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L’histoire contemporaine de l’éthique du care

La question du care : une réflexion en devenir

ses débuts américains et son émergence récente en France…

lundi 30 janvier 2012, par Picospin

Aux Etats-Unis, où la protection sociale publique est faible, l’adulte accède à la réussite par sa seule autonomie. Le care, considéré d’ordre privé et relatif à la sphère domestique, se place hors de cette morale. Sa fonction et son rôle sont niés, sinon rendus invisibles.

Morale

Cette conception de la morale implique l’existence d’une frontière de genre, mais aussi la mise en mots de l’expérience des femmes. L’éthique confine dans “cette voie différente“ au domaine du privé, menaçant de le laisser politiquement ignoré. La brèche ouverte dans le discours américain dominant a été considérable, ce qui explique que Gilligan soit la première femme à avoir obtenu une chaire universitaire en « gender studies ». Une dimension « essentialiste » y a été ajoutée dans la mesure où elle associe femme et sentiments et qu’elle laisse intactes les frontières entre justice et sollicitude, vie privée et espace public. Le potentiel de radicalisation a donc été contenu dans les frontières morales actuelles. Pour dépasser cette approche, il faut un changement radical de vision et la prise en compte des expériences diversifiées du travail de care. Sa dévalorisation tient aux dominations de classe, de genre et de race en raison de « l’irresponsabilité des privilégiés » qui s’exemptent du travail du care puisqu’on y trouve une distribution inégale des charges et des bénéfices. Le travail du care est d’abord réservé aux femmes, aux pauvres et aux immigrées. Dans la remise en cause de la protection sociale et des services publics, les travaux sur le sujet enrichissent les questions sur le système social, l’individualisme actuel et l’affaiblissement de l’autonomie individuelle qu’il génère. Les exigences d’une politique et d’une éthique du care apparaissent avec une cohérence nouvelle. Il s’agit de mettre en première ligne la prise en charge du statut et de la professionnalisation des personnels qui exécutent les soins, les principes à partir desquels leur distribution est juste et appropriée, la qualité de la vie humaine avec la dépendance et la vulnérabilité psychique, affective, matérielle parfois imprévisibles qui peuvent affecter les individus.

L’individu

Penser ainsi l’individu, moins comme un simple être juridique, que comme un parcours, une histoire, des sentiments, permet de repenser l’égalité, le travail ou la citoyenneté. Née au début du XIXème siècle dans les sociétés capitalistes des pays européens industrialisés, la protection sociale est assise sur le salariat. Elle constitue le support social qui étaye l’autonomie de l’individu en brisant les liens de dépendance familiaux et traditionnels et en instaurant un statut social de l’individu qui ne dépende pas de sa situation familiale ou conjugale. Cette conception de l’autonomie est novatrice pour définir l’individu dans la société contemporaine. On peut l’élargir aux services publics, dans les services à la personne. Cela nécessite que la dimension du genre soit prise en compte car les femmes ont encore majoritairement la charge des jeunes enfants. Les récents débats sur les retraites ont montré à quel point elles sont pénalisées : leur montant faible est dû aux interruptions de leur travail salarié, faute de disposer d’un service public suffisant de la petite enfance. Ces mesures reviennent à revendiquer l’égalité entre les femmes et les hommes et à remettre en cause les rôles sociaux reposant sur une organisation patriarcale de la société. Les contre-réformes néolibérales ont agité la figure de l’individu contre l’Etat social, les services publics et les solidarités collectives construites à travers l’action syndicale. S’en est suivie « une véritable fabrique de l’individu néolibéral » qui aurait le monopole de l’individualité. Les individus devraient être appréhendés dans leurs combats collectifs pour obtenir des droits sociaux, tels ceux de bénéficier des accès aux services publics du care, assurés par des personnels qualifiés. Chaque individu devrait aussi être appréhendé comme un être singulier. Le développement simultané de ces deux aspects permettrait d’envisager l’accomplissement plein et entier de l’individualité.

