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L’impossible conversion (suite)

samedi 2 mai 2015, par Picospin

J’ouvre au hasard une page du livre d’histoire de François Fejtö sur l’éclatement de la monarchie austro-hongroise aux environs de la fin de la 1ère guerre mondiale. A cette époque, je n’étais pas encore né, mes parents étaient âgés d’une quinzaine d’années. Ils avaient fui la Galicie en 1914, début de la première guerre mondiale, sous la menace des pogroms de leur ville natale, Lvov, pour se réfugier à Vienne, capitale incontestée par son rayonnement européen sinon universel, d’un empire éclaté en mosaïques d’états qui devaient disparaître sous l’influence des conflits permanents entre Croates, Serbes, même Italiens.

Sous le titre de Requiem pour un empire défunt, il y décrit l’Histoire de la destruction de l’Autriche-Hongrie. Cette puissance en décomposition se serait dissoute dans la fin du conflit de la première guerre mondiale qui marquait aussi celle de l’année civile 1918. Cette allusion à une fin de vie figure en tout cas dans une note envoyée par le gouvernement français au président américain Wilson. Elle signait la désagrégation, le démembrement puis la disparition annoncée d’un assemblage hétéroclite d’états qui avaient subi des défaites avec les conséquences habituelles qui marquent cette issue malheureuse des guerres successives ayant fini par gommer de la carte un domaine qui jusqu’alors administrait avec plus ou moins de bonheur le centre de l’Europe, laissant un territoire amputé de quelques-uns de ses membres déjà très endommagés, des obligations de réparations et dédommagements à acquitter, la sensation insupportable de la défaite encaissée et avec elle, celle de l’humiliation . Longtemps après sa parution, j’avais commencé à feuilleter ce livre parce qu’il décrivait les restes d’un pays où j’étais né, où j’avais passé les premières années de ma vie et dans lequel j’avais vécu avec ma famille avant d’en avoir été chassé par les occupants qui y étaient entrés sous la direction d’Adolf Hitler en mars de l’année 1938 sans solliciter l’autorisation de quiconque mais avec la bénédiction, la joie et l’enthousiasme d’un peuple, le peuple autrichien, convaincu du bénéfice, de la gloire et du bonheur qu’allait lui apporter un peintre raté et un ramassis de politiciens voyous rassemblés dans les bas quartiers pour les hisser au faite de la pyramide sociale. Par qui cet homme devenu en quelques années une icône soumise à l’adoration a-t-il été inspiré ? Par des dieux malfaisants sortis d’une caverne plus assombrie qu’éclairée par des lumières incertaines ? J’y avais abandonné non seulement une partie de mon histoire d’enfant mais aussi ma langue maternelle, mes premiers souvenirs, mes moyens de communication avec mes semblables et les biens que possédaient mes parents dans un quartier excentré et touristique de Vienne, Grintzig, très fréquenté par les joyeux lurons qui voulaient s’y amuser sous l’emprise du vin blanc qui y coulait à flots, déliait les langues en modulant des chansons à boire avec un accent rendant leurs phrases incompréhensibles parce que prononcées avec un dialecte particulier, attribué à son origine viennoise. Ces altérations dans la prononciation de la langue allemande ne sont pas spécifiques à celles entendues à Vienne. Elles se produisent aussi dans d’autres régions germanophones comme celles de la confédération helvétique ou dans la région tyrolienne. Les accents y sont particulièrement marqués au point que Ce dernier était enfermé depuis longtemps dans une prononciation et un vocabulaire allemand depuis longtemps séparés de la richesse et de la délicatesse d’une langue parlée en Autriche par les écrivains les plus subtils, les penseurs les plus clairvoyants et les philosophes les plus inventifs. Je ne le comprenais guère à cause de l’élévation de sa pensée, pas plus que je ne parvenais à accéder à la rugosité mêlée de laxisme du viennois parlé par mes premiers camarades de classe. Escorté par ma nurse chargée par mes parents de veiller à l’acquisition d’une bonne éducation contrariée, pensaient-ils, par ma fréquentation de l’école communale, je n’occupais qu’un espace réduit dans la déambulation quotidienne entre domicile et école où se déployaient les descendants des vignerons chargés de cultiver les vignobles situés sur les hauteurs de la banlieue où se trouvait l’école communale où je rencontrais mes camarades des premières classes primaires. Ils avaient appris à utiliser ce dialecte que mon père comprenait, parlait et chantait si bien les rares fois où il se sentait suffisamment en forme physique et mentale pour laisser aller une joie de vivre qu’il communiquait à la grande surprise de son entourage peu habitué à en apprécier les vertus empathiques. Le temps passé entre cette période inaugurale de ma vie et celui qui a suivi mon départ précipité suivant l’arrivée triomphale du Führer dans Vienne en transes, avait ouvert une profonde béance dans laquelle sont venus s’engouffrer pêle-mêle les soucis du départ, vers un horizon encore inconnu, demeuré mystérieux, le choix des valises accompagnant l’exil, les derniers achats de vêtements pour satisfaire aux exigences de la mode française. On s’attendait à l’élégance et au raffinement des tenues portées par les citoyens de ce nouveau pays dont on ne savait rien. Encore moins était-il question des tenues particulières portées par les jeunes descendants des bourgeois fréquentant les établissements scolaires réservés aux parents de bonne famille mobilisés pour déposer aux heures du déjeuner et du gouter leur production destinée à être élevée dans la stricte tradition catholique sur laquelle veillait la cohorte des prêtres séculiers et des surveillants laïques chargés de surveiller les comportements des très jeunes garçons embrigadés dans les classes primaires sous l’autorité d’institutrices plus mal rémunérées que celles ayant le privilège de travailler dans le cadre de l’Éducation nationale publique. J’avais quitté des Tyroliens en culotte de cuir, chaussettes blanches, parfois en bas de laine longs au cours des hivers glacés des bords du Danube et des vents soufflant des hauteurs de la forêt viennoise. Je retrouvais des enfants de riches, portant pantalons de golf, chemises légères sinon vestes de grands faiseurs que venaient chercher pour les ramener à la maison des voitures se succédant au pas dans les allées de l’École Masséna dans lesquelles s’engouffraient à la hâte les enfants saturés de connaissances et de rites, de prières et d’incantations aux divers représentants masculins et féminins des dignitaires des figures les plus représentatives de la hiérarchie religieuse.
J’avais quitté un pays dont je fréquentais l’école communale où, depuis l’arrivée de Hitler au pouvoir, il m’avait été interdit de saluer maitres, maitresses et élèves par le fameux salut inspiré et imposé par le nazisme triomphant « Heil Hitler ». Pourquoi ? Parce que mes origines particulières, judaïsme mystérieux et maléfique, ne me permettaient pas de joindre ma voix et mon geste à celui des descendants aryens, purs de toute tâche, qui bénéficiaient du privilège d’honorer leur dieu païen par le signe du bras droit levé vers un ciel incertain, résultat de sa contamination provenant du Danube qui roucoulait plus bas dans son lit. Cette désignation d’un au-delà plein de promesses était accompagnée de la prononciation de la formule sacrée en hommage au chef absolu, incarnation vivante de la toute puissance et figure promise à l’adoration destinée aux idoles. C’était la réminiscence de la vénération, de l’idolâtrie réservée autrefois au veau d’or. Peut-être n’avaient-ils pas tort, les nouveaux initiateurs d’une nouvelle religion de m’avoir exclu de ce cérémonial. Ce geste forcé n’aurait-il pas pu être la cause de traumatismes psychiques dont l’expression aurait pu se manifester à distance de son accomplissement communiant dans une même ferveur pour rendre hommage plusieurs fois par jour et en toutes occasions à cette médiocre idole à la voix rauque, aux gestes saccadés et à l’élégance incertaine ?
