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L’histoire d’un jeu de massacre : les Juifs d’Europe

mardi 21 février 2012, par Picospin

La structuration de cette œuvre est différente de celle que l’on présente aux spectateurs même quand il s’agit de thèmes historiques ou philosophiques débattus devant des spectateurs avertis, prévenus de la forme insolite que doit prendre la figure de la scène, le jeu des acteurs et la succession des actes et scènes.

Spectacle plus difficile que la réalité ?

La difficulté du spectacle proposé aux spectateurs provient de son origine, de son développement et des partenaires qui l’ont proposé depuis quelques mois aux spectateurs d’Avignon, d’Orléans, après avoir tâté des planches de Créteil, de Paris avec d’autres pièces. A la confection de ce spectacle ont participé quelques géants de la création artistique contemporaine dont au premier rang, le « récupérateur » d’un roman de Yannick Haennel, consacré à Jan Karski, héros de légende polonais, promu au range de missionnaire pour porter le message de l’attitude - et c’est un euphémisme – ignominieuse, terrifiante et surréaliste des Nazis allemands envers les Juifs promis à la destruction totale, à leur disparition définitive de la scène mondiale en vertu d’une philosophie obscurantiste, alimentée par des prises de position en provenance de l’extrême droite européenne, dont la Française n’était pas la plus discrète si l’on se réfère à des esprits aussi curieusement déviés que Gobineau et ses successeurs modernes. A ce terme, intervient un nouvel acteur dans la succession des personnages, auteurs potentiels puis décisifs de cette œuvre théâtrale, Arthur Nauzciel qui, après avoir pris connaissance du roman de Haenel l’a choisi pour devenir le thème paradigmatique de la shoah dont le document le plus significatif fut cinématographique et à ce titre a fait le tour du monde en tant que messager de l’holocauste, description du massacre des Juifs d’Europe dans les camps des pays occupés de l’est européen.

Adapter sans déformer

L’homme de théâtre Arthur Nauzyciel adapte “Jan Karski”, roman controversé de Yannick Haenel. A son tour, il redonne vie au résistant polonais qui tenta d’alerter le monde de l’extermination des Juifs. Sa pièce est créée à Avignon le 6 juillet, premier jour du festival en regard des mots du poète Paul Celan résument et incarnent les raisons qui ont guidé la décision d’Arthur Nauzyciel d’adapter ce texte pour le théâtre. Et de prendre ainsi, à sa façon, le relais du romancier, lui-même habité par la volonté de faire entendre enfin, près de soixante-dix ans plus tard, la parole de Jan Karski, résistant catholique polonais qui, dès 1942, après être entré dans le ghetto de Varsovie et y avoir vu l’extermination en cours des Juifs d’Europe par les nazis, tenta d’alerter les responsables du monde libre, à Lon¬dres, à Washington, ailleurs. Il semble que le premier auteur de cette œuvre théâtrale ait été Arthur Nauzciel qui avait de multiples raisons de s’attaquer littéralement à un sujet aussi dramatique que le disparition d’une partie de sa famille dans les flammes et le gaz des camps de la mort créés par Hitler et ses Nazis en Allemagne et au-delà dans les pays occupés, vaincus ou annexés par des forces écrasantes qui ont pourtant fini par être vaincues par les armées alliées lorsque ces dernières ont pu sortir de leur apnée initiale pour prendre leur respiration et se servir de cet oxygène pour vaincre après avoir failli succomber sous les coups de butoir d’une Wehrmacht renforcée par tous les éléments fascistes ramassés au cours de leurs pérégrinations en sols étrangers dès leur départ de leur pays natal. Comme il est difficile de décrire de façon romanesque les épisodes de l’assassinat des juifs, et pour donner le jour à une histoire invraisemblable et tellement incroyable que personne ne l’avait crue de prime abord, Frédéric Nauczyciel pour le Centre dramatique national Orléans-Loiret-Centre a monté une pièce pour illustrer ses propos, son témoignage et sa souffrance devant le sort des Juifs promis à la mort, dont celle d’une partie de sa famille.

