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De la foi à la défiance

Justice, souci de l’autre et répartition morale

Quelles conséquences ?

mardi 18 mai 2010, par Picospin

Ce n’est pas une fois, ni deux, ni trois que nous avons vue sur chalet au milieu des neiges d’un chalet vide de décoration, de sens et de gaité situé quelque part au milieu des Alpes suisses où se rassemble moins l’intelligentsia que la crème des possédants internationaux pour y jouir, à l’abri des fiscs, des avantages alloués aux célébrités autorisées à titre combien dérogatoire d’étaler leurs biens au soleil comme on le ferait de collections de bijoux chez Cartier près de la place Vendôme.

John Rawls naît le 21 février 1921 à Baltimore, aux Etats-Unis. Enrôlé comme soldat pendant la Seconde guerre mondiale, il est marqué par la catastrophe de la bombe atomique à Hiroshima. Il quitte alors l’armée et passe un doctorat de philosophie morale à l’université de Princeton, où il devient professeur. Il enseigne ensuite à Oxford, à Cornell, au MIT et enfin à Harvard, où il restera jusqu’à la fin de sa carrière. Dans les années 1960, il murit le projet d’un livre qui paraît en 1971 sous le titre de "Théorie de la justice". L’ouvrage est une révélation, au point d’être le traité de philosophie le plus lu du XXe siècle. Rawls y renouvelle complètement la philosophie politique. On lui doit aussi notamment "La Loi des peuples" (1995), une théorie sur la justice internationale. John Rawls meurt le 24 novembre 2002.

Dans sa "Théorie de la justice", Rawls veut fonder une morale sociale qui équilibre la liberté de chacun et la solidarité entre tous. Avec les libéraux et contre les utilitaristes, il refuse la soumission des individus au groupe, à la loi du plus grand nombre. Mais contre les libéraux, il soutient que la liberté individuelle ne dispense pas de s’occuper de ses concitoyens. En outre, Rawls ne se contente pas de déterminer ce qui est juste dans telle société donnée. A la suite de Kant, il veut établir les fondements de toute société qui cherche à être juste. Pour cela, Rawls énonce deux principes :

1. Toute personne a un droit égal à l’ensemble le plus étendu de libertés fondamentales égales qui soit compatible avec un ensemble de libertés pour tous. Ce "principe de liberté" stipule qu’il faut augmenter le plus possible les libertés de chacun, la seule limite étant que la liberté d’une personne entraîne la perte de liberté de quelqu’un d’autre. Ce principe est essentiel, mais il ne peut suffire à faire une société juste, car en pratique, toutes les sociétés engendrent des inégalités. Pour Rawls, celles-ci sont même une bonne chose, à condition qu’elles favorisent l’équité. D’où le second principe.

2. Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire deux conditions : elles doivent être (a) au plus grand bénéfice des membres les moins avantagés de la société ; et (b) attachées à des fonctions et positions ouvertes à tous dans des conditions d’égalité équitable des chances. Par ce "principe de différence", Rawls affirme que les inégalités doivent être au service des plus pauvres et que toutes les fonctions (poste de travail, fonction politique...) doivent être ouvertes à tous (à compétences égales). Prenons un exemple. Un chef d’entreprise souhaite engager un informaticien. Or, il se trouve que son fils est justement programmeur. Le patron peut-il engager son fils sans autre procédure ? Non, car il ne respecterait pas l’égalité des chances de tous. Pour être juste, il doit faire un appel d’offre et engager l’informaticien le plus compétent. Et si deux candidats sont aussi bons l’un que l’autre, le premier étant sans travail et le second ayant déjà un emploi ? L’employeur doit engager celui qui est le moins avantagé par la société, c’est-à-dire celui qui est chômeur. Ces principes peuvent paraître très rigoristes, voire inapplicables en réalité. Ils paraissent aussi restreindre fortement la liberté de choix des individus. Pourquoi un patron n’aurait-il pas le droit d’engager son fils dans sa propre entreprise ? Pour faire saisir son idée de la justice, Rawls imagine une fiction : des individus, libres et égaux, doivent inventer les principes selon lesquels ils vont vivre ensemble. Ils peuvent choisir n’importe quel système mais sans savoir quelle place ils y occuperont. C’est ce que Rawls nomme la "fiction du voile d’ignorance".

