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Hommage à Denis Diderot

Jacques le Fataliste

Préambules à la Révolution Française

dimanche 26 février 2012, par Picospin

Les lumières étaient sur toutes les lèvres et dans toutes les pensées ce qui n’en rendait que plus urgent le changement politique réclamé avec impatience par une population dans l’ensemble mois enthousiaste qu’on ne le pensait généralement mais aussi plus déterminée et plus consciente de la nécessité de changer de régime politique.

Appel à la Liberté

C’est au nom de ces principes et désirs que s’exprime notre auteur, ancien élève des Jésuites, et qui avait abandonné progressivement sa foi en des dogmes surannés au nom de la défense de sa liberté de pensée dont il souhaitait ardemment l’avènement. Nous sommes parvenus au stade de la métaphysique qui dépasse et transcende les contextes politiques et sociaux des peuples et des individus. Ces derniers se demandent couramment comment et dans quelles conditions ils sont libres de choisir, de décider par eux-mêmes sans en référer à un être suprême, horloger ou architecte qui, de là-haut décide pour ses créatures et inscrit dans le ciel, en vertu de sa toute puissance les évènements prêts à intervenir dans sa vie. A travers les décisions qu’il nous arrive de prendre, nous avons le sentiment d’opérer certains choix et cela même en dehors de toute considération de nos libertés politiques et des droits qui nous sont reconnus. Cette dimension métaphysique de la liberté renvoie à ce qu’on nomme le libre arbitre dont on fait le trait le plus spécifique de la condition humaine. Dans quelles conditions, ce droit à un comportement libre est-il accordé à l’homme ? Est-ce parce que il est le seul animal sur terre capable d’émettre un jugement de valeur en procédant à des distinctions morales entre le bien et le mal, l’honnête et le malhonnête, le juste et l’injuste. Pour juger un agent, faut-il admettre comme préalable qu’il aurait pu faire autrement que ce qu’il a fait en réalité ? Était-il libre de choisir, d’agir autrement.

Juger mon canari ou mon chat ?

C’est pour cette raison que l’on s’est abstenu pour le moment de ne pas juger en cour de justice un lion qui aurait tué la chèvre de son voisin et que ce faisant, il avait accompli une mauvaise action qui méritait châtiment, emprisonnement, voire condamnation à mort ou fin de vie assignée dans sa cage dans laquelle on jetterait chaque jour sa nourriture pour le traiter « humainement », autrement dit sans le laisser crever de faim. C’est en ce sens que Sartre soutenait que même en période d’occupation allemande, les Français étaient laissés libres de s’engager dans la collaboration, l’indifférence ou la résistance. A quoi bon condamner un accusé si l’auteur d’un crime ne peut être tenu pour responsable de l’avoir accompli ? Est-ce que l’être humain est soumis aux mêmes lois, aux mêmes réseaux de détermination que les plantes ou les animaux ? Même si pour certains de ces derniers aux réseaux neuronaux très développés, certains se posent la question de l’empathie, de l’assistance, de la compassion ce qui les placerait à un autre rang encore à déterminer. Quoiqu’il en soit de cette question pas encore résolue ou en voie de l’être, on pense généralement au déterminisme pour se mettre d’accord sur les modes de décision des animaux et dans certains cas de ceux de être humains. Se pose à cette occasion la question de savoir comment concevoir la relation entre les sciences de la nature et les sciences de l’homme dont certains pensent qu’elles se rapprochent de celles de la culture.

Fatalisme, déterminisme ou liberté ?

Ce sont ces notions que Diderot illustre par la conversation entre Jacques et son Maitre qui tous deux voyagent indéfiniment sans points de départ ni d’arrivée en se racontant des histoires concernant leur vie et celle des autres hommes. - Jacques pense que l’homme est un composé de matière, une machine qui fait ce qu’on l’ordonne, autrement dit un être déterminé, dépourvu de toute possiblité de choix et de ce fait privé de liberté. Tout ce que nous faisons est écrit sur un grand rouleau et l’homme lui-même ne peut pas du tout le changer. Si la vie est définie lors de la naissance et si l’homme est seulement une partie de tout l’univers, c’est à cause de son ancien capitaine qui l‘a enseigné et lui a dit que tout est écrit là-haut sur le grand rouleau de la destinée et que l’homme n’a aucune importance dans tout le déroulement de l’univers. Chaque action a une conséquence et tout le système de la vie fonctionne de cette manière. Le maître, qui pense tout le contraire de Jacques, croit en l’importance de l’homme et pense que tout être humain ou animal fait partie de l’équilibre de la nature. Il faut tous les êtres pour garder l’équilibre. La nature n’a rien fait d’inutile et de superflu. Ce qui resterait à résoudre, c’est le problème de l’antériorité du message écrit là-haut par rapport à l’action menée par l’homme. Est-ce qu’on fait sur terre ce qui est écrit là-haut ou bien est-ce que ce qui est écrit n’est que la reproduction, la mise en mots de ce qui est fait ici bas ? Tant que cette énigme n’est pas résolue, face aux événements, Jacques affiche une liberté d’esprit surprenante qui fait de lui, plus que son amour du vin, des femmes et autres plaisirs de la vie mises à sa disposition, un véritable libertin.

Dialogues et controverses

En décrivant les pensées des deux protagonistes l’auteur veut exprimer les idées de la majorité du peuple de cette époque puisque nous sommes à la veille des grandes transformations et mutations subies et vécues par la société en général et celle de la France en particulier avec l’arrivée imminente de la Révolution Française. Les histoires racontées par les différents caractères ont pour seul but de donner aux 2 protagonistes des thèmes pour discussion. « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. » C’est par cette introduction que débute “Jacques le Fataliste” qui fait en ce moment salle comble au theatre pour le plus grand plaisir de spectateurs ravis par le jeu rodé des acteurs, l’ingéniosité du dispositif scénique, les jeux imaginatifs des éclairages et la fluidité de la mise en scène enfin présentée dans les costumes originaux de l’époque de conception de la pièce, ce qui la rend plus “crédible” que les vaines transpositions de temps vers un anachronisme inutile, désuet et gênant.


Diderot D. Jacques le Fataliste. Bibliothèque de la Pléiade, NRF. 1951. Paris, Editions Gallimard.

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