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Un cinéma inspiré :

« L’ile » de Pavel Lounguine

Une incursion religieuse inspirée dans le monde de la folie

lundi 21 janvier 2008, par Picospin

A leur tête, le sentiment de la culpabilité, héritage du monde judéo chrétien qui ne cesse de brûler comme l’évoque le four éternellement présent dans le réduit où s’entassent les popes du monastère. De cette petite communauté où la folie lèche les hommes de Dieu possédés par on ne sait quel diable, émanent des comportements insensés dont certains serviraient aussi à guérir, à soulager, à aider mais aussi à faire expier les fautes du passé.

Rédemption ou refuge ?

Ces dernières rejaillissent sur la descendance qui est touchée par cette pathologie dont on ne sait si elle sert de rédemption ou de refuge contre les réalités de l’histoire. Peu de films évoquent une culture ou une civilisation, comme dirait M. Sarkozy aussi pleinement que ces deux heures d’un cinéma superbe qui n’avait pas besoin de ce thème pour nous faire pénétrer dans l’univers russe, de Dostoïevski au personnage de Raspoutine. Les personnages évoluent dans un décor qui rappelle la caverne de Platon mais sans le jeu philosophique qui se joue dans ce lieu de l’intelligence. Ici, c’est par l’antithèse que les symboles se dessinent, par la folie et la déraison plus que par la rationalité. D’ailleurs, comment cette dernière pourrait-elle s’exprimer autrement dans un monde où la sauvagerie prime sur la modération, les excès sur l’équilibre. La nature pourtant s’efforce en permanence de redresser la situation, de laver et nettoyer le linge pendu, de blanchir la noirceur du charbon avec une eau qui ne cesse de lécher le rivage des hommes.

Nature hostile

Au-dessus de cette nature hostile, se dresse humblement, à faible hauteur le clocher d’un monastère qui rappelle l’impuissance des hommes à transformer le monde. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est agiter les cloches pour témoigner de l’existence d’un Dieu qui écoute peu les fous, qui ne sait comment éteindre un feu même s’il y a suffisamment d’eau en bas, dans un lac vide sur lequel glisse de temps en temps un bateau rouge qui apporte au monastère une vie incertaine. Tu seras maudit, tu seras errant sur la terre. Entre ces deux paroles divines, l’une de châtiment et l’autre de salut, s’inscrit l’itinéraire de toute vie humaine. Sur l’immensité de la terre russe, le vagabond mystique, le pèlerin russe, part en quête de l’absolu dont son âme a soif. Ce vagabondage inhérent à la condition existentielle de l’homme est aussi le symbole, dans la liturgie, de l’âme émigrant hors du présent vers l’avenir. C’est à tracer le portrait de ce personnage, traditionnel et fascinant, à le suivre dans ses errances pleines d’imprévus que s’est attaché Michel Evdokimov, auteur d’un livre qui traite des valeurs morales aperçues sous le prisme de la folie, des jongleries du non-sens et de la déraison qui conduit à la quête du sens.

1917

La révolution de 1917, tout en mettant un frein à cette déambulation permanente des conteurs, pèlerins-mendiants, moines, fols-en-Christ, aristocrates ou paysans, qui se côtoient au long des routes, n’a jamais pu l’arrêter définitivement comme le montrent des témoignages poignants. Le paradoxe de la condition itinérante, qu’elle se déroule dans la chambre ou, à l’exemple du pèlerin mystique, sur les chemins aux grands souffles de ce monde, renvoie toujours à l’exigence fondamentale de la quête du Royaume. En cette période postsoviétique, l’appel du grand large fait toujours vibrer les cœurs et pousse sur les routes des hommes et des femmes avides de mouvement, de paysages nouveaux, où ils perçoivent un reflet de leur paysage intérieur. Cette fresque de la Russie post communiste dérive de la double inspiration d’un Dostoïevski et d’un Tolstoï avec l’idée force que chez tout être humain existe un besoin inné et récurrent d’imitation.

Imitation

Le thème de l’imitation est récurrent dans son œuvre, qu’il s’agisse d’un personnage historique. Ce besoin d’imitation porte en lui une tension entre admiration et rivalité qui peut dégénérer en fusion passionnelle comme en haine acharnée. Ce thème a inspiré René Girard pour qui seule l’imitation du Christ, du fait de sa nature à la fois divine et humaine, sublime et humble, débouche sur une société juste et sans violence. Pour Dostoïesvki, l’homme se construit lui-même et à travers ses rapports dialectiques à autrui, que ce soit par imitation ou par opposition Contrairement à la plupart des romanciers qui à construisent des types littéraires parfaitement homogènes et définis, Dostoïevski montre des personnages qui se construisent eux-mêmes, au travers de leurs actes, de leurs interactions sociales et de leur part d’angoisse associée au libre-arbitre.