Qui à dessiné les paysages maritimes de la géographie grecque aux temps de Charybde et Sylla ? Ce voyage entre deux îles d’égale réputation du danger était bien la prémonition de celui que j’avais effectué entre l’Autriche enfin abandonnée à la folie furieuse des nazis et de la France qui n’allais pas attendre longtemps pour tomber entre les mains ridées et les blanches moustaches d’un Philippe Pétain, Maréchal de France auquel je devais rapidement faire allégeance en lui écrivant des missives maladroites et pauvrement orthographiées sous la pression et l’invitation d’un gouvernement tout à sa dévotion qui faisait semblant d’exhorter les « petits Français », à lui écrire à l’occasion des grandes fêtes religieuses et patriotiques pour l’encourager à rester digne devant le destin malheureux qui s’abattait sur la France « en ces heures sombres » où il avait besoin, plus que jamais, des encouragements du peuple et à travers lui, des éléments les plus prometteurs. C’est dans cette aventure que je fus invité, sinon obligé de me précipiter, alors que se renouvelait le mimétisme de l’allégeance, de la dévotion envers une autre figure de la droiture, de la fierté et de l’honneur. Cette fois, il venait d’un Maréchal de France, héros de la guerre précédente, présenté comme statue de l’héroïsme, de la dignité devant un ennemi promis à la défaite mais tout aussi capable de devenir un vainqueur hypothétique, de plus en plus crédible à mesure qu’il réalisait son plan d’occupation du territoire ennemi promis à l’invasion.
J’ouvre au hasard – mais est-ce bien un hasard – le Kindle book qui m’offre la lecture de « Les enfants cachés en France » . Au moins, avec ce livre je reçois un appui qui me permet l’identification avec une face de ma vie qui, elle aussi, est restée cachée, ou tout au moins se déroulait dans l’ombre d’une autre vie officielle, conforme à la version officielle, agréée par l’État français. Ce dernier m’avait entr’ouvert ses portes sous la dénomination encore en vigueur au moment où mes parents et moi avions franchi la frontière qui séparait l’Italie d’où nous venions par train et la France, encore vivante sous la 3è République. Par une sorte de prévision qui ne se produit qu’aux moments les plus dramatiques d’une vie, ma mère avait eu un pressentiment qui tenait lieu de programme de vie à mon intention, celui de m’inscrire dans une école religieuse catholique. Cette décision, prise pratiquement à la descente du train qui nous avait mené de Vienne déjà occupée par les Nazis à la suite de l’Anschluss, à Nice, ville toute proche de la frontière, devait infléchir une grande partie de ma jeune vie et la poursuivre dans une même direction jusqu’à l’adolescence et bientôt la vieillesse. Il paraît que c’est le hasard qui aurait bien ou mal fait les choses. Cette occurrence a été dictée par un précieux message venu de je ne sais où et selon lequel il existait dans cette école dite « libre » une institutrice qui parlait l’allemand. Cette information fut décisive pour le choix de l’établissement qui allait décider de toute mon éducation et de ses dépendances pendant mon séjour en France ce qui représente près de 95% de ma vie dans ce pays. Pendant longtemps, on me considéra comme un gentil garçon assez renfermé, peu épanoui, timide et peu bavard. On m’accueillait avec gentillesse, bonhomie en insistant sur mes qualités de discipline et certains aspects de mes capacités à assimiler la langue française dont je n’avais disposé, lors de mon arrivée en France d’aucun rudiment. En quelques mois, je m’appropriais cette nouvelle langue tout en abandonnant la mienne d’autrefois, langue maternelle allemande que j’employais de plus en plus rarement pour communiquer avec mes parents. Ils étaient restés figés dans leurs deux modes d’expression habituels, l’allemand et le polonais dont je ne comprenais que quelques bribes. Je n’y avais eu qu’un accès des plus restreints car mes parents se servaient de ce code secret pour moi avec une minutie qui m’empêchait d’en connaître suffisamment de mots pour rétablir la compréhension des phrases. De la sorte ils avaient transformé ce moyen de communication en un système de relation ésotérique dont, au fil du temps, j’avais réussi à extraire certains signes qui me permettaient de reconstituer a posteriori ses signifiants les plus communs. J’étais sur le point de maitriser 3 langues ce qui à cet âge constituait une performance honorable, encore que banalisée par la circulation des cultures à une époque de larges migrations mises en mouvement par les exactions qui frappaient de larges pans de populations visées par l’opprobre, la haine et la stigmatisation. A force de les subir, les plus faibles, les plus vulnérables et les plus fragiles, parce que jeunes et en pleine période de formation, courbent l’échine pour recevoir du haut de leur domination les messages fortement ritualisés en provenance de l’establishment religieux qui se trouvait être celui de l’Église catholique. Cette emprise n’a rien d’étonnant puisque la démarche de soumission pour les descendants des immigrés avait été accomplie par leurs familles qui avaient cherché à les faire échapper à l’emprise des dogmes tout en manifestant leur quête d’allégeance à la religion majoritaire. Celle-ci s’empressait de profiter de l’aubaine pour confisquer à son avantage une spiritualité disponible qui ne demandait qu’à se mettre au service du plus fort, sinon du courant dominant. Cette captation n’était pas anodine et pouvait avoir influencée des comportements, des prises de position allant jusqu’à l’acquisition de nouvelles convictions politiques, sociologiques et philosophiques. Nul étonnement qu’à partir de cet équilibre instable se soient installées des opinions variées, oscillant entre plusieurs appartenances le plus souvent fortement marquées et prêtes à bondir dans toutes les directions les plus extrêmes. Ces parcours chaotiques eurent tôt fait de motiver de la part des observateurs et des populations d’accueil d’amples mouvements d’adhésion ou au contraire d’hostilité qui avaient du mal à tenir compte de l’ambiance dans laquelle ils s’étaient installés. Celle-ci était rarement établie ce qui encourageait la recherche d’idéologies sur lesquelles les plus jeunes sautaient comme cabris sur près en fleurs. Ces sauts de moutons n’avaient pas que des inconvénients. Ils permettaient de butiner d’une croyance à une autre, d’un rite à un autre et d’acquérir ainsi une culture polysémique qui élargissait leur spectre, fournissait les moyens d’écouter autrui et d’accepter sans sourciller les thèses les plus novatrices et les plus opposées au conservatisme le plus rigide. Je ne sais si le passage d’un judaïsme pâlot à un christianisme imposé par un environnement plus que persuasif s’est amalgamé dans mon esprit avec une harmonie propice à l’éclosion d’une vision complexe de la vie et des religions qui y circulent. Je pense plutôt que ce n’est guère le cas. J’avais fait connaissance avec le judaïsme dans ma première enfance lorsque mon grand-père m’avait emmené à la synagogue à l’âge approximatif de 5 ans. Cette parcimonie de la rencontre avec la Torah était due au fait que je n’étais venu à Vienne que trop rarement pour avoir eu l’occasion de rencontrer mes grands-parents dans leur vie quotidienne. Mon premier contact avec la religion dont j’étais issu a été plutôt catastrophique. Elle avait pris une couleur plus proche de la terreur que de la joie. Jusqu’à ce jour, je n’ai pas réussi à comprendre cette réaction négative d’autant