Qui témoigne pour le témoin ?

sont les mots placés par Yannick Haenel, premier auteur ou transcripteur des témoignages de Jan Karski en exergue de son roman Jan Karski d’après les mots du poète Paul Celan résumant et incarnant les raisons qui ont guidé la décision d’Arthur Nauzyciel d’adapter ce texte pour le théâtre. Et de prendre ainsi, à sa façon, le relais du romancier, lui-même habité par la volonté de faire entendre enfin, près de soixante-dix ans plus tard, la parole de ce héros polonais, résistant catholique, qui, dès 1942, après être entré dans le ghetto de Varsovie et y avoir vu l’extermination en cours des Juifs d’Europe par les nazis, tenta d’alerter en vain les responsables du monde libre, à Lon¬dres, à Washington et ailleurs. Yannick Haenel a pris l’initiative d’envoyer son roman au directeur du Centre dramatique national d’Orléans. « Par admiration, d’abord, explique l’écrivain, et parce que j’ai trouvé dans ces spectacles ce que j’essaie de faire moi-même en littérature : faire s’incarner du spirituel. L’autre moteur est peut-être plus impur : je voulais me débarrasser de Jan Karski dont le fantôme, le souvenir, le personnage est resté gravé dans une mémoire, la mienne qui ne parvenait à se débarrasser de la présence permanente, des scènes vues dans le ghetto de Varsovie. Que d’autres que moi continuent à reprendre sa parole, à la formuler différemment, à y ¬injecter de la subjectivité, de la fiction. Il me semblait qu’Arthur pouvait faire cela. » Arthur Nauzyciel a donc lu Jan Karski, et immédiatement a surgi l’envie, la nécessité, de donner à ce texte romanesque un prolongement théâtral : « Il y a d’abord le lien personnel, familial, que j’entretiens avec la Pologne. De plus, j’ai lu le livre quelques jours après le décès de mon oncle, qui avait été déporté à Auschwitz et nous parlait souvent de cette ¬expérience.

A livre ouvert

En ouvrant le livre de Yannick Haenel et en tombant sur la phrase de Celan, la continuité semblait évidente. Dès la fin de la lecture, j’ai eu envie d’en faire quelque chose, une oeuvre liée aussi au dispositif formel qui organise le livre. »
Trois parties composent, en effet, le roman de Yannick Haenel – que l’écrivain qualifie volontiers d’« installation », de « prototype ». La première décrit, de façon très dépouillée, le témoignage de Jan Karski, s’exprimant, dans les années 1970, devant la caméra de Claude Lanzmann venu l’interroger pour son film Shoah. La deuxième résume le livre qu’a écrit Karski dès 1944. La fiction n’intervenant que dans la troisième partie, monologue intérieur imaginaire d’un vieil homme hanté par ce message crucial qu’il a voulu transmettre, et que nul n’a su, ou voulu entendre. « Au terme de ma lecture, il m’a semblé que la fin du livre appelait la matérialisation de Karski. On a envie qu’un homme se présente et dise : je suis Jan Karski. Mettre en scène le texte était ainsi une façon d’inventer au livre une quatrième partie. Une mise en abyme de l’ensemble, qui offrirait en outre un nouvel auditoire pour ce message de Karski tombé dans l’oubli », dit Arthur Nauzyciel, « parce que ce dispositif romanesque inventé par Yannick Haenel est déjà une mé¬taphore, qui dit à la fois la difficulté d’arriver à la fiction, mais aussi la nécessité même de la fiction. » C’est cette troisième partie du roman de Yannick Haenel qui avait suscité la polémique au cours de l’hiver 2009. L’écrivain avait-il le droit d’inventer une voix, une parole à Jan Karski ? Pourtant, au moment où les témoins directs de la Shoah vont disparaître, comment la mémoire du crime, de la tragédie, va-t-elle se perpétuer si les artistes ne s’en emparent pas ? Qui assurera alors la continuité du discours ?

Témoignage de l’art pour l’histoire

« La légitimité de l’art à témoigner pour l’Histoire va prendre rapidement une allure nouvelle », assurent d’une seule voix Haenel et Nauzyciel. La pièce souffre de cette apparente complexité dans laquelle interviennent trois auteurs qui se partageant les tôles, fournissent leur version à l’incroyable histoire d’un des crimes les plus monstrueux de tous les temps, qu’hésitent à qualifier les témoins objectifs contemporains et lecteurs, sinon visionnaires par la pellicule de ce drame créé par l’homme pour d’autres hommes. Une menace de disparition de l’âme, de la vie sur terre, de la désertification de la planète à l’image de ce que Nietzsche avait appelé la mort de Dieu et d’autres, l’impuissance de dieu, son échec à sauver une partie du genre humain. Elle souffre aussi de la difficulté pour ces créateurs de subjectiver le personnage de Karski, seul témoin réel et spiritualisé du carnage de Varsovie et qui a tenté en vain de porter son message de désespoir aux grands de ce monde. Pour toute réponse, il a reçu sur sa face christique les bâillements de Roosevelt et les fumées de cigare de Churchill. La question non résolue est celle-ci : pouvaient-ils agir avec efficacité sans sacrifier leurs propres troupes et populations au nom d’une action de secours dont ni les moyens ni le résultat ne garantissaient le moindre succès ?