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L’hospitalité, préalable à l’accueil

jeudi 17 septembre 2015, par Picospin

Dans les Métamorphoses d’Ovide, Zeus et Hermès sont descendus sur la terre pour tester l’hospitalité des humains : déguisés en vagabonds misérables, ils demandent, partout où ils vont, le gîte et le couvert qui leur sont refusés partout à l’exception du couple constitué par Philémon et Baucis. Ceux-ci les reçoivent dans leur modeste chaumière, prennent soin d’eux et obtiennent en récompense la faveur de ne pas être séparés par la mort. Pour ce faire, ils deviennent après leur dernier soupir, un chêne et un tilleul dont les branches resteront emmêlées pour l’éternité. Cette possibilité de vivre éternellement ensemble pourrait laisser croire que l’acte hospitalier est pratiqué dans l’espoir d’une récompense. En réalité, il n’en est rien.

Vulnérabilité d’autrui

Le geste de Philémon et Baucis s’exerce à partir d’une perception de la vulnérabilité de leurs futurs hôtes dont la vie ne semble tenir qu’à un fil. La pauvreté des uns implique la structure de soin des autres. Ce n’est pas le fait d’ouvrir la porte à Dieu en personne qui garantit la possibilité de l’hospitalité mais le fait que l’hospitalité est adressée à la vie pauvre des fragilisés et des démunis. Cet avertissement se trouve dans « L’Épître aux Hébreux » sous les termes de « N’oubliez pas l’hospitalité, grâce à elle, plusieurs, sans le savoir, ont accueilli des anges. » Mais cet avertissement n’indique pas que l’hospitalité se fait en vue de l’accueil des anges. Être hospitalier relève plus d’un pouvoir que d’un savoir et ce pouvoir est d’abord pratique.

Du pain et de l’eau

Il passe par les gestes de prendre soin de la vie fragilisée, sous la forme d’une attitude rappelée dans la Genèse lorsque Abraham, assis sous sa tente, s’interrompt dans sa méditation pour venir en aide à trois étrangers qui passent par-là : « Qu’on apporte un peu d’eau pour vous laver les pieds ! Reposez-vous sous cet arbre. J’irai prendre un morceau de pain pour vous réconforter : après quoi vous passerez votre chemin. » On pourrait multiplier les textes qui, comme la règle de Saint Benoît, soulignent qu’il faut être hospitalier en accueillant les pauvres et les marginaux. Quelle est la nature de cette obligation d’hospitalité ? Qui formule en particulier la règle selon laquelle je dois être hospitalier ? À quoi est-ce que l’on consent lorsqu’on énonce pour soi-même une telle règle ? On peut en énoncer le contenu en faisant pour soi-même la part aux autres ou en se comprenant soi-même comme étranger potentiel dont la forme de vie habituelle pourrait venir à manquer et conduire à une demande d’hospitalité, à l’instar de Matthieu qui dans l’Évangile dit : « J’étais un étranger et vous m’avez reçu. »

L’étranger en soi

Dans les deux cas, pratiquer l’hospitalité semble équivaloir à l’acte de faire venir l’étranger en soi. Pouvoir sortir des cadres familiers dans lesquels on est situé constitue une condition de l’hospitalité qui implique le refus d’être aidé par un autre mais aussi que soi-même ne forme pas un monde complet. Les frontières entre les individus sont ébranlées par l’acte d’hospitalité à propos duquel nous ne savons pas intégralement ce qui entre et sort des existences dans l’accueil fait à une autre personne. Les frontières entre individus sont ébranlées par l’acte d’hospitalité car nous ignorons ce qui entre et sort de notre être lors de l’accueil fait à une autre personne. Accueillir, recueillir ne se réduit pas uniquement à devenir l’hôte d’une subjectivité neutralisée mais à en moduler l’étendue à ses histoires, récits, ou même ses voix discordantes. Il en résulte que le soi de l’accueillant ne peut nullement garantir l’intégrité de sa voix dès lors qu’il autorise à laisser entrer un autre chez lui. C’est cette porosité des frontières qui donne sens, par delà les démarcations établies, à la possibilité d’offrir l’hospitalité. L’ouverture à l’autre implique une volonté de savoir particulière, de comprendre un point de vue exprimé par autrui qui frappe à la porte.

