Ethique Info

Accueil > éthique > Guy Moquet : un décryptage difficile à risques

Guy Moquet : un décryptage difficile à risques

lundi 22 octobre 2007, par Picospin

Ce devait être un moment de rassemblement républicain, créateur de cohésion nationale, un signe supplémentaire de la volonté d’ouverture du Président de la République. La proposition de commémoration de la mort de Guy Môquet, jeune communiste âgé de 17 ans, fusillé en 1941 par les Allemands au moment où l’URSS et l’Allemagne nazie avaient conclu un pacte de non-agression et de coopération suscite de la part des enseignants un accueil mitigé.

Un conseiller mécontent

Le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy a fustigé les professeurs « dont la nation a payé des études, dont la nation paie le salaire », et qui refusent de lire à leurs élèves la lettre de Guy Môquet, comme le prévoit l’instruction officielle du 30 août dernier à l’initiative du président. Il regrette aujourd’hui les contestations des enseignants au point d’empiéter sur le terrain du ministre de l’Éducation et de le mettre dans l’embarras. Xavier Darcos, Ministre de l’enseignement, multiplie les manifestations d’apaisement en rappelant que les professeurs qui refuseraient de lire la lettre « ne seraient pas sanctionnés et qu’ils seraient autorisés à présenter cette lettre selon leur bon vouloir et les directives de leur conscience. Dès le 30 août, Xavier Darcos avait voulu mettre en avant son « respect » de la liberté pédagogique des enseignants en proposant un corpus de textes venant s’ajouter au mot d’adieu du jeune militant communiste à sa famille. Sur la thématique « de l’esprit de résistance de la jeunesse contre l’oppression », le ministre avait choisi quatre lettres poignantes de résistants, des poèmes et des textes volontiers gouailleurs. L’URSS ayant signé un pacte de non-agression avec les nazis, les communistes français s’opposent à la guerre (considérée comme une guerre impérialiste contre les intérêts de la classe ouvrière). De nombreux militants communistes, dont le père de Guy Môquet, sont arrêtés par le gouvernement français sous l’accusation de sabotage, démoralisation de l’armée, et affaiblissement des arrières. Après la défaite française, l’occupant laisse en détention les communistes incarcérés par la IIIe République. A l’automne 1940, le PCF subit une vague intense de répression menée par la police française et facilitée par la politique de légalisation qui a prévalu pendant l’été 1940.

Les avatars du parti communiste français

Jusqu’en avril 1941, la revendication nationale, anti-allemande, n’est pas prioritaire pour le PCF par rapport à la revendication sociale. Pour Guy Môquet, l’arrestation de son père en octobre 1939 est un événement marquant qui renforce son ardeur militante. Réfugié avec sa mère et son frère dans la Manche, il revient seul à Paris, où il milite clandestinement au sein des Jeunesses communistes5. Il demande au président de l’assemblée Édouard Herriot la libération de son père. Au cours de l’occupation de Paris et l’instauration du gouvernement de Vichy, Guy Môquet colle des « papillons » et distribue des tracts qui reflètent la ligne politique de son parti. Ceux-ci dénoncent la misère et les positions prises par certains « magnats de l’industrie (Schneider, De Wendel, Michelin, Mercier qu’ils soient juifs, catholiques, protestants ou francs-maçons, qu’ils agissent par esprit de lucre, haine de la classe ouvrière, ils ont trahi notre pays et l’ont contraint à subir l’occupation étrangère. De l’ouvrier de la zone, avenue de Saint-Ouen, à l’employé du quartier de l’Étoile, en passant par le fonctionnaire des Batignolles, les jeunes, les vieux, les veuves sont tous d’accord pour lutter contre la misère. Ils réclament également la libération des prisonniers communistes incarcérés depuis l’automne 19395. Guy Môquet est arrêté à seize ans, le 15 octobre 1940, par trois policiers français dans le cadre du décret-loi Daladier du 26 septembre 1939 interdisant la propagande communiste.