Des femmes seules

Seules les femmes, dans le cadre de la famille, ont pris en charge la petite enfance et les personnes âgées dépendantes. Leur assignation à la sphère domestique, dans laquelle elles effectuent un travail gratuit, n’a pu se faire qu’en le reléguant à la sphère du privé qui n’est pas un objet de politique. Si la Révolution française a attribué aux hommes des droits civiques et politiques fondamentaux pour vendre leur force de travail, les femmes ont été exclues de ces avancées. C’est ainsi que le modèle social dominant était celui où l’homme était le « breadwiner », celui qui gagne le pain, et la femme la caregiver, celle qui prodigue les soins. C’est sous cette forme que, dans la société capitaliste, la domination de genre s’est organisée et que la dévalorisation du care s’est perpétuée, parce que liée à l’histoire de la division sexuelle du travail. Dès le début des sociétés industrielles capitalistes, dans les familles aisées, le travail du care était pris en charge par d’autres femmes, parmi les plus pauvres et les plus fragiles, celles d’origine ethnique différente. En Amérique, le care était encore un travail forcé alors que l’abolition de l’esclavage avait été votée dès 1865. En Europe occidentale, les mutations sociétales ont interrogé le modèle breadwiner-caregiver. L’entrée massive des femmes dans le monde du travail salarié a transformé leur statut social, le salariat leur conférant autonomie professionnelle et familiale. En France, celle-ci s’est faite sous la forme de l’entrée à plein temps sur le marché du travail, entrecoupée de sorties pour élever leurs enfants, malgré la création du service public de l’école maternelle. Depuis, les comportements dans les activités féminines ont évolué. Désormais la majorité des femmes cumulent l’activité professionnelle et la vie familiale et ne s’arrêtent plus de travailler lorsqu’elles ont des enfants.

Chômage de masse

Les réorganisations du monde du travail consécutives aux réformes économiques néolibérales ont fait apparaître le chômage de masse, le temps partiel largement imposé et la flexibilité du temps de travail. Ces mutations sont à l’origine d’un double mouvement de recours à la famille pour prendre à nouveau en charge le care et l’externalisation marchande des soins. D’un côté, refamiliarisation, avec la mise en place de l’allocation parentale d’éducation qui est attribuée majoritairement à la mère. Son attribution à la naissance du deuxième enfant a fait régresser le taux d’activité des jeunes mères. Le « care marchand » externalisé dans le domaine de l’aide aux personnes âgées dépendantes se développe et prend la forme d’un « précariat féminin institutionnalisé ». Au niveau mondial l’externalisation du care passe par l’emploi d’immigrées, donnant naissance à la “chaîne du care“. Depuis quelques décennies, le travail domestique est la principale motivation des nombreuses femmes venues de l’hémisphère Sud travailler dans les villes du Nord. Ces chaînes mondiales des services à la personne s’expliquent par le peu d’attention que reçoit l’aide sociale dans la politique des pays industrialisés, ne laissant à leurs habitants d’autre choix que de se tourner vers le secteur privé. Les migrations de femmes parties travailler comme domestiques à l’étranger donnent naissance à des foyers « transnationaux », chaîne mondiale des services à la personne qui se forme entre des travailleurs du Nord, ayant besoin d’une aide à domicile pour leur famille, et des immigrés du Sud prêts à leur fournir cette aide, quitte à laisser leur propre famille au pays. Beaucoup d’employées de maison et de soignantes qui abandonnent leur foyer pour s’occuper d’autrui à l’étranger ont aussi à prendre en charge leurs propres enfants et leurs parents âgés. Les femmes migrantes délèguent cette responsabilité à d’autres femmes de la famille, ou louent les services d’employées de maison à revenu plus faible pour gérer leur propre foyer.

Chaine mondiale des soins

Ce phénomène est connu sous le nom de “chaîne mondiale des soins”, régime international des soins, stratifié par classe et par appartenance ethnique. De nombreuses employées de maison finissent par gérer le foyer de leurs employeurs et le leur. A la chaîne du care qui est essentiellement Sud-Nord, s’ajoute de plus en plus une chaîne Sud-Sud. Aux Etats-Unis, des gardes d’enfants mexicaines laissent leurs enfants à des Chiliennes immigrées au Mexique, qui elles-mêmes laissent leurs enfants au Chili à la garde de Péruviennes immigrées. Phénomène migratoire nouveau et complexe, la chaîne du care est une conséquence de la mondialisation néolibérale et de la perpétuation du patriarcat. Cette chaîne participe à la féminisation des migrations. La mondialisation du marché du travail a mis en concurrence tous les travailleurs de la planète en tirant vers le bas les normes sociales, se servant des statuts discriminants des femmes et des migrants. Les migrantes majoritaires dans les emplois domestiques en Amérique du Nord, Europe de l’Ouest et Moyen-Orient sont les instruments de la « délocalisation sur place » d’un secteur mondialisé en expansion, financièrement très profitable. Une autre forme de migration est l’exode massif d’infirmières du monde en développement vers les pays industrialisés. Le vieillissement de la population et la pénurie d’infirmières et de médecins alimentent la demande. Dans les pays de l’OCDE, près de 20% des médecins viennent de l’étranger. En France, les migrantes travaillent plutôt dans le domaine de la santé, un secteur public qui se dégrade à grande vitesse. Le care a donc des implications supranationales dans la structure des familles, leurs relations affectives et leur transnationalisation, dans la mondialisation du marché du travail, dans le développement des services publics, dans les inégalités Nord-Sud, dans les politiques économiques, sociales, familiales, migratoires et d’égalité hommes femmes. Il faut envisager le care dans sa globalité, sa complexité et sa transnationalité, en tant qu’activité et d’éthique.

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A suivre