et le deuxième de l’allantoïde.

Formation de l’embryon

Il s’oppose à Aristote, qui estimait que le sang des règles donnait l’embryon. Galien défend l’importance du sperme qui formerait le sang et les nerfs. Il compare souvent la formation du fœtus animal à celui de l’embryon des plantes, en utilisant le mot semence pour désigner le sperme, ou encore le mot "brindille" pour désigner les bras articulés du fœtus. Il a réalisé de nombreuses dissections et a pu observer l’embryon chez la chèvre, entre autres, même s’il a rencontré des difficultés pour en étudier les stades précoces. Il parvient toutefois à distinguer trois, ou quatre, phases du développement de l’embryon, et à chaque fois il reprend et confirme l’enseignement d’Hippocrate qui impose les appellations appelés de "semence", puis "chair" après accumulation de sang puis "articulation des parties", quand les organes sont formés, ainsi que les membres. Le quatrième et dernier stade correspond à l’enfant, ce qui est en accord avec ses vues. Galien avoue ne pas connaître les mécanismes du développement, ce qui le contraint à se limiter à la description des stades de l’embryogenèse. Il n’hésite pas à parler de la faculté générative du sperme et d’accroissement de l’embryon pour lesquels il recourt à des arguments mathématiques ou logiques afin d’expliquer l’embryogenèse du fait de sa formation approfondie en mathématiques.

Messages