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L’éthique à la recherche de ses objectifs ?

Justiciers du 21è siècle ?

Rôle de l’éthique dans un monde désenchanté ?

vendredi 22 mai 2009, par Picospin

Est-ce l’objectif de l’éthique de dénoncer les fautes, de redresser les torts et de les livrer à la vindicte des justiciers, des hommes de loi afin que le monde sorte de son équilibre instable pour retrouver une assise plus ferme et plus solide sur laquelle ses habitants bénéficieront d’une sérénité plus assurée et d’un stress moins traumatisant ?

Des opinions

La doctrine chrétienne, les diverses philosophies, les dogmes et croyances de toute espèce ont coupé peu à peu la communication régulière du monde d’en bas avec son prototype divin et, par là même, avec les normes unanimement reconnues. Ainsi, l’homme est rentré en lui-même, le surnaturel, transporté dans un domaine purement intérieur, a cessé d’être un réservoir de forces vitales et de lois pour devenir une image, un regret ou un désir maladif, plus près de la superstition que de la vérité. Don Quichotte prend conscience de cette rupture qui, l’ordre ancien étant tombé dans l’oubli, passe tout à fait inaperçue autour de lui puisque l’absence de normes est devenue normale, mais le trouble au point de lui rendre l’existence impossible. C’est là le tourment de sa vie, et l’une des premières raisons, sinon la seule, qui motivent sa sortie. En sortant, en effet, Don Quichotte ne vise à rien de moins qu’à redonner une norme au monde anarchique de son époque, qui souffre sans le savoir moins de la faillite des modèles spirituels contemporains que de leur évanouissement, si l’on peut dire, dans une transcendance où ils sont devenus inaccessibles. Identifié avec le livre qui incarne à ses yeux l’ordre parfait, un ordre non point statique, mais agissant, capable de régulariser et de féconder le réel, il entend mettre fin à la séparation des choses visibles d’avec l’invisible qui est la maladie secrète de ce qu’il appelle l’Âge de fer. Ainsi, la littérature renouera les liens rompus entre le quotidien et le divin, autrement dit elle assumera par les moyens qui lui sont propres la tâche qui incombait jadis à la mythologie. Cet avis de Marthe Robert trouvera un autre écho, sans doute plus puissant, chez Michel Foucault qui a su profiter de l’occasion offerte par Cervantès pour mythifier son héros de toujours, le fou, chambre d’écho, d’écoute des malheurs du monde. Le fou, entendu non pas comme malade mais comme déviance constituée et entretenue, comme fonction culturelle indispensable, est devenu, dans l’expérience occidentale, l’homme des ressemblances sauvages. Ce personnage, tel qu’il est dessiné dans les romans ou le théâtre de l’époque baroque, et tel qu’il s’est institué peu à peu jusqu’à la psychiatrie du dix-neuvième siècle, c’est celui qui s’est aliéné dans l’analogie. Il prend les choses pour ce qu’elles ne sont pas, et les gens les uns pour les autres ; il ignore ses amis, reconnaît les étrangers ; il croit démasquer et il impose un masque.

Un roi ou des horipeaux ?

Il inverse toutes les valeurs et les proportions, parce qu’il croit à chaque instant déchiffrer des signes : pour lui les oripeaux font un roi. La polyphonie orchestrée par le narrateur dans Don Quichotte, visiblement commandée aussi par la jubilation de raconter et d’entendre des histoires, répète l’idéalisme de notre chevalier en lui donnant des issues contradictoires : si le désir d’absolu de Chrysostome ne peut s’étancher que dans la mort, les amours contrariées de Lucinde et Cardenio connaissent, elles, une conclusion heureuse, mais au prix d’un dénouement que l’on jugera peut-être improbable. Faut-il voir ici autant d’exemples de la correction infligée à la vie par le roman ? Ici encore, Don Quichotte nous laissera dans l’aporie : les livres - et particulièrement les romans - s’apprêtent-ils à constituer au XVIIème siècle les nouveaux repères de conduite dans un monde désenchanté ? Sont-ils devenus au contraire les hérauts mensongers d’une cohérence disparue ? En tout cas, la question posée par Cervantes inaugure pour longtemps un enjeu crucial. Les références christiques s’imposent évidemment, comme pour L’Idiot de Dostoïevski, d’autant que l’ascèse du personnage est souvent soulignée dans ses formes les plus âpres : « Je ne prétends pas, et l’idée ne m’a même pas traversé l’esprit, que l’état de chevalier errant soit aussi saint que celui du religieux cloîtré ; mais je peux inférer des maux que j’endure que cet état est sans aucun doute plus dur et plus difficile, qu’on y est plus affamé, plus assoiffé, plus misérable, plus déguenillé, plus pouilleux. Ces vertus stoïques qui font supporter en effet à Don Quichotte bien des coups et des humiliations lui paraissent les voies nécessaires dont il importe de ne pas démériter.

Humiliations

La présence de Sancho lui est certes indispensable pour en témoigner, mais, seul aussi, dans l’ascèse rêveuse de la sierra Morena et sous l’autorité magistrale du Livre qu’il invoque sans cesse, le héros souhaite d’abord ne pas démériter à ses propres yeux, comme le proclame cette belle déclaration du livre II : « Chevalier je suis, et chevalier je mourrai, s’il plaît au Très-Haut. Les uns suivent le large chemin de l’orgueilleuse ambition ; d’autres celui de l’hypocrisie trompeuse ; et quelques-uns enfin, celui de la religion sincère. Quant à moi, poussé par mon étoile, je marche dans l’étroit sentier de la chevalerie errante ; méprisant, pour exercer cette profession, la fortune mais non point l’honneur, j’ai vengé des injures, redressé des torts, châtié des insolences, vaincu des géants, affronté des monstres et des fantômes. Je suis amoureux, uniquement parce qu’il est indispensable que les chevaliers errants le soient et l’étant, je ne suis pas des amoureux déréglés, mais des amoureux continents et platoniques. Mes intentions sont toujours dirigées à bonne fin, c’est-à-dire à faire du bien à tous, à ne faire de mal à personne. Si celui qui pense ainsi, qui agit ainsi, qui s’efforce de mettre tout cela en pratique, mérite qu’on l’appelle nigaud, je m’en rapporte à Vos Grandeurs, duc et duchesse. » Aborder l’éthique est-ce s’ériger en permanence comme redresseur de torts ? Comment sortir d’une impasse qui risque de conduire à l’aporie ? Sommes-nous placés devant l’alternative de nous taire et celle de suivre, pas à pas, les pensées et jugements des leaders de cette catégorie de la philosophie dans laquelle se sont engouffrés avec enthousiasme les « experts » du passé ? Est-ce le moment de « mettre sur la table » les controverses, contradictions, disputes commencées par Aristote et poursuivies avec joie par ses successeurs inconnus et plus connus comme Maimonide, ou Spinoza ?