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Les revendications d’un sage

Jean Ziegler : pour un "tribunal de Nuremberg" de la crise

Un procès de l’occident ?

mardi 28 octobre 2008, par Picospin

Le nouveau livre de celui qui est aujourd’hui membre du Comité consultatif du Conseil des droits de l‘homme de l’ONU, est un ouvrage dense, étayé de faits recueillis durant son activité à l’ONU. Dans "La haine de l’Occident", Jean Ziegler manie sa verve pamphlétaire et son franc-parler, accusant le FMI, le président français Nicolas Sarkozy, la banque Mondiale, l‘OMC et le double langage de la communauté internationale. Et d’illustrer le rejet et la haine grandissante du tiers-monde contre l’Occident.

Une haine

C’est un historique de la haine qu’un nouveau livre, "La haine de l’occident" de Ziegler met en perspective. Depuis plus de 500 ans, les Occidentaux dominent la planète. Or, les Blancs, aujourd’hui, ne représentent guère que 12,8 % de la population mondiale. Par le passé, ils n’ont jamais dépassé 24%. Et de resituer les systèmes de domination de l’Occident au long des siècles : les conquêtes, l’esclavage et la traite, la colonisation et enfin l’actuel ordre du capital occidental globalisé. Ces dominations terribles, auxquelles on ajoutera les actuels refus de repentance, de réparations et la confiance toujours indélébile du Nord envers l’idéologie libérale, c’est ce qui, pour Ziegler, a irrémédiablement rouvert la blessure. Le Suisse s’en prend ainsi au président français qui, à Dakar en 2007, reprochait aux Africains leur immobilisme qui ne laisse pas de place ni pour l’aventure humaine, ni pour le progrès. Lorsqu’il dresse la liste des objectifs du millénaire établis par la communauté internationale, en 2000 à New York de l’éradication de la pauvreté à la réduction de la mortalité infantile et au travail sur l’environnement, remarquant que huit ans après rien n’a été fait, c’est pour mieux souligner que la crise va augmenter les causes et donc les haines. La crise, pour Ziegler, c’est la révélation des "haines raisonnées, des haines réfléchies, travaillées au Surmoi, et débarrassées des intégrismes dogmatiques et qui viennent d’un "refus organisé et collectif à l’ordre meurtrier du monde". Certes, la crise financière perpétue la mainmise du libéralisme sur le monde, puisque ce système tente de s’établir comme son propre remède. Dans son ouvrage, Ziegler détaille les systèmes indiens et chinois, mais ne remet pas en question le modèle puisque les oligarchies du Sud se contentent de reproduire le système mondial de domination et d’exploitation inventé par les Occidentaux. Détaillant ensuite la destruction du marché africain du coton par les firmes américaines avec la complicité de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les accords économiques inégaux imposés par l’Europe à ses anciennes colonies, le comportement scandaleux du FMI et de la Banque Mondiale qui imposent des conditions draconiennes au remboursement de la dette.

La crise par la main invisible

Ziegler sait bien que la crise ne renversera pas le capitalisme.
Néanmoins, c’est grâce à son expérience, et aux différents ambassadeurs occidentaux qu’il tire ses conclusions sur la fin de la doctrine de la "main invisible", cette idée à l’oeuvre dans la politique reagano-thatchérienne selon laquelle la doctrine libérale était une loi quasi-naturelle avec l’idée que le marché le plus déréglementé était le moyen ultime de réguler le moloch, qui, forcément, trouverait le moyen de s’auto-réguler, ce qui lui aurait permis d’accéder à un peu plus d’humain. Cette idée prévaut toujours en Occident où les injections et les remèdes trouvés jusqu’ici sont plus des remèdes libéraux que des solutions politiques. Ziegler en choquera plus d’un en appelant de ses vœux un "tribunal de Nuremberg pour juger les prédateurs qui ont provoqué cette catastrophe. Quand il évoque les souffrances des peuples opprimés, Ziegler n’oublie pas de citer les penseurs et les poètes qui, ces siècles derniers, ont aussi porté ces paroles et ces idées. A la fameuse phrase du regretté Aimé Césaire ("J’habite un long silence, une blessure profonde"), il répond aujourd’hui par "Le silence est terminé, et la blessure est ouverte." C’est "le temps du retour de la mémoire". La haine de l’Occident n’apporte pas que des chiffres, des faits et des cris. Ce sont des ponts entre économie, militantisme et culture. Ce n’est pas le moindre des mérites du Suisse que d’illustrer ses bilans et ses dénonciations avec des penseurs, ou des poètes. C’est par cette dimension même que Ziegler "dé-occidentalise" son propos, le défocalise et désamorce les critiques qui l’accuseraient de vain radicalisme. Appréciant Césaire et Senghor, c’est dans la pensée des diasporas africaines, des mémoires du Sud, des cultures autochtones, qu’il va puiser. Aux temps où, en Occident, sévissent le concept d’identité nationale et la crise financière, ces hommes-là sont à lire et relire.

Une critique acerbe

On peut comprendre la critique acerbe de Jean Ziegler contre l’occident qui n’a cessé d’imposer sa loi, ses règles, son pouvoir sur des populations écrasées sous les pattes d’éléphant et les chenilles des chars déployées depuis tant d’années sinon de siècles sur tous les continents au nom de la supériorité du monothéisme intransigeant qui emporte tout sur son passage et sa dictature, sinon son totalitarisme. Les occidentaux, sous la conduite des Européens se sont arrogé le droit de détruire des civilisations, de conquérir des territoires qui ne leur appartenaient pas et de massacrer ce qui s’opposait à leur volonté de puissance, à leur désir d’imposer la loi du plus fort, celle dont ils avaient appris l’usage dans les institutions capables de fabriquer des soldats et de généraux, des marins et des amiraux, plus tard des oiseaux humains lâchant des engins meurtriers sur des populations civiles sans défense et plus tard encore, envoyant dans l’espace les conquérants de l’inutile ou des espaces à la recherche du moindre indice de vie sur des planètes fatiguées de servir de satellite à un soleil qui finira par s’éteindre. Oui, cet homme là a singulièrement manqué de morale sinon d’éthique, renversant sans cesse son rôle, se transformant en victime alors qu’il était bourreau.

L’homme occidental

Qui aurait pu le freiner dans sa fureur de possession, de conquête, de meurtre accomplis sur ses congénères mais aussi sur tout ce qui bouge, qui bougeait, qui avait une âme ou en était dépourvu comme le proclamaient certains sorciers qui utilisaient le négationnisme pour qualifier des faits historiques et nier l’existence des peuples. Paradoxalement, Jean Ziegler est suisse. Il est ressortissant d’un pays qui vit dans le calme, l’harmonie entre montagnes et plaines, cimes et rivières, soleil et glaciers, compteurs du temps et réservoirs de richesse. C’est un révolté qui passe la main à Césaire, chantre de la négritude, doux contestataire du pouvoir blanc, habile diplomate à expliquer aux puissants qu’ils ne pourront indéfiniment massacrer l’autre et en exploiter les ressources, la sueur et le statut. Peut-être, une aube se lèvera-t-elle demain quand un ancien esclave se dressera devant les peuples pour leur dire qu’une époque est révolue, au nom d’une démocratie forgée il y a deux siècles et qui serait la première à promouvoir un être humain qui est teint des couleurs des proscrits. Une revanche ? Non une justice.