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La philosophie au secours de l’éducation

mercredi 26 septembre 2012, par Picospin

Les Ministres de l’Education nationale n’ont cessé de défiler devant ou derrière les micros pour faire part de leurs programmes, de leurs nouvelles idées, de leurs projets, de leur plan pour les rentrées du futur afin d’améliorer l’acquisition des connaissances, le savoir et de concevoir une organisation optimale des calendriers de travail, de vacances en tenant compte de l’optimisation des horaires.

Réceptivité des élèves

Ces mises en pratique, ces applications des connaissances sur la réceptivité, les moments favorables ou défavorables à l’apprentissage ont été élaborés par une armée de pédagogues acharnés à extraire du temps les instants privilégiés, les intervalles rêvés pour faire entrer dans le cerveau des apprentis les bagages les plus utiles, les moins encombrants et les mieux adaptés à la réussite dans les confrontations d’excellence que le futur concurrent aura pour mission d’obtenir. Or il se trouve que tout ce travail avait été déjà réalisé il y a fort longtemps par un philosophe, un des meilleurs qui ait été, ayant vécu à l’âge où la Grèce n’était pas au ban des nations, ne vivait pas dans l’indignité ni la pauvreté physique, matérielle et morale. En ces temps là, elle inspirait le monde par son intelligence, ses qualités intellectuelles, ses connaissances, sa science, sa politique, l’organisation de la cité. Avez-vous deviné de qui il pouvait bien s’agir ? Les paris sont ouverts même si je n’ai nullement l’intention de vous faire participer à un des jeux qui se déroulent devant le petit écran dix fois par jour pour élire telle dame, choisir tel Monsieur ou encenser tel animateur.

Apparition de Socrate

Comme vous avez ou auriez pu le deviner, il s’agit bien de Socrate, oui, celui de la ciguë, mieux connu pour sa mort que pour sa vie ce qui est fréquent chez les hommes qui sont plus attirés par Thanatos que par Eros comme ils le sont davantage par le suicides des agonisants ou des mourants que par les soins dont ils pourraient bénéficier si la société était vraiment disposée à les leur délivrer au grand soleil et non dans quelque misérable coin obscur, mis à l’écart de la médecine noble, celle qui s’inspire de la science, de la pensée et des connaissances plus que de l’empathie, de la compassion et de l’émotion. Pour qu’un enseignement soit réussi, il faut que l’élève puisse dire « je le savais mais je l’avais oublié ». Au cours de l’apprentissage, l’élève fait sien un savoir, ce qui n’est pas seulement une transmission. Dans le « Banquet » de Platon, on demande à Ephaistos de lui ouvrir le crâne auquel il avait très mal. L’accouchement a lieu par la tête où naissent les idées, les conceptions, ce qui se déroule toujours dans la douleur et la violence. On se fait violence à soi-même quand on a une idée ou que l’on se pose une question qui attend une réponse. Le poisson torpille qui empêche de s’endormir sur les lauriers qu’on croit avoir acquis définitivement. Pour ma part, Socrate, j’entendais dire, avant même de t’avoir fréquenté, que toi, tu ne faisais rien d’autre que d’être toi-même dans le doute, et de faire douter les autres.

Un poisson appelé torpille

Tel que tu me sembles du moins, tu m’ensorcelles, tu me charmes, tu me tiens sous l’emprise de paroles magiques, à tel point que je suis désormais rempli de doute. Et s’il faut même faire une plaisanterie, tu me sembles être absolument le plus semblable, pour la forme et tout le reste, à ce poisson-torpille plat que l’on trouve dans la mer. Celui-ci engourdit à chaque fois celui qui s’approche et qui le touche, et tu me sembles m’avoir fait quelque chose comme cela, m’engourdir. Car je suis engourdi à la fois en ce qui concerne l’esprit et la langue, et je n’ai rien à te répondre. Certes, au sujet de la vertu, j’ai prononcé de très nombreux discours devant de nombreux publics et tout à fait bien, du moins tel que je me semblais à moi-même. Mais maintenant, je ne peux absolument pas même dire ce qu’elle est. Et tu me sembles prendre la bonne décision, en ne prenant pas la mer en partant d’ici, et en ne voyageant pas. Car si tu agissais ainsi, étranger dans une autre cité, rapidement tu serais mis en prison comme sorcier. Dans le paradoxe de Ménon, le professeur de mathématiques est à l’écoute de ses élèves, qui doivent trouver la réponse La duplication du carré qui implique les irrationnels. Il se contente d’être un hospitalier, de les accueillir d’un sourire, mais c’est à eux de trouver la réponse, eux-mêmes. Le problème posé est celui de la construction d’un carré double à partir d’un carré donné.

La maïeutique : qu’est-ce ?

