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Que représentent-ils sur une terre labourée et bouleversée ?

La vie des citronniers

Faut-il en offrir le jus à ceux que l’on côtoie ?

jeudi 3 juillet 2008, par Picospin

Dans un petit village palestinien de Cisjordanie situé sur la Ligne verte qui sépare Israël des territoires occupés vit Selma, une Palestinienne qui possède pour unique richesse ses citronniers. Sa plantation est considérée comme une menace pour la sécurité de son nouveau voisin, le ministre israélien de la Défense dont la nouvelle villa est située exactement au niveau de la frontière.

Raser ou couper des arbres ?

Il ordonne à Salma de raser les arbres – sans doute ceux qui cachent déjà la forêt car des terroristes pourraient s’y cacher. Salma est bien décidée à sauver ses magnifiques citronniers malgré l’avis défavorable émis par le jugement d’un tribunal militaire israélien qui statue sur la demande formulée par la propriétaire palestinienne de ce minuscule enclos où respirent quelques citronniers embaumant le territoire de ses effluves, seule manifestation de vie dans ce territoire de la mort enclavé entre des forces hostiles qui cherchent la protection plutôt que le vivre ensemble au-delà des barbelés et du mur géant qui s’élève à quelques mètres de là. Dans son obstination à vouloir conserver tout ce qui lui reste sur cette terre que ses ancêtres n’ont cessé de cultiver, elle préfère aller devant la Cour Suprême plutôt que de céder aux injonctions d’un tribunal figé dans une autre obstination, celle de protéger une terre objet d’une convoitise plus symbolique que réelle. Salma va trouver une alliée inattendue en la personne de Mira, l’épouse du ministre, isolée dans son affectivité, délaissée par le politicien ambitieux qui en oublie les sentiments qu’il a du avoir autrefois pour son épouse. Entre les deux femmes s’établit au-delà du mur, des frontières, des miradors animés par des soldats intervenant dans une guerre incompréhensible et meurtrière une c omplicité qui va au-delà du conflit israélo-palestinien. A sa façon, c’est une héroïne de Ken Loach, courageuse, opiniâtre et solitaire. Son mari est sans doute mort il y a longtemps. Son fils l’oublie et sa fille, est bien trop accaparée par l’éducation de ses enfants pour prêter aux états d’âme de sa mère, l’attention qu’ils mériteraient dans ces circonstances dramatiques.

Une plantation

Il ne reste à Salma que ses citronniers : une magnifique plantation située en Cisjordanie, sur les territoires occupés, dont elle cherche à tirer le symbole de vie qu’ils représentent et qu’elle retrouve dans les jus de fruit qu’elle verse avec amour dans les verres tendus par ses invités. En réalité, elle n’est pas aussi seule qu’il y parait, soutenue qu’elle est par un lointain ancêtre enraciné dans cette terre si convoitée et de ce fait si meurtrière. Avec l’aide d’un avocat palestinien qui a fait ses armes dans la lointaine URSS redevenue Russie et vite séduit, d’un côté et convaincu de l’autre par la justice de sa cause. Si joliment dessiné soit-il, cet avocat amoureux pose un vrai problème. Et son idylle avec l’héroïne, aussi. Un lien invisible, muet et passionnant se noue à travers frontières, murs, barbelés entre cette Palestinienne en révolte contre l’injustice de son sort et celle de l’épouse délaissée par son mari de ministre engluée dans la vie factice, mondaine, diplomatique des plénipotentiaires qui, elle, prend conscience de l’hypocrisie de son entourage et des aspects artificiels d’une vie politique qui apporte le malheur de l’autre côté des barricades dressées entre deux peuples si proches par le sol et la vie des la nature et si lointaine par les intérêts politiques en jeu. Par moments, le réalisateur aurait tendance à sacrifier aux défauts habituels du film à thèse, mais, porté par ses deux comédiennes, il fait le plus souvent preuve d’une extrême sensibilité. A travers les conflits que ces deux femmes découvrent ou qu’elles provoquent, le metteur en scène parvient à décrire un pays, une société, un système démocratique, avec ses caractéristiques confinant à l’exercice de la démocratie mais aussi ses failles et ses défaillances absurdes.

Une fable

Comme le dit l’un des personnages des Citronniers, « seuls les films américains finissent bien ». Les Citronniers n’est pas un film américain, c’est une fable proche-orientale, celle du pot de fer contre le pot de terre ; mais ici, si le plus fort est celui qu’on sait, le plus solide n’est pas celui qu’on croit. Une fable au goût acide comme les citrons et suave comme la boisson qu’on en tire. Les Citronniers est une fable d’un réalisme désespérant. C’est le choc de deux mondes et l’histoire de cette région, une guerre sans fin pour la terre à laquelle il devrait y avoir une solution, comme le pense la femme de Navon. « Personne n’en a trouvé depuis trois mille ans », tranche son mari. Elle conclut : « Tu nies la réalité, comme toujours. » Ce film est une longue parabole. Grâce à elle, la critique voilée, les dénonciations des dysfonctionnements, des injustices des cruautés fonctionnent avec efficacité et discernement. Y sont passés au laminoir de l’analyse, la bêtise cruelle et technocratique de l’appareil sécuritaire, la schizophrénie, voire la duplicité, d’une classe politique qui regarde les Palestiniens par transparence, le panurgisme des médias internationaux, toujours friands de paraboles sur une terre déjà trop chargée d’histoire, de symboles et de sainteté les dirigeants palestiniens loin de leur peuple, incapables de le protéger, trop occupés à faire affaire avec les grands de ce monde, des hommes vaincus par l’amertume, l’impuissance et l’humiliation, qui exigent de leurs femmes qu’elles soient les vestales de l’honneur perdu, les femmes, palestiniennes comme les israéliennes, sont les premières victimes de ce vieux conflit machiste mais qui en sont aussi peut-être la solution. Comme en toute fable, il y a une morale car Eran Riklis n’est pas seulement un bon metteur en scène, il est un conteur hors de pair. Champion du box-office israélien au début des années 1990, le désormais quinquagénaire insuffle toute sa sagesse et son expérience aux scénarios qu’il consacre au conflit israélo-palestinien.