L’argent et le bonheur

Si l’argent ne fait pas le bonheur, il ne l’empêche pas non plus. Est-ce que cette préoccupation est une compensation, une fuite à l’exposition au néant ? Jonas écrit que « avec l’avoir une fin », s’exprime dans la définition en même temps le précaire et l’aspect menacé d’être là. L’existence doit être à chaque fois gagnée sur l’imminence permanente de la mort. « C’est pourquoi le mode fondamental de l’être est le « souci », sans qu’il soit besoin pour l’être d’être le seul dans ce cas et qu’il soit le seul à se trouver constamment au premier plan. Le souci ne se limité pas à ces considérations car d’autres éléments périssables sont aussi objets du souci, comme d’autres personnes peuvent l’être sur le mode des « soins de bienfaisance », y compris et parfois surtout les objets inanimés, les œuvres à achever auxquelles l’artiste ou tout créateur est capable de sacrifier sa vie. Est-ce un dérivatif à l’option de l’ultime sacrifice ? Une fois que l’on accepte l’idée de la possession des biens et d’une morale qui les justifie, il est permis de passer à une réflexion sur le sens commun ou les conceptions de ce que l’on appelle l’opinion publique qui tend à faire accroire que le revenu, la richesse et les bonnes choses dans la vie devraient être répartis en fonction du mérite moral.

Le bonheur selon la vertu

La justice serait l’équivalent du bonheur selon la vertu. Cet idéal passe pour représenter la conception correcte de la justice distributive et la société devrait essayer de le réaliser dans la mesure où les circonstances le permettent. L’idée de répartition en fonction de la vertu ne saurait pouvoir distinguer entre mérité moral et attentes légitimes. Prendre part à des organisations justes, c’est déjà acquérir des droits les uns envers les autres, définis par des règles reconnues ce qui conduit à obtenir certains droits qu’une juste répartition se doit de respecter. Autrement dit, un système juste doit répondre à des attentes légitimes fondées sur les institutions sociales sans que pour autant les ayant droits soient en mesure de réclamer en retour des valeurs dépendantes ou proportionnelles à celles affichées comme intrinsèques. Les principes de la justice qui gouvernent la structure de base et qui précisent les devoirs des individus les uns envers les autres font l’impasse sur le mérite moral qui par ailleurs n’est nullement reflété par une juste répartition.

Confusions

Cette confusion est-elle uniquement impliquée dans les dérives d’une application saine de la justice distributive à laquelle l’opinion publique ne croit plus guère, ayant perdu définitivement confiance dans la vertu des « distributeurs » qui ont cessé d’être de simples machines d’où s’écoulerait un argent propre, sale ou lavé dont de rares éléments sont susceptibles d’être ramassés par des individus d’autant plus fragiles qu’ils n’ont que leur précarité à exhiber. Jusqu’à l’extrême limite de leur foi, le système en place peut leur accorder l’aumône à condition que soit maintenue une parcelle de confiance constamment démentie par le mensonge, garant d’une défiance devenue aveugle à mesure que se répètent tricheries, corruption, malversations. Au-delà, c’est l’entrée dans le monde de la défiance, capable de mener à l’abandon du respect des principes, de la croyance dans la vérité et au déni des réalités au profit des fantasmes, des illusions, des propagandes et des constructions idéologiques.

Jonas H. Pour une éthique du futur. Paris, 1998, Rivages Poche.
Rawls J. Théorie de la Justice. Paris, Editions du Seuil, 1987.