La maïeutique, par analogie avec le personnage de la mythologie grecque Maïa, qui veillait aux accouchements, est une technique qui consiste à bien interroger une personne pour lui faire exprimer des connaissances. Elle consiste à faire accoucher les esprits de leurs connaissances et exprimer un savoir caché en soi. Socrate employait l’ironie pour faire comprendre aux interlocuteurs que ce qu’ils croyaient savoir n’était en fait que croyance. La maïeutique, contrairement à l’ironie, s’appuie sur une théorie de la réminiscence pour faire ressurgir des vies antérieures les connaissances oubliées. Cette technique est une évolution des savoir-faire orphiques, qui se fondaient sur la croyance en la réminiscence et la pratique de la catharsis, notamment par Pythagore. Socrate explique que la sage-femme n’enfante pas elle-même, car elle se contente de faire accoucher la femme. Le philosophe fait de même des opinions de ses interlocuteurs. Une fois ces opinions accouchées, encore faut-il s’inquiéter de savoir si l’enfant est viable, ou bien s’il renferme une contradiction, d’être mort-né. Le petit esclave de Ménon, qui accouche de certaines vérités géométriques, ne sait rien dire de valable du juste et de l’injuste même si son âme a bien dû, autrefois, contempler, de près, ou peut-être de loin, ces Idées. L’accoucheur ne se connaît pas lui-même et se contente d’éprouver la rationalité et la cohérence des prétendus savoirs. Si Socrate est le plus sage des hommes c’est seulement en ce sens qu’il sait qu’il ne sait rien.

Que savent-ils et elles ?

La maïeutique est appliquée aux personnes qui ignorent qu’elles savent comme le présente le premier texte de Platon dans lequel ce concept est associé au personnage de Socrate dans Le Banquet. Socrate, qui répète les propos de la prêtresse Diotima affirme que l’âme de chaque homme est enceinte et qu’elle désire accoucher. Or, cet accouchement ne peut se faire que dans la Beauté et c’est justement le rôle du philosophe de faire accoucher les âmes dans la Beauté afin qu’elle donne naissance à de beaux discours et à de belles œuvres. Le second texte fondamental pour comprendre le statut de la maïeutique chez Socrate est le Théétète de Platon. Socrate s’y présente comme un accoucheur des esprits1, ne pouvant s’accoucher lui-même, contrairement à Pythagore, qui s’était affirmé non comme un sage, mais comme un homme aimant la sagesse. Il explique « j’ai d’ailleurs cela de commun avec les sages-femmes que je suis stérile en matière de sagesse, et le reproche qu’on m’a fait souvent d’interroger les autres sans jamais me déclarer sur aucune chose, parce que je n’ai en moi aucune sagesse, est un reproche qui ne manque pas de vérité. »2. Le Socrate des dialogues de Platon affirme avoir reçu une inspiration divine, ce qui lui fait dire que ses disciples « n’ont jamais rien appris de lui et qu’ils ont eux-mêmes trouvé en eux et enfanté beaucoup de belles choses. Mais s’ils en ont accouché, c’est grâce à lui et au dieu. » Socrate fait une démonstration de la pertinence de son questionnement. Il fait appeler un jeune esclave et par questionnement maïeutique l’amène à se ressouvenir du théorème de Pythagore.

Pythagore fait son apparition

Le processus est le suivant : accompagnement de la découverte par analogie, révolte du disciple et réfutation des conclusions fausses qui sont "aporétiques" c’est-à-dire des impasses, difficultés dans le raisonnement. Dans le Phédon, Socrate, qui est proche de la mort, traite du lien de la maïeutique avec la réminiscence qui permet au philosophe de se souvenir de ses existences antérieures. Cette conviction lui permet d’aborder la mort du corps avec sérénité. Le processus de la pensée opère par analogie et association des Idées, non par référence aux expériences vécues rejoignant ce faisant, la démarche pythagoricienne. Sa sérénité est acquise parce qu’il est convaincu qu’il ira « habiter les îles des bienheureux » qui seront honorées par la cité « si la Pythie le permet ». L’allégorie de la caverne est une allégorie exposée par Platon dans le Livre VII de La République qui met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine et qui tournent le dos à l’entrée et ne voient que leurs ombres et celles projetées d’objets au loin derrière eux. Elle expose en termes imagés la capacité des hommes à accéder à la connaissance de la réalité, ainsi que la non moins difficile transmission de cette connaissance. Ces hommes n’ont jamais vu directement la lumière du jour, dont ils connaissent le faible rayonnement parvenant à pénétrer jusqu’à leurs yeux.

Son et lumière

Des choses et d’eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées par le feu allumé derrière eux, sur les murs de la caverne. Des sons, ils ne connaissent que les échos. « C’est à nous qu’ils sont pareils1 ! » Si l’un d’entre eux est libéré de ses chaînes et accompagné de force vers la sortie, il sera cruellement ébloui par une lumière qu’il n’a pas l’habitude de supporter. Il souffrira de tous ces changements résistera mais ne parviendra pas à percevoir ce que l’on veut lui montrer. Alors, Ne voudra-t-il pas revenir à sa situation antérieure ? S’il persiste, il s’accoutumera. Il pourra voir le monde dans sa réalité. Il prend conscience de sa condition antérieure, devra se faire violence pour retourner auprès de ses semblables qui, incapables d’imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront mal et refuseront de le croire : ne le tueront-ils pas ? La caverne symbolise le monde sensible où les hommes vivent et pensent accéder à la vérité par leurs sens. Mais cette vie ne serait qu’illusion. Le philosophe vient en témoigner par une interrogation permanente ce qui lui permet d’accéder à l’acquisition des connaissances associées au monde des idées comme le prisonnier de la caverne accède à la réalité, habituelle pour nous. Lorsqu’il s’évertue à partager son expérience avec ses contemporains, il se heurtera à leur incompréhension conjuguée à l’hostilité des personnes bousculées dans le confort illusoire de leurs habitudes.

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