plus qu’elle ne s’opposait pas nécessairement à celle qu’aurait pu me donner les ors et dorures flamboyantes de la majesté catholique. Je n’avais jamais eu l’occasion d’être englouti par elle, faute d’avoir visité la moindre église viennoise et, a fortiori, celle qui eut pu me donner une impression de grandeur, de hauteur inaccessible ou de dimension à la mesure du Dieu qu’elle ambitionnait de célébrer. J’aurais pu à ce moment comparer ces proportions majestueuses à l’intention d’un Dieu unique en trois personnes à celles, nettement plus exigües, des synagogues, lieux de rencontres et de conversations plus que d’adoration envers un monothéisme pur et dur même s’Il a fait appel à un enfant trouvé dans un couffin sur le Nil pour conduire le peuple en esclavage vers la liberté, en pays de Canaan. Je ne sais si l’histoire de ce prophète peut se comparer à la mienne car, comme on ne verra, plusieurs points de ressemblance peuvent être dégagés de cette fantastique histoire. La première a lieu au décours de l’épisode de l’Anschluss. On sait que sous cette dénomination qui signifie rattachement, s’est déroulée l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie le 12 mars 1938 pendant que je résidais encore à Vienne, au bord d’un fleuve qui n’était pas le Nil mais plus prosaïquement le Danube. Ma famille et moi-même ne vivions pas en esclavage mais sous le joug commençant du 3è Reich allemand. Avais-je pour mission, déjà à cette époque, de conduire mes parents de la tyrannie vers la liberté ? C’est en tout cas un épisode du même type qui s’est déroulé au moment où, au terme de 3 mois de voyage à travers le sud de l’Europe, nous avons traversé à partir de l’Autriche, les états yougoslaves puis l’Italie pour franchir sa frontière avec la France à Vintimille puis à Nice, terme définitif et décisif de notre exode à partir de l’esclavage naissant en Europe. A partir de cette date et de notre arrivée en France, il n’a cessé de s’étendre à travers ce continent avant d’atteindre notre première étape de l’exode, devenue plus tard sa destination définitive dans ce que nous considérions comme le pays de la liberté et des droits de l’homme. Voilà qui nous rassurait et devait nous mettre à l’abri de tout danger, celui-là même qui avait poussé mes parents et nombre de leurs amis à fuir devant les menaces qui pesaient sur notre peuple. Il avait commencé plus spécialement pour eux dès la fin du 19è siècle en Galicie, plus plus précisément dans une ville encore incertaine de son nom de baptême qui oscillait entre Lvov, Lviv et Lemberg dans sa version germanisée. On sait que cette première étape de la fuite éperdue des juifs polonais s’était arrêtée à Vienne, ville la plus accessible à l’immigration en raison de la vie culturelle, artistique et intellectuelle qui y régnait en maitre et de la bonhomie engendrée par la gouvernance laxiste de l’Empereur François-Joseph. Cette situation était d’autant plus favorable aux Juifs émigrés fraichement sortis des conditions désastreuses d’une vie émaillée de pogroms en Pologne que le dit empereur régnait sur son immense empire avec paternalisme, familiarité sinon une tendresse qui se manifestait particulièrement envers la Galicie reprise aux Russes ce qui ne favorisait guère un traitement privilégié mais devait aboutir plus tard à une attitude bienveillante de la part de François Joseph qui avait manifesté son intention de la maintenir dans un cadre particulier en promettant une large autonomie. Cette adoration pour un empereur aussi bienveillant s’était traduite chez ma mère par l’attribution du prénom porté par cette personnalité magique à mon égard. Ne suis-je pas porteur du prénom de Joseph en hommage et en souvenir des bienfaits qu’il avait distribués pendant son règne. C’est qu’en effet je porte le prénom de cet empereur considéré comme généreux, jetant un regard constamment empathique envers la mosaïque de son peuple rassemblé autour des avantages conférés par une vie agréable, brillante, arrosée de valses entrainantes et de bonhomie au prix des efforts perpétuels des nations qui la composaient pour rester unies et éviter à tout moment l’implosion que beaucoup redoutaient et qui finit par se produire sous les regards éberlués des habitants de ce trop vaste empire trop complexe pour pouvoir être administré sans heurts. Rassurés par ces promesses optimistes, mes parents et leurs compagnons d’infortune devaient s’installer confortablement dans une grande ville, devenue une capitale de l’Europe qui avait pris le leadership dans un tas de domaines y compris ceux de la médecine, de la musique, de la littérature si ce n’est aussi celui de la philosophie et des sciences humaines sous l’égide de génies comme Freud et d’autres scientifiques et écrivains comme Stefan Zweig, Reiner Maria Rilke, Hugo von Hofmannsthal, Theodor Herzl, inventeur du sionisme, des compositeurs comme Brahms, Beethoven, Richard Strauss. Mon grand-père possédait un appartement en plein centre de Vienne, non loin de celui habité par l’inventeur de la psychanalyse, Sigmund Freud, dont je devais rejoindre le mouvement thérapeutique et philosophique plusieurs années plus tard. Ce fut en l’an de grâce 1970 lorsque les effets de la Shoah avaient fait leur ouvre destructrice sur mon attitude psychique face aux évènements de la vie quotidienne, qu’elle fut d’ordre affectif, relationnel ou professionnel que je me décidai à entrer dans les ordres de la psychanalyse. Cette décision qui m’avait depuis longtemps obsédée finit par entrainer mon adhésion à cette école de pensée et aux promesses qu’elle s’efforçait de tenir sur certains résultats d’ordre thérapeutique. Une fois de plus, je fus trop naïf de croire que la mobilisation de l’inconscient et son exhumation des profondeurs de la psyché allait résoudre favorablement tous les problèmes qui s’accumulaient lentement au long de ma vie. Je pensais à ma transformation en Zorro, le mythique personnage du cinéma de Hollywood qui avait créé ce personnage pour en faire un justicier à la manière de Don Quichotte dont je serais devenu quelque Pancho Sancha pendant qu’un autre moi-même se construisait dans les larmes et la souffrance à partir des séances de 45 minutes qui m’avaient été proposées par un psychanalyste du carrefour de l’Odéon à Paris. Ce fut bien après la découverte de ce cowboy tout habillé de noir qui venait sur les pellicules hollywoodiennes pour apporter à une jeunesse attristée la foi, l’espérance et le courage des missionnaires américains à cheval se relevant plus souvent sur leurs vives montures pour sauver des jeunes filles enlevées par amour par de beaux spécimens mâles recrutés pour les écrans américains que pour redresser les torts infligés à une population pauvre et hagarde par des gangsters attirés par les tiroirs caisses des bars et les bouteilles de bourbon entassés sur les étagères des bars du Far West. Mon psychanalyste avait bien voulu me consacrer les dernières années de sa vie, tant il paraissait fatigué, sinon exténué par ses longues années passées à écouter les malheurs et turpitudes de ses derniers clients. C’est au point qu’il finissait par s’endormir souvent pendant les séances dans le fauteuil jouxtant le fameux divan indispensable à l’exercice de l’art psychanalytique. Lorsque je lui fis avec une certaine agressivité le reproche de cette attitude, il me rétorquait sans pudeur que c’était moi, mes propos, mon discours qui l’avaient endormi plus que son état de fatigue et d’ennui consécutif aux discours sans intérêt que je lui servais.
