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Hadrien, empereur romain : un véritable homme de son temps ?

samedi 23 juillet 2011, par Picospin

Avez-vous entendu parler d’Hadrien, un personnage fort connu et célèbre, sinon célébré par ses compatriotes romains et d’autres admirateurs de son action politique, de ses dons de bâtisseur et ses goûts prononcés pour l’art. Si vous ne connaissez guère ces aspects de sa personnalité et de ses contributions à l’art, à la culture de l’époque, il ne vous a pas échappé qu’il avait fait construire un mur long et large, presque du même calibre que celui de la muraille de Chine

Travaux de Lyon

C’est dans cet esprit qu’il fait construire à Lyon un aqueduc, qu’il y restaure le théâtre et l’amphithéâtre, qu’il édifie à Nîmes une basilique en l’honneur de Plotine, qu’il fait construire en Egypte une route pour traverser le désert et qu’il entreprend la provincialisation de l’Italie en la divisant en quatre circonscriptions administratives confiées à des consulaires. Il réorganise l’exploitation des mines pour en augmenter les revenus. Il s’attaque ensuite à la réorganisation administrative de l’empire en montrant l’exemple d’une justice rendue sur place au cours de ses voyages, de mesures incitatives pour favoriser l’exploitation des terres incultes en même temps qu’il n’hésite guère à réprimer sévèrement les tentatives de révolte de ses sujets, en particulier celles des Juifs dont il détruit la ville de Bar-Kokhba et dont la population juive est massacrée puis celle de Jérusalem entièrement rasée. Ces agressions conduisent à la dispersion des Juifs dans tout l’Empire et en particulier de la Judée rebaptisée Syrie Palestine. Ces destructions en série trouvent leur point d’orgue dans l’interdiction de la religion hébraïque dont l’édit sera abrogé par son successeur Antonin. À la fin de sa vie, son caractère s’aigrit en raison des souffrances occasionnées par une maladie de la persécution, qui lui fait croire qu’il est entouré de conspirateurs ce qui provoque l’assassinat de sénateurs innocents.

Mort

Hadrien meurt en 138 à 61 ans, après plusieurs années de souffrance causées par l’arthrose. Ses cendres furent placées dans le Mausolée d’Hadrien. Son successeur Antonin le Pieux dut négocier pendant six mois avec le Sénat pour obtenir qu’Hadrien reçoive l’apothéose60, tant les rapports entre Hadrien et le Sénat étaient devenus exécrables. Quand Hadrien devient empereur, l’Empire romain se trouve à son apogée territoriale. Il s’étend de l’Écosse au Sahara, des Carpates à la Cyrénaïque, de la Mer Noire au Soudan. Hadrien, peu soucieux de gloire militaire, met fin à la politique d’expansion de son prédécesseur. Il renonce à l’Arménie, à la Mésopotamie et à l’Assyrie et fait la paix avec les Parthes. La nouvelle frontière orientale de l’Empire devient l’Euphrate, consolidé par le limes51. Hadrien s’attache à pacifier et à organiser l’Empire tout en consolidant les frontières — il est le premier empereur à organiser fixement le limes, et à appliquer une politique strictement défensive. Il visite la Bretagne où les légions romaines avaient subi de lourdes défaites lors d’une révolte au début du règne d’Hadrien qui fait construire une muraille de défense, "le mur d’Hadrien" au nord de la Bretagne pour séparer les Romains des barbares. Celle-ci mesure 120 km de long et, flanquée de 300 tours est protégée par dix-sept camps retranchés. En Germanie, les champs Décumates sont garantis aussi par un limes qui court de Mayence à Ratisbonne. Les ruines de ce gigantesque ouvrage s’appellent le Mur-du-Diable, le « Teufelmauer » sur lequel s’élèvent des forteresses et des retranchements pour défendre l’Empire, grâce au recrutement régional qui devient la règle pour les légions et celui des Barbares où sont puisées les troupes auxiliaires.