Tortures

Passé à tabac pour le forcer à révéler les noms des amis de son père, et emprisonné à Fresnes, puis à Clairvaux, il est transféré – malgré son acquittement – au camp de Châteaubriant (Loire-Atlantique), où étaient détenus d’autres militants communistes arrêtés entre septembre 1939 et octobre 1940. Il est enfermé dans la baraque des jeunes N°10. Après l’exécution le 20 octobre 1941 du commandant des troupes d’occupation de la Loire-Inférieure, à Nantes par trois jeunes communistes, le ministre de l’Intérieur du gouvernement de la collaboration de Pétain, Pierre Pucheu, désigne des otages communistes pour éviter de laisser fusiller cinquante « bons Français » : dix-huit emprisonnés à Nantes, vingt-sept à Châteaubriant et cinq Nantais emprisonnés à Paris. Deux jours plus tard, neuf poteaux sont dressés à la Sablière, vaste carrière à la sortie de Châteaubriant. En trois groupes, les vingt-sept otages dont Guy Môquet, le plus jeune, s’y appuient, refusent qu’on leur bande les yeux et s’écrient « vive la France ! » devant le peloton d’exécution. Bien qu’évanoui, il est fusillé à 16 heures après avoir écrit une lettre à ses parents. Pour les nazis, l’exécution d’otages communistes est préférable pour convaincre les Français que seuls les juifs et les communistes sont leurs ennemis. La sélection d’un otage si jeune est également délibérée, pour montrer qu’ils seront impitoyables avec tous les distributeurs de tracts, quel que soit leur âge. Mais l’exécution d’un otage si jeune a surtout pour effet de choquer la population française.
On peut porter à l’actif ou au passif de la polémique sur le bien-fondé de la commémoration de l’assassinat de Guy Môquet des arguments avancés par les personnes supposées les plus compétentes pour en discuter, c’est-à-dire les enseignants d’histoire dont c’est la spécialité de dire et de commenter les faits quelles que soient par ailleurs leurs positions politiques privées ou publiques. Voici un témoignage publié dans le quotidien « Libération » sur ce sujet. Le 18 mars 2007 au Zénith de Paris, le candidat Sarkozy déclarait : « Je veux dire que cette lettre de Guy Môquet, elle devrait être lue à tous les lycéens de France, non comme la lettre d’un jeune communiste, mais comme celle d’un jeune Français faisant à la France et à la liberté l’offrande de sa vie, comme celle d’un fils qui regarde en face sa propre mort. » Xavier Darcos vient d’annoncer que la lettre sera lue le 22 octobre dans tous les lycées de France.

Une lecture contestée

La lecture se fera au matin du 22 octobre, au moment où le Président commémorera lui-même la mort de Guy Môquet : la lecture pourra se faire en classe ou en groupe, sans qu’aucune indication de durée ne soit apportée. Elle pourra être faite par un ancien résistant, mais aussi par « toute personnalité dont l’engagement, le rayonnement ou la notoriété pourraient sensibiliser les élèves ». Au pire, la lecture sera réalisée par un enseignant qui aura cours par hasard à ce moment-là. Et un haut cadre du ministère de l’Education nationale de penser que « cette lecture ne devait pas être réservée aux professeurs d’histoire-géographie », une manière d’avouer que ce n’est pas l’analyse critique et la mise en perspective qui importent ici, mais plutôt le pathos et une forme de « communion » avec le Président. Les images seront belles au journal de 20 heures : les larmes du Président, puis celles que ne manqueront pas de filmer les caméras sur les visages des lycéens partout en France. Il s’agira, grâce à cette lettre poignante, de mettre en scène une mort édifiante pour notre jeunesse, de parler « sacrifice », « offrande », « amour », mais non de revenir sur les raisons de cette mort en disant que Guy Môquet et ses vingt-six camarades ont d’abord été désignés aux Allemands comme « communistes ». Un « gros mot » que la circulaire ministérielle évite soigneusement : reprenant la présentation de la lettre proposée dans l’ouvrage de Guy Krivopissko (la Vie à en mourir. Lettres de fusillés 1941-1944), elle « l’allège » de presque toutes les indications signalant l’engagement politique du jeune Guy, de son père et des autres otages de Châteaubriant.