Ce que fut ma situation anthropologique à Vienne pendant les 7 premières années de ma vie peut être appréhendée plus facilement et plus complètement dans des ouvrages d’histoire que dans ma mémoire. On sait que cette dernière ne se développe complètement qu’à partir de la 3è à la 5è année de notre existence. Il est de mon devoir d’historien novice et débutant d’en rapporter les évènements à l’aide de ma propre bibliographie qui en révèle les détails avec plus de précision que je ne saurais le faire à l’aide de mes réminiscences personnelles ou de celles qui auraient pu m’être rapportées par mes proches. Plutôt que puiser dans mon inventaire sur des faits dont je ne comprenais guère le sens au moment où ils furent enregistrés par mon cerveau, je préfère plonger dans mes souvenirs d’enfant, quitte à ce qu’ils m’apportent des informations mêlées de fantasmes et des fruits de l’imaginaire infantile. Cette position leur enlève une une grande partie de leur authenticité mais en compense la valeur et la signification par une approche plus réelle des réminiscences et de la coloration mnémonique qui les accompagne. Je sais au moins quels amis mes parents fréquentaient à Vienne, au moins dans une partie de leur vie privée. Ce fut celle qui a trait aux fréquentations qu’ils entretenaient dans notre villa de Grintzig, cette banlieue bourgeoise dans laquelle mes parents avaient élu domicile par l’intermédiaire de mon grand-père paternel qui – je devais l’apprendre bien plus tard – avait pris la charge de l’acquérir. De même avait-il fait à l’intention de mon oncle, frère ainé de mon père dont la vie devait s’achever bien trop tôt lorsqu’il fut déporté de Nice à Auschwitz à l’âge de 40 ans après dénonciation de voisinage et bataille engagée avec les sbires nazis qui étaient venus s’emparer de sa personne en même temps que de celle de son amie. Il avait acquis à son intention un snack à Varsovie où il se rendait de temps en temps pour surveiller ce qu’il s’y passait. Lui-même n’avait qu’un gout modéré pour le travail régulier qu’il préférait remplacer par d’infinies conversations dans les cafés viennois où il lisait la presse locale dont la lecture était facilitée par une rigidification du papier journal à l’aide d’une attelle rigide en bois qui facilitait le maintien correct des exemplaires de la presse. Cette coutume se retrouve dans la plupart des pays germanophones de l’Europe où les séjours dans les cafés se prolongent indéfiniment autour d’un excellent café crème, un Schlagoberst, - « Bitte, bringen Sie mir ein Schlagoberst, danke sehr » - fierté de ces établissements qui faisaient à peine payer ce service rendu pendant des heures à une clientèle fidèle, silencieuse et concentrée sur la lecture d’articles bien plus développés que ceux que l’on trouve habituellement dans la presse des pays de l’Europe occidentale. Où que l’on soit, que l’on ait posé ses pieds pour y asseoir son cops épuisé par la longue marche touristique, c’est le champ normatif de l’éthique et du politique qui tend à dominer la scène de la philosophie, tant dans son histoire académique que dans sa réception culturelle. Après ou à la suite de l’effondrement des idéologies sociopolitiques, à l’exemple des courants ou des enrôlements forcés, l’éthique est devenue un point de passage obligé quand elle ne tient pas lieu de slogan pour nos sociétés. L’interprétation de la philosophie kantienne est modifiée par une modernisation des éléments axiologiques les moins rationnels sous l’influence de la remise à l’honneur des moralistes anglais utilitaristes à côté d’un courant qui revalorise au contraire le désintéressement et le don de soi.
A Nice, ma mère ne perdit guère de temps pour m’inscrire à l’école puisque j’avais perdu de précieux mois dans les voyages de l’exode pendant lesquels aucune instruction ne m’avait été donnée. Son empressement à me faire reprendre le chemin de l’étude n’avait d’égale que sa hâte à renouer avec l’enseignement trop rapidement interrompu à Vienne avant notre départ pour l’exil. J’y avais laissé l’allemand à son niveau d’enfant de 5 ans, je devais donc ou bien continuer dans ma langue dite maternelle ou poursuivre mon instruction dans une autre, celle du pays auquel je rendais visite. Son dévolu se jeta sur un collège religieux appartenant à ce qu’en France on appelle « l’enseignement libre ».
« Pipsi , disait-elle, tu ne peux pas rester ainsi, enfermé dans la langue allemande que personne ici ne parle. Nous avons trouvé dans une école une institutrice qui parle allemand et qui pourra t’aider quand tu ne comprendras pas les phrases en français qu’elle te dira ou que tes amis de classe te diront ». J’acquiesçais à cet argument et à cet encouragement sans les comprendre entièrement, tellement je me laissais balloter par les évènements.
En réalité, il était catholique, dirigé par des prêtres séculiers et appliqué par des enseignants religieux et laïcs. Je fus immédiatement plongé dans un autre monde que celui que je venais de quitter dans mes déjà lointaines montagnes tyroliennes. A Vienne, même si je communiquais peu, je le faisais en allemand avec des camarades de classe qui tendaient à s’exprimer plutôt en dialecte viennois. Je le comprenais mal car personne à la maison ne le parlait couramment. Je me trouvais donc dans la situation d’un schizophrène, situation qui avait du nuire au développement de ma personnalité et au delà de ma vie relationnelle devenue de plus en plus pauvre à mesure que je grandissais. Mon unique mode d’expression était devenu physiologique par les moyens des excréta dont je retenais l’urgence n’osant l’exprimer par une demande désespérée adressée à mes maitresses de l’enseignement primaire. La seule manifestation verbale qui la traduisait était exprimée par mes voisins de classe. Ils commentaient ma situation dramatique par des sentences qui alertaient mes enseignants par des courtes remarques laconiques du genre :
« Der Geschwind hat noch einmahl in die Hosen gemacht » ce que je traduis par « Notre camarade Geschwind a encore fait dans ses culottes ».
Cette affirmation ne pouvait être démentie lorsqu’une flaque commença à s’étaler sous mes pieds dans la salle de classe sous les regards narquois des autres enfants. C’est dans cette atmosphère qui n’était ni franchement hostile ni vraiment chaleureuse que débuta ma vie sociale sur une terre que je n’avais ni choisie ni privilégiée mais qui devait me réserver des surprises dont je n’ai toujours pas récupéré les effets proches pas plus que lointains. Des séquelles en restent encore nichés dans les profondeurs obscures de mon conscient et de celui qui continue de frapper à la porte de l’inconscient pour freiner l’accomplissement d’une intention, en stopper net une autre par angoisse de ne pas être capable de la mener à terme. Une sorte de paralysie dans la vie sociétale qui nuit à ma liberté d’expression de comportement et de relation. Si vous y ajoutez le traumatisme infligé par le passage instantané d’une langue à une autre, vous aurez le tableau dynamique d’une personne figée dans ses peurs et angoisses, en proie à des sensations exprimant plus souvent le désagrément que la plénitude de la joie et du bonheur de vivre. Cette imitation permanente des mouvements et des initiatives s’étendit progressivement à mon corps. Il devint de plus en plus maladroit, incapable d’obéir aux sollicitations exprimées par mes intentions. A leur tour, amorties par la chronicisation de mon autolimitation, il se laissait aller au ralentissement de ses mouvements et à l’évolution chaotique d’une gestuelle harmonieuse qui lui avait toujours fait défaut. Pour lutter contre ces avatars, il eut fallu que mes parents interviennent par le recours à une éducation physique appropriée. Elle n’intervint jamais soit qu’ils ne s’apercevaient d’aucune anomalie dans mon comportement soit que l’image que je leur reflétais était si lumineuse qu’elle les éclaboussait de sa brillance et les empêchait de saisir la réalité de la situation. Autrement dit, je sortais déjà de cette première phase de ma vie, durement touché par un mélange de facteurs innés contraires et de circonstances défavorables à mon éclosion. En dressant ce tableau négatif, proche du catastrophisme, je conçois l’image misérable que je donne par une description si négative qu’elle ne saurait être saisie par une autre impression que celle de la misère physique, morale et intellectuelle, capable d’attirer sur elles toute la pitié et la compassion du monde. C’est évidemment une défense efficace contre la responsabilisation de ses propres actes, décisions et initiatives. Les choses ne devaient pas en rester là. La situation politique ne contribuait guère à une clarification des conditions de vie de mon entourage éclaté en une multitude de tendances hétérogènes incompatibles avec une authentique harmonisation de l’organisation de la vie familiale. Mes parents étaient tiraillés entre la poursuite de leur expérience française que je voyais d’un œil d’autant plus favorable que je commençais à maitriser enfin un mode d’expression resté longtemps bancal entre la pluralité des expressions verbales de mes parents et de leur écosystème, leurs vagues projets jamais assurés de départs vers l’inconnu et leur absence de compétence professionnelle dans un pays étranger dont ils ne dominaient ni les us ni les coutumes et encore moins la langue.