Intellectuel et raffiné

De formation intellectuelle romaine, Hadrien est un homme raffiné attiré par les lettres grecques. Il est même surnommé graeculus (le petit grec). Amoureux du monde hellénique, il tente de restaurer la religion grecque en restreignant les cultes orientaux. Hadrien reçoit l’initiation aux mystères d’Éleusis. Il offre à Athènes une véritable renaissance grâce à un programme prestigieux de construction comme l’achèvement de l’Olympeion, la construction d’une « ville d’Hadrien » qu’un arc sépare de la « ville de Thésée », nouveaux édifices (portiques de l’Agora romaine, bibliothèque) et de nombreux dons. Il crée le Panhellénion, une ligue qui réunit les cités de la Grèce d’autrefois et qui a son siège à Athènes. La Villa d’Hadrien est une villa antique bâtie par l’empereur Hadrien au IIe siècle. Située sur le territoire de la frazione de Villa Adriana à Tivoli (l’ancienne Tibur), à une trentaine de kilomètres de Rome, elle figure parmi les ensembles monumentaux les plus riches de l’Antiquité. Elle est répartie sur une surface de 120 hectares, dont environ 40 sont visibles de nos jours. Selon l’Histoire Auguste attribuée à Spartianus, Hadrien « orna d’édifices admirables sa villa de Tibur : on y voyait les noms des provinces et des lieux les plus célèbres, tels que le Lycée, l’Académie, le Prytanée, Canope, le Pécile, Tempé. Ne voulant rien omettre, il y fit même représenter le séjour des ombres1 ». On déduit généralement de cette citation que la villa évoque par son architecture les ouvrages et les sites qu’Hadrien a vus lors de ses nombreux voyages dans l’Empire romain. Amateur d’art, Hadrien est passionné par l’architecture et dessine lui-même des bâtiments (manifestant même une prédilection toute particulière pour les édifices à coupole). Aussi fait-il preuve d’un soin particulier pour choisir le site de la nouvelle résidence impériale qu’il a décidé de bâtir à l’écart de Rome.

Un choix raffiné

Il sélectionne un plateau situé sur les pentes des monts Tiburtins, situé à 17 milles romains depuis la Porta Esquilina (environ 28 kilomètres). La zone comprend de nombreuses carrières (travertin, pouzzolane et tuf) pour alimenter les travaux ; elle est approvisionnée en eau par quatre aqueducs, élément crucial pour les thermes romains et les fontaines. Il est possible que le complexe ait été conçu dans sa globalité dès le départ, malgré l’impression de libre improvisation provoquée par la répartition dissymétrique et disséminée des constructions. En 1870, le domaine revient au gouvernement italien qui y fait entreprendre des fouilles et des restaurations : celles-ci révèlent la stupéfiante architecture de ces bâtiments et parfois même des stucs et des mosaïques. On ne va pas tarder à découvrir comment cette histoire se termine à l’heure où l’économie italienne est accusée de banqueroute et où on fustige le comportement immoral de son Président du Conseil actuel qui passe plus de temps à s’occuper des bonnes œuvres du bounga bounga que de veiller à la restauration du formidable héritage artistique confié à la postérité par la civilisation romaine et dont le souci de conservation et de transmission s’est dilué dans les frasques érotiques de la nouvelle politique romaine. Des fouilles méthodiques ont été effectuées avec des techniques modernes, principalement vers 1950 dans le « Théâtre maritime » et le « Canope », et à la fin des années 1970 à la « piazza d’Oro ». Néanmoins la plus grande partie du site reste à explorer.

Patrimoine de l’Unesco

La Villa d’Hadrien a été ajoutée en 1999 à la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Pour une dimension du nord au sud d’environ 1 200 m et d’est en ouest de 600 m, le périmètre actuel de la villa s’étend sur environ 40 hectares et comprend une trentaine d’édifices de différentes natures : trois complexes thermaux, bâtiments administratifs, édifices de loisir, théâtre, promenades. Le tout s’insère dans un ensemble de jardins et d’espaces verts agrémentés de fontaines et de plans d’eau. Mis à part certains locaux aux caractéristiques aisément reconnaissables comme les thermes, l’interprétation de nombreux bâtiments est problématique et incertaine : partant de la biographie d’Hadrien rédigée par Spartianus1, on a proposé d’identifier à tel ou tel ensemble les évocations de monuments de Grèce antique et d’Égypte antique : le Pœcile, l’Académie, le Lycée et le Prytanée d’Athènes, le sanctuaire de Sérapis et le canal reliant la ville de Canope à Alexandrie. Seul le Canope et le temple de Sérapis sont identifiés avec certitude, par les sculptures de style égyptien trouvées en cet endroit. D’autres parties de la Villa reçurent des appellations arbitraires comme le Théâtre maritime, la piazza d’Oro, la salle des Philosophes, l’Hospitalia, les bibliothèques. Ces dénominations conventionnelles et parfois contestées ont été adoptées dans la plupart des descriptions de la Villa2. Le Canope est un plan d’eau de 119 mètres de long pour 18 mètres de large situé dans une petite vallée partiellement artificielle, orientée nord-ouest / sud-est. On s’est longtemps posé des questions sur la signification de cet endroit mystérieux qui constitue un hommage personnel d’Hadrien au défunt Antinoüs. Ce bassin qui allie les cultures latine et égyptienne représenterait la mer Méditerranée qui de Rome aboutit à l’Égypte, et le petit bassin qui vient se greffer au grand bassin serait à l’image du delta du Nil. Selon une autre interprétation, ce lieu participerait du culte impérial, Hadrien s’y mettant en scène en Sérapis lors des banquets d’apparat.

