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CINEMA : Les vrais problèmes

La solitude de Mike Leigh et de ses personnages

Solitude et incommunicabilité

dimanche 16 janvier 2011, par Picospin

Au mieux, peut-on y deviner une légère tendresse mêlée de compassion. Les personnages qui s’agitent mollement dans ce film ont du mal à vivre dans un environnement d’une pauvreté que d’autres ne supporteraient pas, tous les citoyens de nations plus épargnés par le sort que ce Royaume Uni qui continue de payer un lourd tribut à une guerre fort couteuse, une désindustrialisation programmée au profit d’une économie et d’une finance moribonde.

Vérité contre bonheur

Ses habitants proclament un certain bonheur contre toute véracité. L’illusion ne tient que par la force de l’habitude, de rituels depuis longtemps scrupuleusement suivis qui favorisent la chaleur de l’accueil, une certaine disponibilité pour l’autre et une écoute qui dépasse la moyenne de celle que l’on peut trouver dans d’autres cultures même occidentales. Grâce à ces subterfuges, les saisons peuvent continuer à défiler selon un rite immuable entrecoupé d’échappées vers l’étrange, le différent, l’exotisme et les décors insolites situés sur d’autres parties de la planète, autrefois placées sous la coupe du richissime Commonwealth où s’épanouissaient les carrières et les modes de vie coloniaux des citoyens bienheureux de la première nation du monde. Ce temps est bien révolu au moment où les voitures rapetissées se trainent, teintées de rouge et fabriquées par des concurrents européens ou asiatiques, sur des autoroutes bondées de poids lourds transportant des denrées alimentaires standardisées, peut-être nocives, vers des centres de distribution d’où l’on extrait la nourriture et les innombrables boissons trop souvent alcoolisées vers les maisons étroites, surélevées où tentent de se loger les meurtris d’une vie à mi chemin entre de rares joies et un durable fond de tristesse, de nostalgie, de mal de vivre.

Un monde nettoyé ?

Le monde est-il devenu plus propre depuis qu’il a été débarrassé des totalitarismes et de leurs chefs, meurtriers au hasard de leurs détestations, des idéologies sauvagement imposées, des rouleaux compresseurs accablant les peuples désarmés ? Dieu aussi s’en est allé, chassé par les démons du luxe, de la richesse trop facilement acquise ou dérobée et les excès d’une religiosité confinant à la sorcellerie. Alors, dans ce monde, désormais habité par de nouvelles magies, quelle liberté peut-on encore trouver, si ce n’est celle de chercher dans le regard de l’autre la force de vivre et de combattre, de cacher sa misère et son désespoir derrière des rires forcés, une agitation factice masquant au plus mal la véritable solitude, le mal de vivre, les difficultés sinon l’impossibilité de toute communication. Derrière les masques du bonheur, sinon de la joie de vivre, se profilent les visages émaciés par la fatigue de survivre, de nouer des liens, de pencher sa tête brouillée de larmes vers l’épaule accueillante.

Critiques lucides ?

Un spécialiste du cinéma qu’on continue d’appeler en France un critique, mais qui pour les journalistes de langue anglaise sont plutôt des reporteurs ou rapporteurs de la production artistique appelés « reviewers » proclame que Mike Leigh aime dépeindre les « deux saint-bernard, ces deux « saints laïcs » qui cherchent à aider « ces éclopés égoïstes qui recherchent toujours plus de présence, toujours plus d’affection et « qui n’auront pas su égaler leur équilibre et leur sagesse. Puisque, « au vol, on saisit le sourire (compatissant ? moqueur ?) de Tom sur son pote en larmes. Et le regard (résigné ? méprisant ?) de Gerri pour sa copine, un peu ivre, qui s’est blottie dans ses bras ». Je ne crois pas qu’il s’agisse de l’exécution de ce que la secrétaire générale du Parti Socialiste a appelé, très et trop brièvement le « care », disparu prématurément dans les débats, par ailleurs intelligents et diversifiés d’une gauche toujours à la recherche d’elle-même, de ses valeurs, de ses responsables et de son programme.

Extinctions

Faute d’être sauvés par une spiritualité en extinction, les rescapés des crises n’ont eu d’autre ressource que celle de s’intéresser à l’autre pour décharger sur son « âme » leurs propres difficultés à vivre dans un vide trop rarement comblé par le minuscule lopin de terre à cultiver promis à la culture plus pour passer ou « tuer » le temps que pour perfectionner le goût des aliments aussi pleins d’amertume que la vie qu’ils mènent entre de longs silences, des manifestations espacées d’affection et de tendresse et des libations sans espoir et sans solutions. Puis vient le moment de la solitude et de l’isolement définitifs, ceux que ni l’alcool ni les esquisses de la sympathie, de l’empathie ou de la connivence ne peuvent guérir ou effacer. Dans cette circonstance, on reste seul. A moins de rencontrer et découvrir les yeux de l’autre, peut-être ceux qui intiment l’ordre de compatir, de ne pas tuer, mais d’encourager le bout de vie qui reste, de continuer le chemin de l’amour déjà tracé pour tenter le sauvetage par l’autre, pourquoi pas les autres.

Compétitions, rivalités meurtrières

Pour que s’effacent à jamais les batailles sans objet, les compétitions sans résultats, les « moi » inutiles que personne ne tente plus de couvrir par des surmoi à inventer, à promouvoir par l’éducation, la sagesse, la réflexion, l’enthousiasme de cet immense réservoir de richesse à cueillir par les hommes. Est-il vrai que leur tâche prochaine ne saurait plus être que la protection d’une planète qui se meurt, tuée par ses habitants, le maintien de la vie éparpillée sous le poids de vaines possessions, celui de l’homme motivé par le confort de soi, la jouissance du corps plus que celle de l’esprit ou de l’âme.