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De Brasillach à Eichmann

La mise à mort

en passant par Hannah Arendt

lundi 17 janvier 2011, par Picospin

Il a trouvé à la fin de sa vie l’échafaud par balles comme itinéraire et couperet à son existence. Pour fleurir par le symbole la mort infligée à l’autre au nom de la vertu, on n’a pas hésité à employer les balles réelles pour mettre fin à l’existence d’un homme qui avait péché aux yeux de la foule dont on connaît la tendance au mimétisme, au désir rival, à une passion pour la vérité qui pourrait se manifester sur d’autres terrains que celui de l’exécution froide, « juste », d’un être humain dont on pouvait toujours avoir le loisir de discuter de sa qualité d’homme.

Qualité d’homme

Cette dernière doit-elle être démontrée à chaque coin de rue, à chaque exécution de geste, à chaque réponse à l’interrogation de la conscience pour rassurer les âmes délicates, angoissées à l’idée de l’injustice commise ou à commettre en toute légalité puisque prononcée par des juristes en robes habilités à trancher sous la protection de diplômes parfois trop généreusement accordés. C’est devant la couleur noire que l’on peut se demander si les corbeaux ne croissent pas trop longtemps et trop souvent au-dessus de nos têtes pour rappeler à nous autres humains les devoirs de notre charge consistant en nettoyage, salubrité, transparence comme il nous est demandé de le faire quand il s’agit de redorer l’aspect d’une planète, la nôtre, si polluée, si peu encline à tourner qu’elle a honte de nous en montrer les faces cachées. La reprise du débat sur la peine de mort se fait ici à la lumière plus que tamisée et occultée d’une magistrature qui voulait se servir pour la dernière fois de ses armes suprêmes avant qu’elles n’expirent sous la force de la loi.

La mort méritée ?

L’accusé la méritait-il plus ou moins que d’autres est une question à laquelle il ne sied pas de répondre. On ne mérite pas une peine, tout au plus peut-on la subir et servir de coupable symbolique pour la foule prête à accueillir une mort d’autant plus facile et douce à accepter qu’elle serait justifiée. La chance sourit aux audacieux est-il dit, comme ce fut le cas pour un Céline qui continue de faire vendre beaucoup de ses écrits en raison du caractère exceptionnel dit-on de sa littérature, de son inventivité et de son « génie » littéraire composé plus de mots que de sens. De la même manière, on n’a pas cessé d’accuser Hannah Arendt de beaucoup pardonner à Eichmann sous le prétexte fallacieux qu’il se disait exécuteur de hautes œuvres, simple ouvrier de la mort donnée en toute conscience mais au nom d’un devoir à accomplir, d’un hommage à rendre à l’obéissance, sans laquelle, n’est-ce pas, il n’est point d’organisation politique.

Où est le chaos ?

En dehors, c’est le chaos, l’Amazonie, investi par le plus grand des prédateurs de tous les temps, l’homme, celui qui n’hésite pas à instaurer le règne de la terreur, de la bestialité, de ses concurrents prédateurs évidemment, préférant s’attaquer aux faibles. Est-ce le cas de l’écrivain en question, puits de culture, d’élégance littéraire qui s’en prend de façon systématique, non par paroxysmes, au juif bouc émissaire désigné par la vindicte de la majorité tout aussi encline à enterrer avec larmes, regrets, compassion et culpabilité un homme qui semblait avoir trouvé dans la fiction cinématographique un moyen de s’évader de la tension insoutenable qui l’étirait, le tendait, par une haine vouée à l’autre, celui qui n’est pas des siens, et dont la différence crée la colère. Si tant de gens partagent cette vision et ces sentiments, c’est qu’il y a chez le juif quelque chose qui doit être enviable et créer la rivalité autour du désir d’un même objet, convoité également par des compagnons qui ne parviennent pas à se partager un butin virtuel.

Un magnifique butin ?

Quel est-il ? reste une question sans réponse comme l’est la jalousie pudiquement tue pour ne pas réveiller des sentiments indéfendables parce qu’impurs, inavouables envers un être de sang et de chair qui fut Christ à un moment et qu’on ne peut se partager dans son sacrifice, sa disponibilité, sa bonté et sa défense de l’amour au-dessus des lois. On n’en dit pas plus d’Eichmann, ce robot remonté par une clé nazie pour asséner des coups, entasser des corps dans les camions puis les suivre jusqu’à ce que l’âme leur eut été ôtée pour une éternité de mille ans promise par un dictateur ivre à une population qui l’était tout autant. Fallait-il beaucoup de talent, celui de Hannah Arendt pour redresse ces esprits tourmentés au prix d’une immersion dans la même folie, jusqu’à la partager avec un philosophe déviant génial qui n’a pas su s’arrêter au bord du gouffre de l’histoire, celui qui a failli précipiter le monde dans le néant de la pensée, des émotions et des actions.

Ironie de l’histoire

Dans un retour ironique dont l’histoire a le secret, il est demandé maintenant aux générations assez chanceuses d’avoir échappé à ces délires, de traduire en mots, compréhension et symboles les idéaux et concepts véhiculés par ces attouchements de la haine pour les présenter aux dignes enseignants qui auront à juger de la conformité à l’orthographe, à la rhétorique et à la grammaire des sentences exprimées par des enfants entre puberté et adolescence soumises au classement d’une ville chinoise, érigée en distributrice de médailles.