Empathie

Si l’hospitalité relève plus d’un pouvoir que d’un savoir, elle ouvre l’opportunité de se mettre à la place de l’autre, mouvement qui amorce celui de l’empathie et la rejoint sur le chemin de l’échange. A son tour, ce dernier rend possible l’abandon de la souveraineté de l’hôte dont l’identité est entamée par le partage des éléments dévoilés lors de la rencontre. Le fractionnement des discours nécessite l’obligation de faire place à l’autre et de considérer qu’il ne peut exister qu’en étant à sa place, celle qui n’est pas la mienne, par nature pensée comme différente de celle que nous occupons. La plasticité inhérente à des personnes qui savent traiter avec elles-mêmes, en toute liberté, garantit la capacité d’accueillir. Comment se présente cette personne accueillie, qui dans le cadre des soins palliatifs prend la figure d’un étranger d’autant plus rébarbatif qu’il est souvent un vieillard, un malade en bout de course, un étranger par rapport à une équipe d’accueil plus jeune, en parfaite santé et qui peut avoir des difficultés à entrer en relation avec les soignants.

Distances et disparités

Ces rencontres nécessitent un temps d’adaptation à la pensée, au langage, à la culture réciproque avant qu’une ouverture soit trouvée entre les portes encore à peine entrouvertes et l’hermétisme d’un accueil inadapté aux tâches qui l’attendent, face aux distances entre générations, aux disparités culturelles, aux divergences de gouts esthétiques concernant le décor de la vie future, cette fois terminale. L’hospitalité ne se réduit pas à un soin de l’étranger. Si les sentiments moraux sont mobilisés de plus en plus souvent dans les gouvernances de type humanitaire, la pratique de l’hospitalité engage une politique irréductible aux logiques de gouvernement qui permettent aux sentiments moraux d’être recrutés par les institutions à caractère humanitaire. L’hospitalité ne relève pas seulement de dispositifs de management impliqués dans les institutions de soins mais aussi de jeux de langage et de rationalité qui émettent des critiques sur les présupposés normatifs de l’entente démocratique. La raison humanitaire qui gouverne les vies précarisées par la maladie et l’âge ne se réduit pas seulement à la raison hospitalière qui porte une politique de vies subalternes reliée à un idéal cosmopolitique singulièrement incarné[2].

Comment traiter l’étranger ?

Est-ce que pour autant, la civilisation du futur sera encline à refouler l’étranger sous prétexte qu’il risque d’introduire le mal dans les foyers les plus accueillants, pour détruire ce qui a été construit avec joie, amour et détermination ? Certes, le risque existe mais il n’est pas généralisé et se limite à des faits divers sans conséquences majeures sur la vie des sociétés. C’est pourtant ce que d’aucuns craignent si on laisse l’avenir se développer sans frein, ni censure, ni limites. C’est bien ce conseil de prudence que cherchent à diffuser les chantres du catastrophisme éclairé qui cherchent à obtenir de l’avenir une image rébarbative et suffisamment crédible pour déclencher les actions capables d’en empêcher la réalisation.

Hygiène de vie

On aurait affaire à un repoussoir, sorte d’hygiène naturelle autoproduite par l’irrésistible avancée des techno-sciences qui ne cessent d’ajouter des fleurons aux productions, inventions des collectivités, de l’ingénierie espérant, par leurs apports au progrès, apporter des améliorations substantielles au confort de l’homme mu par la cinétique de son élan initial vers le perfectionnisme. Des penseurs comme Condorcet se sont laissés prendre à cette image d’un projet indéfini de perfectionnement qui aurait l’avantage de fournir un but et une espérance à une société ayant perdu ses repères et trouverait dans ses devoirs une raison de vivre dans l’étude et la méditation. Pour lui, l’amélioration de la condition humaine demeure une fin pour l’action, une raison d’espérer et d’agir dans le cadre de l’éthique et du politique, à condition de vouloir abandonner le mirage du perfectionnisme encore ou à jamais hors de portée du pouvoir des hommes.

Vengeance ?