La situation va se renverser très rapidement. Parti de Vienne en tant que Juif sans éducation religieuse ni croyance, ni culture, je devais subir une transformation, une métamorphose telle que le regard que j’allais porter sur la vie et le monde allait en être modifié de façon catégorique. Parti aussi d’une minorité pourchassée, je rejoignis instantanément le courant majoritaire sans y prendre garde mais en y reconnaissant un certain confort, contrebalancé par l’évidente nécessité de cacher désormais de façon chronique et définitive mes origines dans lesquelles je ne me reconnaissais nullement. Cette négation de moi-même avait des conséquences pratiques non négligeables. A force de persuasion et de changement radical d’identité mon génome n’apparaissait plus sous ses couleurs originelles mais sous celles que j’avais adoptées ne serait-ce que par la carte d’identité procurée par Bobby, ce garçon de 20 ans, inspecteur de police de son état et qui devait assurer jusqu’à la fin de la guerre un rôle de protecteur pour moi et ma famille. Le sens de cette tâche paraît moins évident si l’on analyse quelques aspects suspects de son comportement tout au long des sombres années de l’occupation nazie du sud de la France. Pendant ce temps, le travail de conversion accompli par l’école catholique qui m‘avait accueilli commençait à porter ses fruits à force de redondances. Comment échapper à la pression et à l’écosystème d’un environnement qui rappelait tout au long de la journée avec une trainée spiritualisée, teintée de croyances ma nouvelle appartenance à une religion qui en quelques heures avait pris la place des traces évanescentes de celle qui m’avait été donnée à ma naissance par mes ancêtres ? Ce furent des rappels continus des rituels, des incitations répétées au dialogue avec Dieu ou ses représentants au sein d’une communauté d’où ne s’élevait ni protestation, ni critique, ni révolte mais au contraire une adhésion sans restriction, une soumission de tous les instants et des exhortations à la prière, à l’adoration, au rappel des souffrances du Christ sur la Croix. Cette représentation ne laisse pas indifférent à un âge où la misère humaine et sa condition ne sont pas encore matérialisées pour un enfant de 10 ans qui cherche plus la survie et l’assimilation que l’autonomie de la pensée et de la conduite.
Les pointillés laissés dans l’histoire religieuse par ses inconnues, ses doutes et ses incertitudes devenaient une trace reconnaissable et ouverte à un imaginaire rempli plus par des processus superstitieux que par des rationalités et des certitudes. Ces chemins incertains semés de fantasmes offraient à l’enfant un spectacle insolite qui les frappe d’étonnement au point de croire devenir le témoin d’un prodige manifestant la colère ou des Dieux ou de la souveraine Déité. Pour peu qu’il soit superstitieux et irréligieux, il serait perdu s’il ne conjurait le destin par des sacrifices et des vœux solennels. Cette conception est celle de Spinoza, telle qu’elle est exposée dans son traité théologico-politique. On se rappelle que ce dernier est un philosophe hollandais dont la pensée eut une influence considérable sur ses contemporains et nombre de penseurs postérieurs. Issu d’une famille juive marrane portugaise ayant fui l’Inquisition, Spinoza fut un héritier critique du cartésianisme. Il prit ses distances vis-à-vis de toute pratique religieuse, mais non envers la réflexion théologique, grâce à ses nombreux contacts inter-religieux. Après sa mort, le spinozisme, condamné en tant que doctrine athée (puisque son panthéisme va à l’encontre d’une définition d’un Dieu transcendant, hors de ce monde, comme dans le christianisme, le judaïsme et l’islam), eut une influence durable. Gilles Deleuze le surnommait le « Prince des philosophes »1, tandis que Nietzsche le qualifiait de « précurseur », notamment en raison de son refus de la téléologie. D’après Hegel, Spinoza voulait souligner les différences entre véritable piété et superstition ce qui l’amena à décrire les caractères de cette dernière par opposition à une conduite pieuse, conforme aux prescriptions édictées par la religion et qui est une impiété qui fait injure aux dieux qu’elle a pour but d’honorer. Les hommes ont tendance à croire que les phénomènes naturels sont le résultat d’une volonté particulière, en l’occurrence celle d’une divinité. Dans cette optique, les dieux agiraient comme les hommes en récompensant ceux qui les honorent par un culte et punissant ceux qui les blessent en leur causant du mal. Pour calmer la colère de ces dieux, il faudrait alors leur « acheter » leurs bonnes grâces. Dans l’impiété, les hommes se forgent des dieux une image indigne d’eux. Or, il faut considérer que les dieux sont supérieurs aux hommes et ne sont pas animés de sentiments aussi simples et bas. En ce sens, ceux qui croient cela sont fondamentalement « irréligieux » mais leur attitude s’explique par la crainte que leur inspire l’avenir. Les hommes vivent dans l’incertitude, sentiment qui leur est pénible. Déjà animée par la croyance précédemment expliquée, ils vont tenter de se concilier les dieux qui peuvent agir sur leur destinée, causer ou éviter le malheur, procurer la prospérité ou ruiner leur existence. Pour ce faire, ils rendent un culte aux dieux, s’engagent à leur rendre les éventuels bienfaits que les dieux pourraient leur prodiguer à l’instar des « voeux solennels » et font des sacrifices à leur intention pour gagner leur bienveillance. On parle des dieux et on évoque une « souveraine Déité ». La critique est particulièrement parlante en ce qui concerne le polythéisme. Comme il s’adresse uniquement à des individus monothéistes (chrétiens ou juifs), son analyse sera acceptée sans réticence. Cependant, elle vaut aussi pour une fausse croyance fondée sur un seul Dieu ce qui incite à rester dans le flou sur la véritable identité du Dieu dont il s’agit, attitude qui peut relever de la simple diplomatie. On peut néanmoins comprendre par là que sa critique s’adresse également aux religions chrétiennes et à la religion juive. Où commence la superstition, ou finit-elle ? Qu’est-ce que « la » croyance religieuse ? Si la notion de religion qui nous est plus ou moins familière s’est définie en fonction des grandes religions monothéistes, que vaut-elle ? Est-elle universalisable, ou particulière seulement à l’occident ? Nous devrons nous contenter d’une esquisse grossière du domaine de la croyance religieuse qui comporte la croyance en l’existence d’un créateur de l’univers tout puissant, infiniment parfait telle qu’on le considère dans le monothéisme ou en l’existence de plusieurs « maîtres invisibles » de la nature, ou encore en un culte à Dieu ou aux dieux sous peine de leur déplaire. Le culte est généralement un fait social qui relie et rassemble comme le stipule le mot religion qui signifie « relier » ou « rassembler ». Une seconde difficulté est d’ordre psychologique, assez provocatrice. Tous les vrais croyants savent qu’il y a une différence radicale entre la foi religieuse et la superstition auxquelles ils reconnaîtront un point en commun, à savoir que l’une comme l’autre – la croyance religieuse comme la croyance superstitieuse – présupposent l’imagination et l’entendement, deux facultés qui donnent à notre esprit la puissance de dépasser les données sensibles pour se représenter un « au-delà » du visible en tant que tel jamais directement observable car il s’agit d’une manifestation du sacré, de forces obscures, de volontés cachées, de dieux ou de Dieu, de paradis ou d’enfer. Peut-on en conclure que croyance religieuse et superstition ont le même sens, la même origine, ou que l’une dérive de l’autre ? Le mot superstition est perçu de manière « péjorative ». Il signifiait en latin « survivre » ce qui a conduit à la