L’amour de la patrie

Le message présidentiel est clair : « J’accorde à l’amour de la patrie plus de valeur qu’au patriotisme de parti. » Les lycéens ne sauront donc pas que cette formule n’a guère de sens, car, si le patriotisme fournit un cadre moral de référence, il ne signifie pas une ligne de conduite unique : les collaborateurs ou les pétainistes l’étaient aussi par « amour de la patrie ». Et ce qui explique le « patriotisme » de Guy Môquet, c’est bien son parcours antérieur à la défaite, et donc son engagement communiste, qui conduit à son « entrée en résistance ». Si Nicolas Sarkozy semble voir une incompatibilité de nature entre amour de la patrie et engagement politique, Marc Bloch, dans l’Etrange Défaite, témoignait : « Je n’ai jamais cru qu’aimer sa patrie empêchât d’aimer ses enfants ; je n’aperçois point davantage que l’internationalisme de l’esprit ou de la classe soit irréconciliable avec le culte de la patrie C’est un pauvre cœur que celui auquel on interdit de renfermer plus d’une tendresse. »

Une opinion digne d’intérêt : celle de Marc Bloch

Le patriotisme fut en effet le creuset où tous les engagements ont pu se fondre, des personnalités très dissemblables se rejoindre et ainsi l’unité de la Résistance s’affirmer, sans que pour cela il fut nécessaire de nier une autre « tendresse », chrétienne… ou communiste .Une négation du choix politique du jeune Guy qui apparaît jusque dans l’intitulé de la cérémonie gouvernementale, « commémoration du souvenir de Guy Môquet et de ses vingt-six compagnons fusillés », alors que le condamné écrivait dans son dernier billet à Odette Leclan : « Je vais mourir avec mes vingt-six camarades. » Pourquoi remplacer le « camarade » des communistes par le « compagnon » des gaullistes ?

Le sens de la vie et de la mort

La lecture de ces lettres à caractère privé n’est légitime que si l’on ne passe pas sous silence le sens de la vie et de la mort : « Pour les résistants, la mort, mêlée à l’espérance, est une attente qui […] renvoie en permanence à la conscience de leur choix. » (Pierre Laborie, notice « Mort », page 957, dans le Dictionnaire historique de la Résistance.) Refuser de lire Guy Môquet dans le cadre imposé par les contingences politiques du Président et continuer d’analyser des lettres de résistants dans le cadre du programme d’histoire ou du concours national de la Résistance et de la déportation, c’est suivre Condorcet : « Je préfère leur histoire plutôt que leur éloge ; car on ne doit aux morts que ce qui est utile aux vivants : la vérité et la justice. »
C’est bien ce que nous devons à Guy Môquet, à la Résistance et à nos élèves.

Questions politiques :

1. Quels sont les points obscurs ou difficiles à comprendre dans la décision prise par le gouvernement de commémorer de façon aussi solennelle un évènement survenu 65 ans auparavant ?

2. La situation n’est-elle pas rendue confuse par le fait que la conduite de Guy Môquet n’est pas dictée par une attachement exceptionnel à la patrie, à la France, voire à une résistance encore embryonnaire mais par sa fidélité à ses convictions de communiste qui sont aussi celles de son père ?

3. La confusion est encore plus grande si l’on tient compte du fait qu’au moment des évènements, l’Allemagne n’était plus le seul ennemi mais qu’au contraire elle était devenue pour quelques mois l’alliée inconditionnelle de l’URSS sous les ordres du dictateur concurrent, le petit père des peuples, le Maréchal Staline. Par ce pacte, les deux tyrans pouvaient dépecer l’Europe à leur guise et se partager les parts du gâteau qui leur étaient ainsi offertes.

4. Comme beaucoup l’affirment, est-il bien opportun de sélectionner un épisode historique avec ses nombreux côtés flous pour alimenter la flamme des jeunes générations et d’offrir à une organisation autrefois totalitaire un si joli bouquet de fleurs ?

5. A l’issue de ce questionnaire, il paraît toujours aussi difficile de décrypter le message qu’a voulu transmettre à la jeunesse du pays un gouvernement sous l’autorité d’un Président de la République qui peut avoir gardé quelque part au plus profond de lui-même la mémoire des vicissitudes qui se sont révélées dans son pays d’origine avant qu’il l’ai quitté.


Sources : Le Monde : 20.10.2007
Libération : 20.10.2007

Messages