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Une pensée à la fois révolutionnaire et traditionaliste

Hannah Arendt

A propos d’un film : Eichmann à Jérusalem

mardi 28 mai 2013, par Picospin

Cette renommée est liée aux divers thèmes philosophiques et politiques auxquels elle a consacré sa réflexion et dont émergent en particulier « Les origines du totalitarisme », « La condition humaine », « Du mensonge à la violence » et tout particulièrement « Le procès Eichmann » qui continue de faire débat entre partisans et adversaires de sa théorie sur la banalité du mal.

Un monde contemporain complexe

Elle s’est trouvée aux prises avec les évènements politiques du monde contemporain dont elle a tenté de tirer le sens et l’importance historique en essayant de montrer dans quelle mesure ces derniers ont influencé notre jugement politique et moral. Ce qu’elle a cherché avant tout c’est de déterminer le sens et les conséquences des évènements survenus au cours du 20è siècle, en d’autres termes le Nazisme et le Stalinisme. Bien que ses œuvres appartiennent dorénavant à la tradition occidentale, elle reste difficile à classer, entre conservatisme, libéralisme et socialisme. Le fait qu’elle se soit attachée à démembrer les aspects de la démocratie représentative, son insistance sur l’importance de l’engagement civique, la séparation de la morale et de la politique et son attachement à la tradition révolutionnaire contribue largement à confirmer la justification de cette attitude.

Défense des droits de l’homme

Ces considérations ne font pas de Hannah Arendt une figure de la défense des penseurs opposés au libéralisme. Elle était au contraire quelqu’un qui défendait avec vigueur les droits de l’homme et critiquait toutes les formes de communautarisme politique qui soit basé sur la tradition, les coutumes et toutes celles qui sont fondées sur l’identité religieuse, ethnique ou raciale. Elle n’a jamais conçu la politique comme un moyen de satisfaire les préférences individuelles ni en tant que voie d’intégration des individus autour du partage d’une conception du bien. Ses préférences vont plutôt aux manifestations d’une citoyenneté pleinement assumée, aux délibérations et autres expressions des actions affectant les communautés politiques. S’il est une tradition qui appartient à la pensée d’Arendt, c’est bien la tradition républicaine, née de la conception d’Aristote et incarnée par les textes de Machiavel, Montesquieu, Jefferson et Tocqueville. L’action politique n’est valorisée que dans la mesure où elle est susceptible de conduire à un accord, une conception partagée du bien, ce qui permet à tout citoyen de déployer ses potentialités d’agent chargé de développer ses capacités de jugement, et au-delà, de manifester son efficacité en matière d’action politique. Dans « La Condition humaine », elle présente une conception plutôt négative de la modernité. Elle s’y soucie des pertes subies au cours des éclipses de la tradition, de la religion, de l’autorité ce qui ne l’empêche pas de suggérer des solutions à travers le questionnement du sens, de l’identité et des valeurs.

Que signifie modernité ?

La modernité est la conséquence de la perte du monde, ce qui signifie restriction, élimination hors de la sphère publique, de l’action et du discours en faveur d’un univers privé consacré à l’introspection et à la poursuite particulière d’intérêts économiques. La modernité est l’âge de la société de masse, de l’émergence du social hors du privé et du public et de la victoire de l’animal « laborans » sur « l’homo faber » associé à la conception de l’homme en tant qu’animal politique. C’est aussi l’âge de la bureaucratie face au politique et à l’action et celui de la domination de l’élite et des manipulations de l’opinion publique. C’est l’âge du totalitarisme émergé en tant que résultat de l’institutionnalisation de la terreur et de la violence, des processus naturels de l’histoire plus que celle d’une fabrique plurielle et pacifique de l’histoire où l’isolement et la solitude ont érodé la solidarité et les autres formes spontanées du vivre ensemble. C’est l’âge d’un passé qui ne garantit plus la conformité à l’exactitude des évaluations, où les individus en perte de traditions et de valeurs doivent partir à la recherche de nouvelles fondations pour construire la communauté humaine. Le totalitarisme a rompu irrévocablement la continuité de l’histoire de l’occident et dévalué toutes ses catégories morales et politiques.

Holocauste et Goulag, deux versions des massacres

Confrontés aux évènements tragiques de l’Holocauste et du Goulag le retour aux concepts et valeurs traditionnels ne permet plus d’expliquer la signification du nouveau à l’aide du précédent, de comprendre le monstrueux par le familier et de porter la charge du temps sans l’aide d’une rampe. Ce n’est que par la réappropriation du passé par de nouvelles réflexions que l’on peut espérer restaurer et éclairer le sens du présent. Cette manœuvre a été rendue possible par l’herméneutique de Walter Benjamin qui identifie les ruptures, déplacements et dislocations historiques du passé pour les réactualiser. Heidegger découvre la déconstruction pour saisir le sens de nos catégories et les libérer des incrustations déformantes de la tradition, récupérant ainsi les origines perdues des concepts et catégories philosophiques. Il faut sauver tout ce qui peut l’être d’un passé qui le mérite pour sauver les fragments des trésors les plus significatifs, et permettre de redorer notre blason pour inspirer l’avenir. L’écroulement de la tradition constitue une occasion d’observer le passé avec un regard direct qui a disparu de la lecture de l’occident depuis que la civilisation romaine a soumis celle de la Grèce.