De même, dans cette logique, est-il conseillé de se départir de toute perspective de vengeance à l’égard du passé, donneur de leçons privilégié qui s’infiltre dans les consciences et l’inconscient collectifs pour guider les voies de l’avenir en fonction du relief de celles parcourues dans le passé. Les instruments nécessaires, utiles à la réalisation de ces objectifs comportent la critique, trait distinctif de la modernité et méthode d’investigation, de création et d’action de la philosophie, de la morale, du droit et de la religion. C’est d’elles que procède le principe de la primauté de l’individu par rapport à la société et de celui du bien et du bonheur comme point de mire de toute action politique. Pour les atteindre sans prendre le risque de les dépasser, ne faut-il pas substituer à la fictive nécessité du progrès la volonté d’en réaliser une partie dans un domaine défini, impliquant la libre évaluation des options et le libre choix parmi les possibles dans le cadre d’un débat public réunissant tous les citoyens ?

Soins et médecine

Cette interrogation peut trouver sa réponse la plus pertinente dans les domaines du soin en général et de la médecine en particulier dont les besoins et les couts en personnel et matériel s’élèvent à un niveau tel qu’ils constituent un frein, sinon un obstacle à sa couverture généralisée par la société. C’est bien dans l’intérêt porté par le mouvement du care aux plus vulnérables qu’est susceptible de s’appliquer un progrès consistant en améliorations sectorielles, provisoires, contingentes en tant que signes émis par la société pour réconforter par devoir les plus nécessiteux, leur apporter les témoignages de notre empathie et manifester notre souci de leur assurer le confort dans leur vie finissante. Le concept d’un retour vers une vision plus restrictive du bien est inspiré par des pensées d’ordre religieux selon lesquelles le progrès absolu vit dans les progrès concrets de chaque jour, que Dieu vit dans les détails et que tout ce qui et techniquement possible n’est pas nécessairement souhaitable.

Quelles limites au don ?

Cette proposition engage à limiter ce qui est faisable selon des critères explicites. C’est bien dans cette ligne directrice qu’il convient de puiser les indications médicales qui s’adapteront le plus étroitement aux besoins et nécessités des malades en proie à la souffrance et au caractère insupportable de leurs maux. Même si on ne donne pas sa vie dans l’exercice de la mission de soins consacrée à la fin de vie des autres on lui consacre du temps, on en détache une partie pour le bien commun attaché à la seule valeur qui vaille la peine qu’on se voue à elle, celle des personnes, de leurs conditions de vie et du bien commun.

Du sacrifice au martyre

Ce qui éclate ce n’est pas le sacrifice, le martyre mais ce qui vaut la peine, les personnes plus que les idées. On donne tout ou partie de sa vie aux personnes que nous aimons surtout à des personnages d’exception comme Martin Luther King - par de petits engagements, des actes quotidiens à l’attention des personnes qui existent avec leur corps physique non désincarné. Les actes à l’intention des personnes ne sont pas des clics délivrés à partir du clavier de l’ordinateur à destination de membres des réseaux sociaux.

Les pièges de l’idolâtrie

Si on abandonne le concept de personne pour se tourner vers l’individu on prend le risque de le remplacer par la masse et d’idolâtrer des valeurs périssables qui n’ont que leur substrat. Ce sont elles qui guideront nos actions et nos préférences dans les domaines de la technologie en se référant à la valeur qui leur est attachée selon les cultures et les sociétés dont elles sont issues. Les premières ne doivent pas seulement imposer des recherches et innovations mais laisser libre cours à la pensée, à la curiosité intellectuelle, héritage précieux faisant partie de l’humanité de l’homme et de ses biens communs qu’il importe de défendre. Ils constituent les éléments d’un héritage reçu, transmis, qui mérite d’être pris en considération pour être soumis à une évaluation critique par les générations futures et être préservé et respecté....

Message

Mon message s’adresse à tout être humain conscient des valeurs qu’il a reçu en héritage et qu’il est en devoir de propager pour la seule et unique raison qu’il fait partie de l’humanité et qu’à ce titre il doit se comporter avec autrui selon des modalités inscrites dans le marbre de la mémoire et les fluctuations de la vie.