considérer comme l’ensemble des rites destinés à obtenir une descendance qui survive à ses géniteurs. Elle est l’état d’esprit de celui qui croit, à tort, que certains actes, certaines paroles, certains nombres portent bonheur ou malheur. Les exemples s’accumulent qui vont de « se lever du pied gauche » à la crainte de se retrouver « treize » à table. La croyance superstitieuse est caractérisée par une sorte de déraison, qui consiste à établir une liaison irrationnelle entre des faits qui n’ont réellement aucun rapport. Elle serait donc un délire d’interprétation, engendrant la crainte, l’affect superstitieux par excellence, ou dérivant d’elle. La superstition semble n’être autre chose qu’une crainte mal réglée de la divinité. Un homme superstitieux, après avoir lavé ses mains et s’être purifié avec de l’eau lustrale, sort du temple et se promène une grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. S’il voit une belette, il s’arrête et ne continue pas de marcher que quelqu’un n’ait passé avant lui par le même endroit que cet animal a traversé, ou qu’il n’ait jeté lui-même trois petites pierres dans le chemin, comme pour éloigner de lui le mauvais présage. Ce petit texte analyse la crainte superstitieuse comme le dérèglement, l’exagération morbide et paralysante d’une crainte présentée comme normale, celle de la divinité. La superstition serait une religion abusive, outrancière, exagérée, une pathologie de la religion ? Des auteurs chrétiens avaient défini la superstition comme un culte religieux déréglé et l’ont opposé au « culte raisonnable » défini par Paul. Un autre texte est extrait de « Psychopathologie de la vie quotidienne » de Freud dans lequel il raconte une petite mésaventure. Arrivée un jour où il advient que le cocher s’arrête non devant la maison de sa patiente très âgée, mais devant une maison portant le même numéro, et située dans une rue parallèle et ressemblant en effet beaucoup à celle où demeurait sa malade…
« Si j’avais été superstitieux, dit-il, j’aurais aperçu dans ce fait un avertissement, une indication du sort, un signe m’annonçant que la vieille dame ne dépasserait pas cette année ».
Evidemment, Freud n’est pas superstitieux. Du superstitieux, il dit qu’il fonctionne un peu comme le paranoïaque. « Les paranoïaques présentent dans leur attitude le trait frappant et généralement connu qu’ils attachent la plus grande importance aux détails les plus insignifiants. Ils ne croient pas au hasard, au jeu des causes purement matérielles ». Spinoza ne dira pas autre chose. Pour lui, la superstition est un régime quasiment pathologique, bien que général de la pensée humaine. « C’est la pensée dans son fonctionnement sauvage », dit Lévi-Strauss. Nous sommes tous superstitieux, même si nous ne cessons de le nier. Alors, qu’est-ce que l’homme superstitieux sinon celui qui désire les bonnes choses – la vie, le bonheur, des enfants – qui craint de les perdre, qui ressent sa faiblesse, son impuissance à dominer le cours des choses, qui s’inquiète outre mesure des moindres coïncidences et qui délire. « Ils forgent d’innombrables fictions et, quand ils interprètent la nature, y découvrent partout le miracle comme si elle délirait avec eux », dit Spinoza. « Pour penser droitement, il nous faudra toujours redresser notre pensée première, toujours corriger l’imagination ». Les principes essentiels des croyances superstitieuses sont la crainte de l’avenir, l‘efficacité positive ou négative de certains rites, l’explication délirante des événements par le jeu de « volontés » cachées derrière les choses. Pouvons-nous rattacher les croyances religieuses aux mêmes principes ? La réponse est oui pour les philosophes des lumières les plus radicaux. Voulant établir le règne de la raison, ils se sont ingéniés à donner aux croyances religieuses la provenance la plus basse. Elles naîtraient de la crainte devant les forces de la nature, et de l’ignorance de leur mécanisme. Ces philosophes décrivent des hommes perpétuellement apeurés, s’évertuant à conjurer des forces hostiles par des pratiques irrationnelles, et ne retrouvant un semblant de paix intérieure qu’après avoir sacrifié aux dieux, à des créatures nées de leur imagination, auxquelles ils prêtent leurs passions, leur colère, leur jalousie. Alain dit : « la colère inventait quelque dieu vengeur et puis faisait la guerre en son nom. Dans cette sombre histoire des superstitions, chacun fit des dieux selon ses passions et se fit gloire de leur obéir ». Lucrèce, le poète épicurien écrit : « Si tous les phénomènes que sur terre voient s’accomplir les mortels tiennent souvent leurs esprits suspendus dans l’effroi, les font s’humilier dans la crainte des dieux, les abattent et les courbent vers la terre, c’est que leur ignorance des causes les contraint à tout remettre à l’autorité des Dieux, et de leur accorder le royaume du monde ». Hobbes propose une généalogie plus fine de la croyance religieuse, mais toujours dans le même esprit. Les hommes, contrairement aux bêtes attachées « au piquet de l’instant », envisagent l’avenir. D’où la crainte, la peur, l’angoisse. Comme ils en ignorent les véritables causes, ils les inventent. Ils imaginent des êtres invisibles derrière le visible. Le seul remède, selon Alain ou Lucrèce est à chercher dans la science, dont la vertu première est de chasser le surnaturel du cours des choses. A partir du moment en effet où l’on adopte sur l’univers un point de vue mécaniste, voire matérialiste, selon lequel n’interviennent que des causes naturelles agissant suivant des lois immuables, il n’y a plus de place pour le miracle, pour la manifestation divine. Pascal, comprenant les conséquences de la science moderne, pourra écrire : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». Cet effroi n’est guère compatible avec la réalisation d’une réflexion guidée par la sérénité qu’exige un raisonnement objectif qui ne soit à aucun moment pollué par une proposition axiomatique dont l’évidence est contenue en elle-même dans le mot. Une telle attitude ne relève pas de nécessairement de la superstition et ne se situe pas non plus dans un conflit ouvert avec la raison même si elle la dépasse par certains côtés ce qui laisse ouverte la position du doute sans pour autant autoriser une croyance totalement contraire à la raison. D’aucuns pensent que le monothéisme apporte de l’eau à un moulin qui impute la réalité du monde à un principe séparé et transcendant rendu virtuellement possible du fait d’un certain désenchantement du monde, de la mise à l’écart des dieux, des génies, qui sont à la base du surnaturel propre à la superstition, de l’émergence de la notion de loi de la nature. Ainsi considérée, la croyance monothéiste pourrait devenir une « ruse de la raison ». La croyance en Dieu est superstition si elle se représente Dieu comme un régent capricieux de la nature à qui il faut rendre un culte si l’on veut avoir de la chance, éviter les malheurs, réaliser nos désirs. Elle est religion et non superstition si elle propose une interprétation essentiellement morale de la divinité, comme a souhaité le faire Kant à propos de sa théologie morale. La croyance en Dieu est religion non superstitieuse si et seulement si elle fait de Dieu un juge suprême garant de l’harmonie nécessaire du bonheur et de la vertu. Croire en Dieu pour expliquer le réel, c’est philosophie, mauvaise philosophie en vérité, croire en dieu par crainte, lui rendre un culte pour avoir un protecteur puissant, c’est superstition. Mais croire en Dieu parce que nous désirons l’absolue justice et que nous pensons que, impossible ici-bas, elle sera réalisée un jour dans un autre monde, est-ce autre chose qu’une illusion qui serait moins le fait d’une conscience apeurée et craintive, relevant de la superstition que d’une conscience aspirant