Aliénation du monde

Pour Arendt, le monde est aliéné à cause de la perte de l’intersubjectivité des expériences grâce auxquelles sont établies notre identité et le sens des réalités. La terre l’est parce que nous cherchons à nous en échapper, sous l’incitation des techno-sciences qui poussent à explorer l’espace, à surmonter la condition humaine rivée à la terre, à recréer la vie dans les conditions des laboratoires, à allonger la longévité et à augmenter le social par l’expansion illimitée de l’économie de marché et l’accumulation indéfinie du capital et des richesses, ce qui a fait de tout objet une source de production et de consommation, d’acquisition et d’échange, et aboutit à la confusion entre privé et public. Toutes les valeurs du monde de la fabrication – permanence, stabilité, durée – de celui de l’action et de la parole – liberté, pluralité, solidarité – sont sacrifiées au profit des valeurs de la vie telles que productivité et abondance. En isolant la sphère politique de celle du social et celle du public de celle du privé, Arendt ne pouvait rendre compte des exploits les plus marquants de la modernité que sont l’extension de la justice et des droits et la reconfiguration des frontières entre public et privé.

Vita activa

Elle analyse la « Vita activa » à partir des catégories du « Labor », qui est l’activité liée à la condition humaine de la vie, du travail et de l’action liée à la pluralité. Il constitue la capacité à soutenir la vie humaine, à pourvoir à nos besoins biologiques de consommation et de reproduction. Celle du travail consiste à construire et entretenir un monde destiné à l’usage de l’homme. L’action est conçue pour identifier les agents, affirmer la réalité du monde et réactualiser notre capacité à gérer la liberté. Pour elle, ce qui est spécifique de l’homme et qui le distingue de l’animal réside dans l’action réalisée dans le cadre de la Vita activa. Par liberté, elle entend la capacité de commencer, d’entreprendre quelque chose de nouveau, d’inattendu, ce par quoi tous les êtres humains sont dotés de la vertu, de la spécificité d’être nés. L’action est enracinée dans la naissance, la réactualisation de la liberté qui apporte avec elle la capacité de faire des miracles, de donner naissance à quelque chose de totalement inattendu dont l’exécution ne saurait être déduite des évènements du passé. La naissance de tout individu implique sa capacité à découvrir et révéler la conscience de soi et de réaliser l’inattendu, ce qui se traduit parfois en termes de révolutions et de soulèvements populaires, dont le meilleur exemple est celui de la révolution américaine, un acte fondateur, suivi d’une constitution de la liberté.

Fondations

Ses pères fondateurs ont reconnu, reconnaissent qu’ils s’étaient engagés dans cette procédure parce qu’ils y ont trouvé des choses délicieuses, inattendues et ont acquis ainsi un goût pour la liberté et leur récompense aux yeux de leurs pairs.
La pluralité correspond à l’action comme la vie l’est pour l’activité et la « mondialisation » pour le travail. Les hommes et non l’Homme habitent la terre de telle sorte que personne n’est jamais le même et ne ressemble jamais à aucun être qui ait jamais vécu, vit, ou a vécu. Ils ne sont pas interchangeables, sont aptes à se comprendre car chacun est un individu doté d’une biographie et d’une perspective uniques. Action et discours sont intimement liés dans la mesure où la première entraine le second et que leur actualisation réciproque agit dans la concertation et la convergence à condition que la parole ne cache pas la réalité et que les actes ne soient pas destinés à violer et à détruire mais à établir des relations et à créer de nouvelles réalités. S’il est difficile de révéler sa propre identité par la parole, il l’est moins en tenant compte des récits et surtout de leurs fins. Le sens de l’action dépend de son articulation lorsqu’elle est démembrée rétrospectivement par les historiens et les conteurs. Le contenu des récits évalue la confiance qu’on peut leur accorder et une signification plus profonde des actions ainsi rapportées. L’inconvénient de s’appuyer sur l’action réside dans le fait qu’elle est fragile, sujette aux érosions par le temps et l’oubli, contrairement aux produits résultant du travail qui acquièrent la permanence tandis que les mots et les choses ne survivent pas à leur fabrication à moins d’y faire référence par le souvenir.

Poterie grecque : une mémoire

C’est pour cette raison que la poterie grecque est si appréciée parce qu’elle sauvegarde les actes glorieux du passé pour le plus grand bénéfice des futures générations. Les œuvres de Homère ou Thucydide racontent l’histoire des ambitions de l’homme, de son courage, de son avidité et de son combat ininterrompu, malgré la perspective d’une défaite inéluctable. C’est ainsi que la fragilité et le risque du péril de l’action humaine peut se surpasser et survivre aux vies des acteurs de ces évènements et à la longévité limitée de leurs contemporains. Pour avoir une chance d’être préservés, ces récits doivent être propagés par une audience suffisamment large pour que soit conservée la mémoire des mots et des actes au service des citoyens face aux ravages du temps et pour laisser un testament aux futures générations.
Souvent, Arendt évoque la métaphore de la cité qui n’est pas seulement un lieu désigné topographiquement mais surtout le site d’une organisation où des gens s’impliquent dans des actions, conversations produits dans un espace réservé à cet effet que les citoyens peuvent reproduire à l’envi où qu’ils se trouvent physiquement, ce qui leur permet de recréer une association politique initialement fondée par la mise en commun des mots et des actes quel qu’en soit le lieu.

A suivre : Que montre le film ?