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Une autre conception de la laïcité à la française

La Présidence de la République et la Laïcité

Comment la concevoir dans le cadre d’un pluriculturalisme ?

jeudi 14 février 2008, par Picospin

L’autorité publique qui a charge de promouvoir le bien commun, devra être neutre et développer l’exercice autonome du jugement afin que tous apprennent à vivre dans leurs convictions sans fanatisme ni intolérance ni a fortiori violence. Dans cette perspective, la laïcité est moins une options spirituelle qu’une des conditions fondamentales de la vie publique. De ce fait, elle ne peut devenir l’objet permanent de négociations au gré des formes, déformations ou restructurations du paysage religieux, sinon spirituel.

Un débat annuel

Cette problématique vient d’être à nouveau débattue hier soir devant un aréopage de personnalités politiques, d’autorités religieuses, morales, associatives à l’occasion de la soirée annuelle organisée par le CRIF. Devant un millier d’invités, parmi lesquels une vingtaine de membres du gouvernement et les représentants des religions monothéistes, M. .Sarkozy s’est efforcé de corriger les expressions maladroites qui avaient soulevé les plus vives réactions dans le camp laïc mais également chez certains croyants. Regrettant les "approximations, les amalgames, les raccourcis" qui ont suivi ses discours, M. Sarkozy en a proposé une relecture en affirmant que jamais, il n’avait dit que l’instituteur était inférieur au curé, au rabbin ou à l’imam pour transmettre des valeurs. A Rome, il y a quelques jours, le chef de l’Etat avait déclaré que la morale laïque risquait de s’épuiser quand elle n’était pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini et que dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé et le pasteur parce qu’il lui manque la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. Hier à Paris, devant les représentants de la communauté juive réunie, le chef de l’Etat s’est interrogé sur "la chape de plomb intellectuelle" qui se serait abattue sur notre pays pour s’offusquer qu’un président en exercice puisse dire tout simplement que l’espérance religieuse reste une question importante pour l’humanité.

Des convictions après des idéologies décevantes

Récusant l’idée qu’il s’agirait d’une atteinte à la laïcité, il a ajouté que personne ne voulait remettre en cause ce trésor trop précieux qu’est la neutralité de l’Etat, le respect de toutes les croyances, comme celui de son absence. M.Sarkozy a justifié son "droit à défendre ses convictions", en théorisant sur le besoin de spiritualité qui existe après la fin des idéologies totalitaires et les désillusions de la société de consommation. En choisissant de revenir sur ce terrain miné, le chef de l’Etat a pris le risque de raviver des critiques. Le président du CRIF, Richard Prasquier, de son côté, a tenu à rappeler l’attachement des juifs à la loi de séparation de 1905 qui leur avait apporté une neutralité bienveillante. Dans une critique implicite à "l’apport civilisateur" des religions tel qu’il venait d’être défendu par le Président de la République, le Président du C.R.I.F. a affirmé qu’il avait trop de respect envers les Justes athées pour croire que les religions sont la seule barrière contre le mal. Elles peuvent parfois être meurtrières surtout quand elles prétendent imposer une vérité absolue, car selon la tradition juive et le message des Lumières l’homme ne détient qu’une vérité partielle. Pour le chef de l’Etat qui évoquait le nazisme et le communisme, le drame du XXe siècle n’est pas né d’un excès de Dieu mais de son absence. « Il n’y a pas une ligne de la Torah, de l’Evangile ou du Coran, restituée dans son contexte et la plénitude de sa signification, qui puisse s’accommoder des massacres commis en Europe au cours du XXe siècle au nom du totalitarisme et d’un monde sans Dieu". Par ailleurs, s’il s’est félicité que l’enseignement public de la morale religieuse ait été abandonné, le chef de l’Etat, a plaidé pour le projet que "nos enfants aient le droit de rencontrer à un moment donné de leur formation intellectuelle et humaine des religieux engagés qui puissent les ouvrir à la question spirituelle et à la dimension de Dieu".

Un monde sans Dieu mais non sans mémoire

C’est dans le cadre de la lutte contre l’antisémitisme qu’il a annoncé son souhait de voir confier à chaque élève de CM2 la mémoire de l’un des 11000 enfants français victimes de la Shoah, à la rentrée 2008. Cette proposition suscite déjà un accueil réservé de la part des enseignants et de certains historiens de la shoah. Ces derniers pensent que les esprits sont actuellement suffisamment sensibilisés aux évènements survenus pendant cette période pour qu’il ne soit besoin une fois de plus de revenir sur cette tragédie. Le syndicat UNSA-SE la qualifiait jeudi matin "d’ânerie morbide".

Questionnement éthique :

1. Est-ce que le sacré a bien résisté à la sécularisation du monde contemporain ?

2. Est-il possible que redonner forme et contenu à l’éthique peut consister à revenir aux sources du judaïsme et à la civilisation judéo-chrétienne qui dessinent ou ont dessiné les chemins de la moralité sans en être ni principes ni fondements ?

3. Est-ce que l’altérité n’est pas plus décisive que l’examen d’une relation abstraite avec l’être dont l’éthique serait noyau et l’intersubjectivité première ?

4. Est-ce que cette dernière accède plus librement au visage par ce qu’il est nu, vulnérable, menacé et sacré ce qui impose, au moins en droit, l’interdit de la violence ?

5. Est-ce que Levinas a raison de déclarer que la relation au visage est d’emblée éthique est que ce dernier est ce qu’on ne peut tuer et dont le sens consiste à dire « Tu ne tueras point » ?

Sources :

Pena-Ruiz H. Qu’est-ce que la laïcité ? Paris, Folio Gallimard. 1993.
Russ J. La pensée éthique contemporaine. PUF. Paris 1994.
Au dîner annuel du CRIF, le président de la République a souhaité "ouvrir les enfants à la dimension de Dieu"
LE MONDE | 14.02.08 | 11h15 • Mis à jour le 14.02.08 | 11h19