à la justice et découvrant qu’en ce monde, elle est absente. C’est ce que Marx a dénoncé dans la religion comme « l’opium du peuple », traitement contre la misère religieuse et qui est expression et protestation contre la misère réelle. Motivée par le désir de justice, la croyance en Dieu vient moins de la crainte concernant les évènements d’ici-bas que d’une attitude religieuse se fondant sur l’appel à la justice loin d’être contraire à la raison, dont elle constitue même sa dimension essentielle. Croire au salut ou à la damnation de l’âme, c’est opérer un déni de la mort qui anime encore certaines croyances religieuses, puisque c’est se penser comme existant encore au-delà d’elle ce qui conduit à vivre dans le souci permanent du jugement de Dieu et à nous mesurer aux exigences que nous imaginons être les siennes, croyance qui risque de faire un retour sur la superstition. Pour cela, il faut distinguer le souci de l’homme superstitieux qui craint pour sa vie d’ici-bas, pour son moi empirique, et le souci religieux du souci religieux, avant tout moral, de pureté du cœur, mis en cause par certains philosophes en ce qu’il exprimerait un certain ressentiment contre le corps ou contre le désir. Il ne peut être assimilé à la crainte superstitieuse où il n’est question que de tabous, de choses à éviter, et jamais de bonté morale. La croyance en Dieu est irréductible à la superstition dans la mesure où elle n’est pas contraire à la raison théorique, où elle exprime autant une aspiration à la justice universelle qu’une protestation contre l’injustice existante et où elle induit un souci du salut de l’âme, à distinguer de la crainte superstitieuse, concernant seulement le moi empirique et sa propre réussite ou son malheur ici-bas. Une religion purement morale pourrait être une religion universelle, une religion qui ne réclame de l’homme qu’une seule chose, celle de pratiquer la vertu. Ce que ne font guère les religions particulières que nous connaissons et qui imposent des « devoirs » qui vont au-delà de la conduite vertueuse comme l’accomplissement de pratiques telles que prières rituelles, jeûnes, pureté et qui exigent confession intérieure et extérieure de certains dogmes en faisant croire que cette confession est une condition indispensable du salut. Mais est-il vraiment indispensable de croire en Dieu, en son incarnation ou en son prophète, pour être sauvé ? On pourrait aussi s’interroger sur la signification du terme « sauvé ». En effet, pourquoi un Dieu purement moral condamnerait-il celui qui en toute sincérité ne croit pas, faute de preuves suffisantes à ses yeux, et qui pratiquerait malgré la vertu contre vents et marées ? C’est en ce point que la croyance religieuse, dépassant la pure croyance en un Dieu juste et bon, renoue avec la superstition, alliance rapidement démentie par Kant qui dit que « tout ce que l’homme croit pouvoir encore faire, en plus de la bonne conduite, pour se rendre agréable à Dieu, est folie religieuse et faux culte de Dieu qui est simplement superstition. L’homme religieux veut être agréable à Dieu, par quoi il diffère du mécréant ou de l’athée. Il est religieux dans les limites de la raison s’il pense que le seul culte qui convienne à la divinité, c’est de ne pas succomber à la tentation du mal, de s’éduquer, de bien se conduire. Pour être agréable à Dieu, s’il faut aller à la messe ou faire sa prière, tourné vers l’orient, c’est tomber dans la superstition, l’excès par rapport à la foi morale raisonnable qui la détruit. La dérive de la religion est superstitieuse qui fait croire aux miracles, à la conviction que Dieu s’est révélé aux hommes à travers tel prophète, à telle époque donnée, sous telle ou telle apparence, donnant tel ou tel ordre du haut de telle ou telle montagne, ou par la bouche de son envoyé. De telles croyances supposent qu’il y a des « interventions de Dieu dans le monde », en fonction de buts particuliers qu’il y a une « vraie » religion et que d’autres sont des impostures. Mais ces idées impliquent la croyance en une manifestation particulière du divin dans le monde de l’expérience sensible, croyance au fond de la superstition, d’une manifestation particulière du divin dans le monde de l’expérience sensible.

Que penser du fait qu’il n’y a pas de différence entre superstition et religion, si ce n’est que l’une est collective, l’autre individuelle, que la croyance en Dieu, inspirée par l’espérance et le souci éthique, qui reste dans les limites de la raison, n’est pas superstitieuse alors que les religions effectives, monothéistes ou polythéistes, dépassent les limites de la raison et que les croyances religieuses particulières excèdent en nombre et en intensité ceux de la pure croyance morale. Alain cherche à donner un sens spirituel, « raisonnable » et non « superstitieux » à la religion lorsqu’il suggère que la religion consiste à croire par volonté, sans preuves, et même contre les preuves, que l’esprit, valeur suprême et juge des valeurs, existe sous les apparences et se révèle même dans les apparences, pour qui sait lire l’histoire.
C’est dans ces ambiguïtés entre religions innées et acquises, langue maternelle et langue apprise que j’eus à esquisser le plan encore très flou de ma vie entre les désirs et aspirations des uns et des autres, de tendances inspirées par les relations proches et lointaines. Est-ce que l’heure des décisions influant les destins avait sonné à l’orée de la courte pause accordée par l’histoire entre une épopée finissante par un exode inaugural et la poursuite d’une aventure dont la sensation était perçue qu’elle était loin d’avoir sonné le glas mais qu’elle se poursuivait au contraire sur place ou dans un l’au delà d’un pays plus ou moins lointain qui devait s’accomplir parce que tel était l’écriture du destin personnel et collectif. Déjà, des bruits me parvenaient par les rumeurs qui m’étaient répercutées de débuts d’exodes aux quatre coins de l’univers par des décisions provenant des chefs de famille ou de leurs substituts féminins qui avaient du prendre l’initiative de choix ou résolutions qui allaient engager pour des dizaines d’années leur mode de vie, de culture, voire de spiritualité, d’éducation civique, civile ou religieuse. En principe, les grandes options ne devaient pas être bouleversées par les évènements politiques, les perturbations susceptibles de s’infiltrer dans l’espace sociétal de la vie des émigrés. Juifs ils étaient, ils allaient le rester sauf conversion forcée dans un contexte contraignant comme celui du port de l’étoile jaune auquel, contrairement à mon attente, ils s’étaient soumis avec une passivité étonnante et une discipline qui ressemblait fort à celle pratiquée par les futurs maitres de l’Europe. Je ne m’étais jamais posé la question de l’opportunité, de la pertinence d’obéir à cette sorte d’injonction. Tout simplement parce que je ne me considérais absolument pas comme juif puisque j’avais pris la décision de me comporter comme membre d’une autre communauté, celle de la majorité qui, au moins, m’apportait le confort de vie et la tranquillité d’esprit de m’épargner tout questionnement sur mon identité et de me sentir identique aux autres plutôt que marginalisé par une appartenance que j’étais ravi de quitter et qui me paraissait de plus en plus étrangère à mesure que l’assimilation m’englobait dans les modes de pensée et de comportement de la grande masse des chrétiens dans un pays dont tous les signifiants indiquaient qu’il appartenait à cette civilisation. L’exil eut bien lieu pour quelques-uns d’entre nous. Quand je dis nous, je dénonce une scission, une ségrégation pour laquelle je n’éprouvais ni sympathie particulière ni attachement puisqu’elle me rejetait dans la voie du particularisme, de l’exceptionnel, dont à l’époque je ne tirais aucun avantage