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La tolérance est-elle une limite à l’intolérance ou inversement ?

vendredi 9 novembre 2007, par Picospin

La tolérance, du latin tolerare (supporter), est une notion qui définit le degré d’acceptation face à un élément contraire à une règle morale, civile ou physique particulière. Plus généralement, elle définit la capacité d’un individu à accepter une chose avec laquelle il n’est pas en accord. Et par extension moderne, l’attitude d’un individu face à ce qui est différent de ses valeurs. La notion de tolérance s’applique à de nombreux domaines comme la tolérance sociale : attitude d’une personne ou d’un groupe social devant ce qui est différent de ses valeurs morales ou ses normes, la tolérance civile qui est l’écart entre les lois et leurs applications et l’impunité, la tolérance selon Locke qui consiste à cesser de combattre ce qu’on ne peut changer, la tolérance religieuse qui est une attitude devant des confessions de foi différentes.

Technique et tolérance

La tolérance en technique est la marge d’erreur acceptable ou la capacité de résistance à une agression. Toute liberté ou tout droit implique nécessairement, pour s’exercer complètement, un devoir de tolérance et de respect. La notion de tolérance est associée à la notion absolue de bien et de mal. La tolérance s’exerce lorsqu’on reconnaît qu’une chose est un mal, mais que combattre ce mal engendrerait un mal encore plus grand. La tolérance est donc une abstention volontaire dans le combat contre un mal identifié comme tel. Cette abstention n’est pas motivée par une relativisation des notions de bien et de mal, mais par la pleine conscience d’un mal qui ne peut être combattu sans produire un autre mal plus grave encore. C’est en ce sens que le terme de maison de tolérance, était encore usité au début du XXème siècle.

Tolérance ou acceptation ?

La tolérance peut-elle être considérée uniquement sous l’angle d’une acceptation de la part d’une autorité de la dérogation à une loi, à un règlement, à une tradition qu’elle a le pouvoir, le droit ou l’obligation de réprimer ? Ou n’est-ce qu’un terme équivoque qui suggère une disposition d’esprit consistant à laisser à chacun la liberté d’exprimer des opinions que l’individu, la société ou la collectivité ne partage pas, ou à défendre ses opinions par la violence. Le corollaire de cette disposition d’esprit est que personne ne peut se prévaloir de posséder la vérité absolue. De même, en fonction de l’application de cette vertu, on peut considérer comme un bien, le fait de protéger le mal, quitte à le supporter, à collaborer avec lui.

Des Romains à nos jours

Est-ce que les Romains ont été les champions de la tolérance, eux qui ont considéré l’équivalent latin tolerentia comme une aptitude à supporter des désagréments d’ordre corporel et à souffrir les taquineries et les défauts provenant de notre entourage en faisant appel à une sorte de « patientia ». Cette capacité à encaisser serait en ce cas à mettre sur le compte d’un peuple qui de 70 à 313 a persécuté les Chrétiens avant de se convertir, de tuer Hypatie et d’exiler Damaskios. Comment expliquer cette apparente contradiction ? Le Romains qui ne se préoccupaient guère de métaphysique accueillaient volontiers les divinités étrangères. Chez eux, toute tentative de pénétrer l’absolu par le discours ou la mystique était rejetée comme une superstition. Ce précepte contredisait leur comportement ricanant et ne les empêchait pas de trembler à l’approche imaginée d’un numineux impur et de s’en préserver par la multiplication des rites civiques et propitiatoires et celle des dieux auxquels il fallait sacrifier. A quelle tolérance correspondraient les martyres de Trajan Dèce et de Galère, de Pothin, d’Irénée ou de Blandine qui ne sont en réalité qu’une manifestation d’intolérance, née d’une décision politique transitoire mais déjà fortement ancrée dans le cœur du peuple. Malgré ces attitudes fortement opposées à l’esprit de tolérance, de tels agissements ont reçu la bénédiction de personnalités de haut niveau comme Ernest Renan qui n’a pas craint de proclamer que Marc Aurèle, pourtant crédule et opiniâtre adepte de la sorcellerie, était un modèle de vertu. C’était aux Romains à prendre leur revanche sur l’exclusivisme chrétien, cette forme d’intolérance fantomatique. Après la fracture de la société religieuse en deux théologies incompatibles en synchronie avec la croissance du pouvoir politique, la conservation des états a prévalu dans l’esprit de la société sur les divisions confessionnelles. Dans les unités vastes où les Eglises rivales se juxtaposaient, il est vite apparu nécessaire de mettre en place un principe de coexistence.