Culte impérial

Ce que la plupart des auteurs voient comme un vaste jardin d’agrément bordé d’un péristyle propice aux promenades serait un hippodrome pour l’italien Vighi et pour Stierlin. Leurs arguments se fondent sur les dimensions de l’édifice autorisant des courses, la fréquence de l’association entre un palais impérial et un hippodrome et la sacralisation de cette association symbolisant la course solaire (l’hippodrome est orienté est-ouest). La spina qui marque l’axe de l’hippodrome serait dans cette hypothèse le bassin central, configuration que l’on retrouve dans l’hippodrome de Lugdunum3.La Salle des Philosophes était une grande salle contiguë au palais et faisant partie de Pœcile. On lui a donné ce nom en supposant que s’y réunissaient les philosophes et écrivains protégés par le mécénat d’Hadrien. Ils exposaient dans cette salle leurs idées philosophiques et y déclamaient leurs œuvres littéraires à la cour. Elle devait accueillir 3000 personnes, c’est-à-dire une cour, des domestiques et des vigiles prétoriens, soit un population nombreuse. Les privilégiés de cette population logeaient dans le palais même en compagnie de l’empereur, les courtisans de second rang, les soldats de garde et les serviteurs devaient se contenter de logements modestes comme l’Hospitalia. La même ségrégation existait quand il s’agissait de baigner : les petits thermes pour la première classe, les grands pour les autres. Mais même à l’intérieur de chacun des thermes, un deuxième tri se faisait car, à l’époque, les femmes pouvaient entrer le matin, les hommes l’après-midi. Les archéologues, pour déterminer le profil des occupants de chaque construction, ont toujours fait attention au type de mosaïques, les plus fines (opus vermiculatum) pour l’élite, les plus grossières (opus tesselatum) pour le commun. L’activité de la villa, les chantiers permanents, le ravitaillement des résidents provoquaient une circulation incessante et tumultueuse.

Circulation intense

D’où une brillante idée que l’on attribue à son architecte propriétaire : établir un réseau souterrain s’appuyant tout d’abord sur les caves créées par l’extraction du tuf et de la pouzzolane nécessaires à la construction des bâtiments ; ces passages souterrains furent agrandis considérablement, de manière à former un réseau desservant la villa entière du théâtre au lycée. Les galeries étaient creusées à sept mètres sous terre, hautes de cinq mètres en moyenne, et longues de 100 à 300 mètres ; elles étaient éclairées par des torches disposées tous les 10 mètres. Ces galeries comportaient des points où 260 chevaux pouvaient se reposer : ces "parkings" souterrains pouvaient accueillir 200 chariots qui arrivaient chargés de nourriture et en ressortaient à vide. Hadrien fréquentait le Théâtre maritime, petit sanctuaire où il se livrait à l’otium (temps de loisirs où il s’adonnait à la divination, à la lecture et, pour célébrer en quelque sorte la mystique de la fonction impériale, point central du monde d’où rayonne la toute-puissance, se rendait en son centre tous les jours à midi pour recevoir - par une ouverture pratiquée intentionnellement dans le toit - un peu de lumière solaire tombant sur lui. Il discutait avec les philosophes, dans une salle contiguë réservée à la culture, allait voir des représentations théâtrales, et dînait dans l’alcôve du Sérapéum en compagnie de quelques proches. Dans les dernières années de sa vie pendant lesquelles il vécut dans la villa, il ne disposait pour les activités sportives que d’une palestre assez éloignée du palais, mais il avait déjà pensé à ce point et veillait au chantier d’un grand stade situé entre les thermes et le Pœcile.