mais une somme d’inconvénients et de problèmes posés au quotidien. Ils alimentaient mon anxiété plus qu’ils ne contribuaient à m’enrichir des éventuels avantages fournis par une culture particulière dont personne jusqu’à présent n’avait voulu ou su me présenter les avantages ni les possibles richesses cachées ou à découvrir. Le négationnisme envers mes origines, mes racines et les apports culturels et spirituels dont j’aurais éventuellement pu bénéficier avait sur mon « moi » un effet destructeur dont l’importance avait échappé à ma conscience. Est-ce pour cette raison que l’infrastructure de ma personne restait fragile, légère, transparente, peu assurée et réclamait en permanence assise et protection ? Tout était bon pour chercher à m’accrocher à une structure stable et dense pour peu qu’elle rassure mes craintes, calme mes angoisses, conforte mes convictions, densifie la transparence de mon corps et opacifie son caractère diaphane. Sur cette fragilité en constante évolution, ma mère me rassurait. Elle me voyait plus grand que je n’étais en réalité, plus musclé que ma frêle conformation ne se présentait. Ses mots de consolation et de négation de la réalité devaient être en permanence contredits par les surnoms qu’elle m’octroyait dans sa générosité de mère et à cause de son désir de réconfort. Elle n’arrêtait pas de m’appeler « Pipsi ». Ce surnom évoque par sa musicalité une entité vivante petite, sinon minuscule. Il s’agissait dans son esprit d’un petit moineau comme ceux qui volaient à profusion dans la région viennoise. Leur évocation pouvait être substituée pour se rendre sur un autre thème comme celui d’un diminutif dérivé de mon prénom. J’ai oublié de mentionner que, affublé d’un deuxième prénom, éventualité plutôt rare dans la culture judéo-autrichienne, viennoise, je me trouvais à la tête d’un empire et non des moindres. C’était celui de la monarchie austro-hongroise gardée à l’époque par l’empereur François-Joseph (Franz Josef). C’est en son honneur et en reconnaissance de sa relative mansuétude pour les Juifs en général et ceux provenant de son empire qui comportait entre autres régions celle de la Galicie, qu’elle avait souhaité m’affubler de ce prénom. Il était en réalité peu utilisé dans mes relations avec mon entourage viennois au profit de « Herry » consonance plus en rapport avec le désir d’internationalisation de mes parents où les modèles occidentaux occupaient une place de choix par rapport à ceux en provenance de l’Europe centrale ou orientale. J’entendais plus souvent les sonorités émises à l’occasion des appels en provenance de ma mère sous la forme de « Pipsi » ou « Herry » que sous celle de « Josef » qui, en réalité ne réussissait pratiquement jamais à atteindre mes oreilles, même sous le diminutif bien commun de « Joe » si fréquemment utilisé en pays anglo-saxon et même français. Mes parents avaient quitté la Galicie pour se réfugier à Vienne, capitale de l’empire avec une certaine facilité car cette voie était une des plus courtes et des plus faciles à utiliser puisqu’elle menait d’une province lointaine de l’empire versa sa capitale où les Juifs pouvaient vivre en liberté, à l’écart, sinon à l’abri des pogroms. Ces manifestations antisémites étaient monnaie courante dans cette région et plus particulièrement en Pologne et en Ukraine où le peuplement juif arrivait à saturation et pouvait « incommoder » ses habitants à forte majorité catholique. La paix recherchée par mes parents ne devait pas durer très longtemps puisque dès l’Anschluss, invasion de l’Autriche par les nazis en mars 1938, un nouvel exode devait être envisagé pour tenter d’échapper aux occupants allemands, alliés en la circonstance avec les Autrichiens, gagnés par l’enthousiasme d’une alliance avec l’Allemagne nazie. Cette nouvelle coopération devait arracher les Autrichiens à leur isolement pour les placer sous la juridiction de la puissante Allemagne gouvernée par un dictateur aux ambitions démesurées comme celle d’installer le grand Reich allemand pour 1000 ans en Europe sous la férule d’un régime totalitaire nazi. Pour l’instant, il fallait se débrouiller avec cette folie comme on pouvait, en lui laissant le moins de plumes à l’aide du refuge dans les rares territoires encore aux mains des moins sauvages et des plus civilisés même si on devait reconnaître que civilisation ne signifie ni rationalité, ni éthique et encore moins souci de l’autre. C’est cette recherche de l’abri le plus sur et le mieux protégé des hordes nazie qui nous avait conduit aux portes de l’Occident. Il avait épousé la forme de l’hexagone, cette figure caractéristique de la carte géographique de la France. Ce pays avait une telle réputation d’accueil, de respect des droits de l’homme et de soumission aveugle aux lois de la République que nombreux ou trop nombreux étaient les réfugiés qui se précipitèrent dans les bras de Marianne, figure et incarnation de la chaleur féminine ouverte à la réception et à l’hospitalité malgré la froideur apparente des relations humaines mises facilement au compte des formes de rationalité en vigueur chez les leaders d’opinion qu’avaient été dans l’histoire des personnages comme Descartes et autres philosophes, mathématiciens, scientifiques aussi bien que littéraires.
La première chose que je vis à Nice en y arrivant un soir du mois de décembre 1938 fut le Casino de la Jetée Promenade à moitié éclairé par le soleil couchant et par la lune qui venait de se lever. Cet établissement avait été construit sur pilotis selon le modèle des constructions érigées sur l’eau dans le sud de Angleterre, initiative que j’ignorais totalement à l’époque mais que j’appris par la suite comme nombre d’informations reçues ou captées par hasard à la sauvette depuis que je fus en état de m’intéresser au monde extérieur qui commençait à se présenter à l’analyse de ma conscience. Qui aurait pu m’informer à l‘époque des modalités d’édification des bâtiments qui se présentèrent à ma découverte et à mon regard ? Mon père, submergé par les soucis et les responsabilités envers la conservation des 2 membres de sa famille, ma mère et moi-même avait pris avec d’autres fuyards des persécutions nazies la voie ferrée qui menait de Vienne, Zagreb et une petite ville thermale du nom de « Rogashka Zlatina » située quelque part entre la première et la deuxième ville en Serbie pour s’arrêter à Nice. Il avait du en entendre parler depuis longtemps par son entourage viennois tant était devenue fameuse la Côte d’Azur, lieu touristique privilégié des membres de la bonne société bourgeoise de la capitale de l’Autriche et de l’empire austro-hongrois assombris par le climat venté et sombre qui régnait au-dessus des rives du Danube et un peu plus loin dans la capitale de la Hongrie, Budapest avec sa ville haute, Buda et son équivalent bas situé, Pest. Je sus bien après grâce à mon apprentissage un peu plus approfondi de la musique et de son histoire, que c’était dans cet environnement qu’avaient vécu les nouveaux génies de la composition musicale, Kodaly, Bartok, réputés comme difficiles à comprendre, à écouter et à interpréter par les instrumentistes qui avaient eu le courage d’affronter leurs œuvres à la rythmique trop complexe. Plus tard aussi, à l’occasion d’une visite tardive à cette cité, on me présenta à sa grande Synagogue, une des plus importantes d’Europe. Elle avait acquis une renommée universelle de la part de la population juive depuis que la presque totalité de la ville avait été déportée subitement en moins de 3 semaines vers les camps de la mort nazis juste avant la fin de la guerre et exterminée pour suivre à la lettre le programme de nettoyage ethnique des occupants allemands et ne laisser aucun juif vivant selon les vœux délirants de leur chef, Führer auto proclamé du grand Reich germanique.