Edit de Nantes

Et ce fut l’édit de Nantes, modèle pour certains d’un succès des politiques, de ceux qui plaçaient l’Etat au premier rang des valeurs. La réalisation, la rédaction du texte ne fut guère à la hauteur des ambitions. La tolérance s’y limite à une coexistence pacifique, non belligérante entres de communautés ennemies qui n’on aucun désir de désarmer. Dans un tel accord a minima, l’Etat demeure catholique romain en vertu du respect de la loi fondamentale selon laquelle le monarque doit appartenir à l’orthodoxie. Si la liberté des cultes est établie, est l’est assurément avec des restrictions qui obligent les protestants à abandonner une partie de leur souveraineté et à accepter le jugement par des tribunaux mi-parties. Peut-être l’Edit de Nantes aurait-il pu signifier le début d’une paix formée de relations apaisées et pérennes ? Au lieu de cette issue c’est à une autre à laquelle on assiste : celle du rétablissement du catholicisme qui conduit tou droit à la campagne de Louis XIII au Béarn et à l’édit de Fontainebleau. Bossuet n’a pas entendu ces nouvelles de cette oreille. Il s’est empressé d’avancer l’argumentation selon laquelle seule la vérité mérite le respect ce qui est le statut de la doctrine catholique, seule vérité et seule salvatrice. Admettre ou tolérer l’hérésie ou l’incroyance c’est participer à un manquement évident de charité. Il n’y a pas de tolérance sans agression, c’est-à-dire qu’on ne peut être tolérant que face à ce qui nous dérange (c’est-à-dire ce avec quoi on n’est pas en accord) mais qu’on accepte par respect de l’individu (l’humanisme) ou pour la défense d’un idéal de liberté (le libéralisme).

Tolérance ou respect ?

La tolérance par respect de l’individu pourrait se formuler comme :« Je ne suis pas d’accord avec toi, mais je te laisse faire par respect des différences. »La tolérance pour la défense d’un idéal de liberté, est parfaitement illustrée par une célèbre citation attribuée de façon apocryphe à Voltaire 1 :« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire. »Cela semble un résumé de ce que disait Voltaire sur Helvétius à l’article Homme des Questions sur l’Encyclopédie : « J’aimais l’auteur du livre De l’Esprit. Cet homme valait mieux que tous ses ennemis ensemble ; mais je n’ai jamais approuvé ni les erreurs de son livre, ni les vérités triviales qu’il débite avec emphase. J’ai pris son parti hautement, quand des hommes absurdes l’ont condamné pour ces vérités mêmes. » La tolérance est soit un choix dicté par une conviction, soit un choix condescendant. Dans tous les cas, pour qu’il y ait tolérance, il faut qu’il y ait choix délibéré. On ne peut être tolérant qu’avec ce qu’on a le pouvoir d’essayer d’empêcher. L’acceptation sous la contrainte est la soumission.

Les situations contemporaines

Les diverses définitions et commentaires mentionnés ci-dessus s’appliquent parfaitement aux situations politiques ou géostratégiques actuelles :
1. Comment analyser autrement la situation au Tchad où sont en jeu un problème d’ordre politique comme la souveraineté de ce pays, la mémoire d’un passé qui a marqué les esprits de part et d’autre des colonisés aux colonisateurs ?
2. Toute situation conflictuelle engendre le même type de situation et de réflexion qu’elle se passe au sein d’une communauté ou en dehors d’elle. N’est-ce pas le cas des irritations provoquées par l’attitude, les décisions, la concertation de la part de la Ministre de la Justice et de la Magistrature qui est amputée d’une fraction non négligeable des tribunaux situés en province ?
3. Cette plongée dans les profondeurs de la tolérance ou les conflits de l’intolérance pousse les politiques, les diplomates, les intermédiaires à utiliser de plus en plus la négociation pour éviter les conflits qui ont ensanglanté le siècle dernier.
4. N’est-ce pas le retour à une certaine sagesse qui privilégie l’art de la discussion aux dépens de la violence comme seule issue au règlement des conflits ?

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