Philosophie et sports

En Égypte, l’empereur essaie plus de faire revivre l’héritage hellénistique que les traditions proprement égyptiennes. Il rend officiellement un culte à la statue chantante de Memnon, qui se dresse encore sur la rive gauche du Nil mais en fait une manifestation de la culture grecque et de la souveraineté romaine. Cette statue porte des poèmes célébrant l’empereur et l’impératrice Sabine. Hadrien construit une ville nouvelle, Antinooupolis (Antinoë), fondée au bord du Nil où s’est noyé son cher Antinoos, et il lui donne une constitution à l’imitation de celle de Naucratis. Il fréquente la bibliothèque d’Alexandrie, restaure les collections et visite le musée54. Ses voyages lui permettaient d’observer une grande variété de formes architecturales, surtout en Orient, dont il s’inspire pour ses projets. Il lança de grands travaux, avec le grand architecte Apollodore de Damas, avant de se brouiller avec lui, de l’exiler et de le faire exécuter. La Villa d’Hadrien, inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO, est fort mal entretenue en raison des coupes budgétaires. Ses conservateurs n’ont obtenu que 370.000 euros contre les 2,5 millions considérés comme le strict minimum pour l’entretien, rapporte le quotidien "Corriere della Sera". Cet ensemble de constructions s’étend sur 80 ha (soit plus que la célébrissime Pompéi !), à Tivoli, à une trentaine de km au nord-est de la Ville éternelle. En trois ans, sur les 6,7 millions d’euros demandés pour entretenir et restaurer le site, seuls 1,5 million d’euros ont été débloqués. Du coup, les zones fermées au public par des barrières métalliques surmontées d’un panneau "Risque d’écroulement" augmentent d’année en année.

Délabrements

C’est cette installation provisoire, condamnée à brève échéance à la détérioration et à l’écroulement définitif que j’eus encore le loisir de visiter la semaine dernière en me souvenant de ma première visite effectuée il y a plus de 40 ans et qui m’avait laissé le souvenir émouvant d’une histoire que je n’avais eu ni le loisir d’explorer de façon exhaustive ni de la confronter aux écrits de Marguerite Yourcenar, disparue depuis. Après avoir publié le roman philosophico-historique , les « Mémoires d’Hadrien », méditation de l’empereur à la fin de sa vie, sous forme d’une longue lettre adressée au futur Marc Aurèle et dans laquelle il retrace les principaux événements de son existence, qui fut la plus libre et la plus lucide possible. Les différentes versions de cette première ébauche, datant de 1924 à 19291, ont été détruites par la future académicienne après les refus de plusieurs éditeurs. Quand elle reprend, un quart de siècle plus tard, son projet de jeunesse, la perspective s’est inversée : c’est Hadrien qui tient le stylet et qui raconte sa vie et sa passion pour le jeune Bithynien, à travers le filtre de la douleur causée par le suicide de celui-ci. « Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. » N’est-ce pas le retour d’une situation comparable à laquelle assiste actuellement un monde désabusé, sceptique, pessimiste, dont les valeurs s’effondrent et qui est en recherche constante d’une spiritualité capable de succéder à celles du passé.
L’auteur dit aussi avoir hésité un moment entre les mémoires de l’empereur romain Hadrien et ceux du poète et mathématicien Omar Khayyam. En fait Hadrien, Omar Khayyam ou le héros Zénon de L’Œuvre au noir se présentent comme des personnages lucides, tolérants et désabusés tant sur la condition humaine que sur les illusions dont l’humanité semble ne pouvoir se passer. Marguerite Yourcenar explique le long travail d’érudition et de romancière qu’elle a mené pour écrire les Mémoires d’Hadrien et pour se rapprocher le plus possible du personnage et de l’ambiance historique. Quoi qu’on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c’est déjà beaucoup de n’employer que des pierres authentiques ». Ce à quoi d’autres commentateurs répondent que Mme Yourcenar a déployé pour le peindre des trésors de psychologie et une bonne connaissance des sources sans prétendre à la vérité historique, qu’elle a fait toutes les erreurs possibles pour un roman historique, transformé Hadrien en Mme Yourcenar et a tout surdécoré avec de la pensée moderne.

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